vendredi 22 septembre 2017

Après un verre de Chablis, une sodomie ?

Pas dans le cul aujourd'hui
j'ai mal
et puis j'aimerais d‘abord discuter un peu avec toi
car j'ai de l'estime pour ton intellect.

Ainsi commence ma lecture, par les vers de ce poème qui s’introduisent dans le vif de mon esprit. D’entrée, je suis accroché, l’instinct bestial que je ressens et pressens que cette lecture fera date, comme une rencontre entre la philosophie et mon sexe.

Une longue lettre de Jana Cerna à son homme, qui bouscule mon intimité, car elle sait me parler « philosophie » avec son parfum d’amour, de chatte et de foutre. Les mots sont crus, bandant même, mais quel plaisir incommensurable, j’ai eu à lire cette lettre. Sans aucune poussière de voyeurisme, les phrases s’échappent de la feuille de papier au doux grammage des éditions La Contre Allée et se transforment en images sensuelles dans ma tête. Je fais le vide, respire, débouche une bouteille. Bruit du jeu du bouchon et du tire-bouchon, je me sers un verre. Continuer la lecture, prendre ce plaisir, une main tenant le verre, l’autre main…

« Tu écris dans une de tes lettres que ton travail philosophique, tu l’as fait dans les cafés, auprès de ma chatte, dans le désespoir, le cynisme et la bassesse, mais sûrement pas dans les bibliothèques. »

mardi 19 septembre 2017

Sam au Paradis

Moi, mon truc, c’est l’Amérique, celle avec de la poussière et de la bouse de vache. Celle où je peux prendre mon temps, pour vivre, pour respirer, pour contempler. Contempler les rives de cette rivière bouillonnante de truites arc-en-ciel. Contempler le corps de cette femme au petit jour dans la chambre d’un vieux motel au bord d’une route inachevée. Contempler ce verre de bourbon, couleur ambrée, fumée de tabac, posé sur le comptoir collant d’un bar au néon qui ne clignote plus de toutes ses lettres. Oui, mon truc c’est la contemplation. Et feuilleter quelques nouvelles de temps en temps, des histoires banales de vies inutiles et bancales. Se demander ce qu’est vraiment la vie, et si cette vie vaut le coup d’ouvrir une bonne bouteille de Tennessee Rye…    

« Il faisait déjà sombre sur la route de dégagement quand il croisa une famille indienne dans une vieille Ford à plateau, avec sept ou huit gosses entassés à l'arrière. Deux garçons plus âgés se tenaient debout, accrochés au toit de l'habitacle, leurs longs cheveux noirs flottant dans le vent comme des ailes de corbeau. Le chauffeur avait l'air d'être leur grand-père. Il ne croisa pas d'autre voiture. Un éclair en nappe révéla des balles de foin bien alignées et un troupeau de vaches à cornes qui parurent soudain figées en pleine lumière du jour avant de disparaître dans l'obscurité. L'horizon plat s'illumina tout entier, palpitant d'or et d'argent, mains on n'entendait pas de tonnerre. Et il ne pleuvait pas. Il jeta un coup d'oeil dans son rétroviseur, regardant si les deux garçons s'étaient retournés pour l'observer, mais la fourgonnette avait déjà disparu. Quand ses yeux revinrent à la route, la bande blanche centrale avait disparu. Il eut l'impression d'être en train de tomber. Juste une seconde. »

jeudi 14 septembre 2017

Je n’ai pas eu le choix, pardon.

Laura s’assoit  à la table de la cuisine. La vaisselle du petit-déjeuner a été lavée, essuyée, rangée dans ses placards. Une cuisine propre, ne pas laisser traîner des miettes d’une vie. Elle a un bloc-notes, une page blanche, encore. Le stylo à la bouche, elle réfléchit à ce qu’elle va écrire. L’inspiration ne vient pas, dans ce moment-là. Que doit-elle écrire d’ailleurs ? Sa vie, ses manques, ses motivations. Dire qu’elle se sent seule, divorcée, les enfants partis qui ne reviennent que pour lui emprunter de l’argent. De toute façon, aucun mot ne saurait exprimer ce qu’elle ressent, excuser ce qu’elle s’apprête à faire. Alors, elle griffonne juste cette phrase « Je n’ai pas eu le choix, pardon. » Des mots, très forts, qui résonnent encore en moi... en moi... comme un écho... Je n'ai pas eu le choix. Et ce pardon, à la fin, si intime qu'il lui donne une force supplémentaire. 

« Depuis combien de nuits ne s’est-elle pas endormie naturellement ? Depuis combien de temps a-t-elle besoin de ces comprimés ? Elle songe qu’il lui est arrivé cela : les pilules qu’elle prenait pour ne plus tomber enceinte ont été remplacées par des somnifères. Et il s’est écoulé un délai finalement très bref entre ces deux nécessités. A peine une poignée d’années. »

Samuel se lève aussi. La gueule en vrac, le salon sent autant le whisky que les restes de pizza d’il y a trois jours. D’ailleurs, les bouteilles vides jonchent sous le canapé, les cartons à pizza s’amoncellent en quinconce sur la table du salon. Il arrive à atteindre la porte, ouvrir, s’engouffrer dans la brise du levant. Dehors, le soleil commence à réchauffer le sable, un jeune en bermuda et tee-shirt jaune le regarde fixement. Il prend sa planche de surf, les vagues matinales sont les seules à lui donner un coup de fouet.

dimanche 10 septembre 2017

Dark & Smoky

Le vieil écrivain se retrouve assis dans son fauteuil en cuir, une odeur de vieux cigares, les accoudoirs râpés par l’usure du temps, tachés par quelques gouttes de vieux whisky et de maté. Il a l’âge d’en finir se dit-il. Alors, il se souvient. Il n’a plus que le souvenir, les réminiscences d’un jeune garçon prénommé Víctor  dans les années cinquante à Buenos Aires.

Ses souvenirs le font remonter à une éternité. Il se retrouve adolescent timide, mal à l’aise dans sa famille aux notes trop bourgeoises pour ses aspirations littéraires. Peu de camarades, il ne voit guère de monde dans une vie déjà solitaire, bon élève, fils discipliné, quelques contacts avec sa cousine Cecilia qui lui donna ses premiers émois sexuels.

« Le vieil écrivain ne peut s’empêcher de sourire. Il admet que ce qui a survécu dans sa mémoire de ce moment que bien des gens imaginent capital dans la vie de tout homme, c’est moins une prodigieuse exaltation que certains superbes à-côtés : le ciel de plomb qui annonçait l’orage vu par la fenêtre de la chambre de Cecilia, gris dense traversé par de fugaces franges jaunes et rose ; les ragas de Ravi Shankar qu’elle avait choisis comme musique pour accompagner leur rencontre et qu’il entendait pour la première fois ; le parfum préféré de sa cousine, qui imprégnait draps et oreiller et que toute sa vie il ne retrouverait en aucun autre. Cecilia l’aida à atteindre la prestance nécessaire, le guida avec fermeté et sans hâte, lui indiqua les mouvements qu’il trouverait très vite spontanément et soupira, satisfaite, quand son cousin, sans aide ni indications cette fois, atteignit le rythme recherché et déchargea très vite, trop vite peut-être, tout son désir inexpérimenté.
- Très bien. Maintenant tu vas m’aider. Víctor, qui émergeait à peine de la « petite mort », lui laissa prendre sa main et la porter entre ses jambes. Cette fois, il n’eut pas besoin qu’on guide ses mouvements, il explora, caressa, pinça cette humide et tiède intimité jusqu’au moment où un soupir de Cecilia, profond, étouffé, lui fit comprendre que sa mission était accomplie. »


jeudi 7 septembre 2017

Clair de Lune

Silence. Aucun bruit ne s’envole de ces terres, lointaines contrées perdus dans la solitude des espaces et le silence qui se perd au-delà de l'horizon. Je n'entends que la complainte du vent venu mourir dans ces lieux sauvages que les autorités ont appelé Montana ou Wisconsin. Peu importe la frontière de l'état, lorsque je lève les yeux, je vois cette lune, clair de lune, blue moon, et ses étoiles qui scintillent tout autour. Dire que le silence est complet serait injuste et même irrespectueux envers mes compagnons nocturnes de ce soir, bêtes à poil, loups et coyotes hurlant à la mort aussi leur peine et leur solitude.

« La lune était pleine, grasse comme une tique accrochée au flanc de la nuit. Les coyotes la vénéraient. Ils s’installèrent dans la ravine une semaine durant, et Lauren entendit les crissements et les claquements de leurs dents. Si elle avait un fusil, elle les aurait tous abattus pour voir le fond de la ravine jonché de leurs cadavres. Si elle avait eu un fusil, elle aurait tué Jason et son chien noir. Si elle avait un fusil, elle se serait peut-être assise sur son canapé pour ne jamais se relever. »

Et je suis bien, là, assis dans mon rockin' chair, rock in my ranch. Une guitare, une petite bière ou une bouteille de rye, un roman millésimé littérature de l'ouest, « Terres d’Amérique ». Les sabots dans la bouse, l’odeur du vrai ouest sauvage en prime. Walk on the Wild Side. Sauvages, comme des petites nouvelles tristes et sombres de l'Amérique profonde. Prendre même la route Sixty-Six, une boite de Huit-Six entre tes cuisses, descendre même jusqu'au Texas, y perdre son stetson envolé par la poussière et le retrouver sur la tête de Kris Kristofferson ou de Townes Van Zandt. J'entends, tout au long de ces nouvelles, des mélodies country sans artifice, peines de cœur, grandeurs d'une solitude.

mardi 5 septembre 2017

Fait d'Hiver à Wind River

Cory Lambert, chasseur-pisteur du Grand Nord, celui des immenses étendues enneigées du Wyoming. A l'image d'un Steve McQueen (j'ai trouvé la comparaison sur mon Télérama), Jeremy Renner troque le cheval contre une motoneige, la winchester par un fusil à lunette de visée façon sniper. Il est beau ce Jeremy, un charisme et une mélancolie dans son visage, bien lui en prend de sortir, de temps en temps, de son costume de Mission Impossible ou des Marvel. 

Sur la piste d’un puma, il repère les traces dans la neige immaculée, regarde les arbres, sent le vent. Il connait ce monde de neige et de froid par cœur. Il observe aux jumelles là-haut, très haut, très loin, un œil de faucon. Et là-bas, un truc louche autour de cet amoncellement de neige fraîche. Le corps d’une jeune indienne, réserve Wind River, glacée, laissée là… Pieds nus, elle a marché, couru, suffoqué, sur plus de 10 km.