mardi 7 juillet 2020

Bien au-delà des Mots

Je commence par la saveur d'une bière fraîche, une blonde de 33 cl. 979 pages plus loin et quelques capsules, je me retrouve dans la poussière des vaincus. Même pas eu peur, j'ai fait fi du nombre de pages, passionné par l'histoire de ces deux frères jumeaux à Three Rivers, dans le Connecticut, Dominick et Thomas Birdsey. 

Et pourtant, la première scène est frappante. Thomas, aux tendances schizophréniques, se tranche la main dans la bibliothèque municipale. Guidé par Dieu, persécuté depuis tous temps par la CIA et les communistes, la voix divine lui a donné sens à son sacrifice, sa manière de protester contre l'absurdité de cette guerre du Golfe orchestré par Bush père. 

« Toute ma vie, mon frère a été comme une ancre qui me tire vers le fond. Même avant sa maladie. Avant de péter les plombs devant... Comme une ancre. Il me laisse tout juste assez de longueur de corde pour rester à la surface. Pour respirer. »

Et pendant que Thomas se voit interné de force dans un asile psychiatrique plus proche d'une prison que d'un centre de soin, Dominick se démène avec son passé, ses origines, son père... Il a ce besoin de comprendre ses racines, peut-être pour sa rédemption, une façon à lui d'apaiser la culpabilité qui le ronge depuis tant d'années. Triste, sombre, intérieurement colérique, il s'en veut, en veut à tout le monde, son "père", son grand-père, sa mère surtout qui lui a toujours refusé la vérité sur son vrai père, et qui lui a fait promettre à la veille de sa mort de toujours veiller sur son frère. Mission échouée.

mercredi 1 juillet 2020

Poussière Rouge

« Le soleil est haut maintenant. Aux abords des calanques la mer est d'un turquoise à vous rayer la rétine. Les roches ont quitté leurs teintes pastel pour revêtir un orange intense. Genre tenue de gala. Jour de fête. Grosse soirée en perspective... »

Le corps à terre, meurtri de coups et de douleur, la gueule dans la poussière. Le sang coule, sombre et visqueux. Il s'écoule tel un ruisseau assoiffé dans les sillons des roches rouges. Une poussière rouge.

Tu prends un whisky, tu as à peine l'âge et tu attends déjà la maturité de la vie. Pourtant tu vis encore chez tes parents, un poster de Kurt Cobain au-dessus du lit. Tu as laissé tomber les études, tu t'es fait virer de ton job de mécano, tu passes tes journées à fixer le plafond, allongé sur ton pieu. Tu passes tes nuits à imaginer ce plafond. La musique s'enchaîne, se déchaîne, la chaîne s'échauffe, chauffe la musique, en toi. Par moment ou par ennui, tu prends même les disques de ta mère, Cabrel et compagnie. Une fissure qui s’agrandit et se lézarde. Ton esprit ne voit pas au-delà de ce fossé creusé dans le plafond, par lequel tu voudrais t'échapper. Mais tu restes là, incapable d'aller plus loin dans cette vie poussiéreuse. Tu as merdé sur toute la ligne. Ton karma. Et tu penses à elle. Leila, ou tout autre prénom en a. Tu l'as rencontré un peu par hasard, un peu sans prévoir, des discussions anodines, belle comme une ondine. A parler musique avec elle, tu as trouvé le grand amour, celui qui restera unique.      

dimanche 21 juin 2020

Bouquet Fané

Parfois je ris tout seul...

AVERTISSEMENT : le titre de ce livre est totalement fictif


aucune ressemblance avec un lecteur... bla bla bla... bla bla bla...


De cela, tu t'en doutais avant. Mais l'époque que nous vivons mérite donc ce préambule, pour éviter toute velléité à procès intenté. Parfois je ris tout seul est une élucubration probablement sous emprise de l'alcool de la part de l'auteur, parce que je ne ris jamais, seul ou accompagné. C'est bien connu. Je ne ris jamais, j'ai la gueule triste comme d'autres ont l'amour triste, moi c'est la vie, tout court. Alors, tu vas me dire pourquoi ai-je entrepris la lecture d'un tel bouquin, dont le titre feel-good ne te ressemble guère. 

Et finalement, après moult hésitations et bières, j'ai ouvert les premières pages, elles se lisent vite, nettement plus vite qu'une première gorgée de bière qui épanche la blancheur de sa mousse sur mes lèvres asséchés. Oui, j'ai les lèvres sèches, pas toi ? Et j'y ai pris un certain plaisir, non pas de voir ces lèvres s’humidifier mais de lire ces petits mots. De minuscules écrits, une page ou deux maximum, genre pensées instantanées dans lesquels j'y ai pioché quelques moments de spleen, des situations absurdes, des passages cyniques, mes maux du quotidien.

Tu vois, cette tristesse-là, je ne suis pas capable de t'expliquer d'où elle vient. Des fois, je ne pense à rien, je regarde des crayons posés sur une table, ou un téléphone qui ne sonne pas, ou une voiture qui passe, enfin je surveille d'un œil des choses qui ne veulent rien dire. Et tout d'un coup, tu vois, je ne sais pas pourquoi, mais ça vient, je me sens devenir triste.

jeudi 11 juin 2020

Chohenna et le Kep-ten Kidd

Il était une fois un capitaine à la retraite qui parcourait la campagne texane, en dodelinant sur sa mule et son chariot bringuebalant. Texas 1870, il erre, l’air sobre et triste d’un veuf, en proposant entre deux comptoirs, la lecture de quelques journaux lointains. Il a l’art de captiver son auditoire, avec ses histoires de guerre franco-prussienne, ses légendes en terre indienne, ses aventures au-delà des mers. Une petite boite de conserve passe d’ailleurs entre les gens, quelques pièces et piécettes émettent une mélodie métallique lorsqu’elles touchent le fond de celle-ci. Voilà de quoi se payer ce soir un verre de whisky.  

« Peut-être avaient-ils échappé de peu à la mort l’un et l’autre. Victimes d’une flèche, victimes de la beauté, victimes de la nuit. »

Une pièce d’or en échange d’un service : ramener cette gamine un peu sauvage à sa famille dans le sud texan. Johanna avait été capturée par une tribu indienne kiowa et a vécu ainsi comme une « sauvage » pendant plus de quatre ans. L’aventure commence à travers les chemins détournés et poussiéreux du Texas. Des instants de sourire sous le regard de la lune, des moments teintés d’émotion, des coups de feu et de la poussière soulevée, le Far-West lointain joue de l’harmonica, et des nouvelles du monde.   

jeudi 28 mai 2020

Café Sarajevo

« Paix du vieil étang.
Une grenouille y plonge.
Un ploc dans l’eau. »

Un livre de Basho dans ma besace, tel un pèlerin, c’est mon pote Nicolas Bouvier qui me l’a conseillé, grand traducteur du poète japonais et tout aussi voyageur, je m’engouffre dans le métro, ligne orange. De Sherbrooke Station, je file je-sais-pas-où, peut-être à McGill là où les filles sont hot et n’ont pas froid aux yeux, même par moins 50°, même en plein cœur de l'hiver, la mini-jupe en poils de castor. Mon regard se porte sur la fille assise juste en face de moi, une japonaise, entre deux haïkus. A moins que ça soit une chinoise ? Comme de bien entendu, elle ne jette pas un regard vers ma direction. La transparence du pauvre type. Je l’appelle, en mon for intérieur, Midori. J’aime bien personnifier les bombes atomiques, japonaises de surcroît, que je croise, on est un écrivain japonais, ou on ne l’est pas. 

« J’évite toujours ce coin du parc plutôt fréquenté par des types qui reviennent de la cueillette des pommes dans les plaines d’Alberta. Ils arborent tous la même barbichette rousse, le même regard clair et irresponsable, et les mêmes ongles sales qu’ils regardent avec un mélange d’étonnement et de fierté. Ce sont pour la plupart des gosses des banlieues cossues de Montréal (Saint-Lambert, Repentigny, Beloeil ou Brossard) qui veulent jouer aux travailleurs migrants avec, dans leur poche, un exemplaire fripé du gros bouquin de Steinbeck. L’année dernière, ils lisaient L’Attrape-Cœur de Salinger tout en rêvant d’une virée de trois jours au centre-ville, et en ayant pris soin de dire à leur mère qu’ils coucheront chez leur cousin. Ils passeront plus tard à Kerouac qu’ils emporteront dans un train de nuit du Canadian Pacific qui va jusqu’à Vancouver, avant de se mettre à Bukowski et à la bière en fût. Le début de la dégringolade. Ce n’est pas la première génération d’éberlués qui traîne dans ce parc – celle d’avant se shootait à Burroughs et à l’héroïne. J’ai même connu l’époque où les garçons lisaient Le Loup des steppes et les filles gardaient toujours dans leur sac un exemplaire du Prophète de Gibran. C’est un parc littéraire où les jeunes gens apprennent à vivre dans les bouquins. »  

lundi 25 mai 2020

Sur les Traces de Basho


Sur les mélancoliques faits d'armes qui ont endeuillé le Moyen Age japonais, c'est encore une fois Basho qui a eu le dernier mot. Passant, sa besace de pèlerin sur l'épaule, par le lieu d'un carnage célèbre, il a écrit :

Natsugusa ya !
Tsuwamono-domo ga
Yume no ato...

L'herbe flétrie d'été
C'est bien tout ce qui reste
Du rêve des guerriers...

On a beau répéter que ces samouraïs étaient aussi des esthètes, des connaisseurs en poterie, des calligraphes accomplis, ou, comme le jeune Atsumori - un Lancelot japonais massacré dans la fleur de l'âge -, qu'ils jouaient de la flûte à vous en retourner le cœur, cela ne change rien à l'affaire. Ces passe-temps relevés qui leur font grand honneur ne doivent pas faire oublier que presque toute l'énergie mentale de l'élite étaient consacrée à l'art d'occire et de mourir dans les formes au service d'un patron. 

Pèlerin, je le suis en m'aventurant sur les traces de Bashô, poète itinérant et errant dans les profondeurs de son pays. Avec comme guide Nicolas Bouvier, j'explore l'âme de ce pays, mon cœur en voie d'explosion. Ce n'est pas une simple virée estivale, un voyage d'un mois de mai avec ses espoirs et ses tristesses, ce voyage au Japon, où les fleurs de cerisiers s'ouvrent comme le sourire d'une jolie femme. Avant de tracer ma voie dans les méandres des temples, au-delà du Mont Fuji, je recompose l'histoire de ce pays. Je revois ses religions, son histoire, sa philosophie, et ses traditions. La folle passion qui m'habite, mon corps immergé dans ce pays devient fébrile et fiévreux, comme la première fois que je me mets à nu dans le onsen que l'on aurait dit perdu en pleine campagne, comme la première fois que l'on met un pied dans une nouvelle gare, comme la première fois que l'on croise le sourire d'une rencontre.

Les premiers mouvements du bouddhisme, les premières persécutions chrétiennes, la première bombe atomique, l'histoire avance au fil des pages de Bouvier entre deux citations de Bashô, son maître indéniable, son guide tant spirituel que littéraire.  Nicolas me donne des cours d'histoire, de géo-politique, de religion. Il a raison, pour comprendre un pays, un peuple, il faut d'abord s'attaquer à son passé, avant de grimper les sentiers errants de la basse campagne.

dimanche 17 mai 2020

RéApprendre à Vivre, into the Wild

"Le regret me semblait une émotion familière. Mon esprit tâtonnait autour, comme si la lumière avait été éteinte dans une pièce connue où je finissais par trébucher sur la douleur du décès de ma mère. Je me rappelais avec mélancolie qu'elle était partie depuis presque un an. Mais même cette peine n'était pas aussi profonde que la tristesse qu'éveillait en moi la splendeur de la nuit.
- Quelle belle, belle, belle nuit, ai-je dit à Eva.
[...]
- C'est comme de la musique, ai-je dit. Une belle musique. Water Music. Une musique sur l'eau par une belle nuit."

Into the wild. Vivre non pas à l'état sauvage, mais au cœur d'une nature luxuriante du Nord de la Californie. La première ville est à plus d'une heure de route déglinguée par un pick-up rouillé. Alors si les filles rêvent de cours de danse pour l'une et d'université pour l'autre, ce ne sont que de vagues hypothèses pour le moment. Quelques coupures d'électricité au début, rien de bien anormal. Rien de bien gênant, elle lit ses encyclopédies à la chandelle, elle danse au tic-tac du métronome. Et puis un jour l'électricité n'est plus revenue. Comme le téléphone. Comme les voisins. Seules.

vendredi 15 mai 2020

les Diggers de San Francisco

Mon histoire commence dans les rues de Brooklyn avec le jeune Kenny Wisdom, tout juste seize ans. Les sixties sonnées, je découvre ce Ringolevio, un jeu grandeur nature qui donnera le titre à la version autobiographique de sa vie, - aparté dans le confessionnal : je n'ai pas tout compris aux règles, mais peu importe, au bout de quelques pages, il n'en sera guère question, si ce n'est que le jeune Kenny fera son apprentissage dans les rues de Harlem. Ce jeu changea sa vie ; alors pendant qu'un de ses copains se faisait descendre par un flic dépassé lui aussi par les règles, Kenny fit sa première grande expérience, shoot d'héroïne. Je me suis dit, intérieurement, que je vais avoir un livre sur les drogués, chouette j'adore ces zombies, sauf qu'au bout de quelques pages, et quelques mois de tôle, le jeune Kenny sortira de son addiction. Il découvrira le vol de haut vol, cambriolant les belles demeures de ses camarades bourgeois, une intelligence hors norme au service du délit. Délice, un roman de gangsters et de délinquance de rues, ça me changera des histoires à l'eau de rose un peu trop fleur bleue que j'ai l'habitude de lire. Au temps pour moi, pour les effractions cela tourne court, long courrier, je m'envole avec Kenny vers d'autres horizons de l'autre côté de l'Atlantique. Kenny a l'intelligence de fuir avant de replonger dans les sombres cellules de bas quartier.



« Au bout d'une heure, Kenny était en pleine vape. Les objets inanimés et les pensées fugaces se confondaient et se libéraient, et tourbillonnaient en cataractes d'apparences. Des souvenirs surgis du passé explosaient en gerbes kaléidoscopiques de spirochètes lumineux, dansaient en une cascade chaotique, nostalgique et hors du temps, comme les pensées d'un homme qui se noie. Tout se déplaçait à la vitesse de la lumière, avec le soleil d'hier luisant dans une direction et celui de demain dans une autre. Le passé et l'avenir devenaient le présent. Il voyait une lueur, scintiller au plus profond de son être, et il comprit immédiatement que s'il cédait à l’angoisse ou à la panique, il raterait l'éblouissement de sa propre mort qui faisait partie de sa vie. Il s'envola, se plaça sur orbite et au moment où il craignait d'y rester toujours et pensait que ça suffisait comme ça, tout se termina et il commença à redescendre. Il avait mal dans les riens.

Après l'orage psychédélique, les pensées de Kenny se calmèrent. Il savait que la plupart des gens étaient mal dans leur peau parce qu'ils craignaient ce qu'ils étaient. Il comprenait qu'il aurait beau chercher à savoir s'il serait le héros ou la victime de sa propre vie, jamais il ne pourrit découvrir son destin. » 

jeudi 7 mai 2020

Saint Patrick


C’est le jour de la Saint Patrick – jour qui se prolonge nuit après nuit dans mon univers parallèle. Et quand on s’appelle McCarthy, un nom qui donne l’origine de son sang et de sa soif au peuple irlandais, on s’engouffre forcément dans un pub McCarthy pour y venir la célébrer dans la bienveillance d’une lumière tamisée de quelques néons, un toucan se reflétant dans le miroir en face du comptoir. Tu commandes une pinte de Guinness. Le barman prend son temps pour venir prendre ta commande. Il commence à la tirer, puis une pause s’impose, faire reposer les bulles, essuyer quelques verres, regarder autour de soi, te regarder, même te causer. Il se trouve que je ne suis pas du genre à causer. Alors j’attends, j’en commande même une seconde tout de suite, histoire d’éviter la panne sèche du gosier entre deux pintes. Le barman continue sa tâche, il tire la suite de ma pinte, écrête le surplus de mousse, mousse onctueuse et soyeuse, un nuage immaculé dans un verre qui donne envie de s’y plonger.  

« Une fois tirée la moitié de ma pinte de Guinness, le patron la laisse reposer trois minutes, comme le veut la tradition séculaire. Ça permet à la bière de se clarifier. Et au barman de demander qui on est, d’où on vient, et pourquoi on se trouve là. Les autres clients écoutent en hochant la tête. Ensuite il finit de tirer la pinte, lisse la mousse avec la lame d’un couteau tout jauni, et attend qu’on trempe les lèvres dans le breuvage. »

samedi 2 mai 2020

On dirait le Sud

Un endroit où aller... une promesse dans cette collection d'Actes Sud. On dirait le Sud, avec ses odeurs, ses parfums, sa chaleur et sa moiteur. On dirait le Sud, Le temps dure longtemps, Et la vie sûrement Plus d'un million d'années, Et toujours en été. On dirait le Sud et ses silences en ce début d'après-midi où seuls quelques vieux n'ont pas bougés de leur chaise en fer forgé sur la place centrale, comme momifiés par la sécheresse de l'air andalou. Un soleil hurle sur les plaines brûlées par tant de lumière. Lunettes de soleil, verres teintées de noir de jais, direction l'Andalousie, d'une côte à l'autre, d'un océan à une mer, de Gijon aux marais salants d'Isla Cristina, Santa Cristina et sa San Miguel, le vent me dévie vers Almeria. Refrains d'enfance.

En trois lieux, l'auteur me plonge dans ses souvenirs avec ses touches de nostalgie, ses brins de mélancolie et ses découvertes liées à l'adolescence. La Plaza Del Sordo, le Lycée Noir, la Calle Noya. Des essences pour chacun de ces paysages, comme un subtil mélange de parfum d'orange et de fleurs de jasmin, l'amour est au détour d'une crique, la zarzuela mijote dans la cuisine de grand-mère qui ne veut surtout pas qu'on l'appelle abuela ni même abuelita.

« le temps de procéder à quelques manipulations mystérieuses, agitant ses moulins à condiments au-dessus d'un grand plat en céramique, Mme Issambra venait poser sur la table une zarzuela encore fumante. A droite on trouvait des olives noires arrosées d'huile, à gauche une large marmite de blé doré et, tout à l'extrémité de la nappe, ce gâteau praliné qui n'existait nulle part ailleurs, dans aucune pâtisserie de la ville, sorte d'antiquité gourmande, couverte de crème d'amande et d'un mince filet de sucre noir, dont le nom m'échappe obstinément depuis que je ne vis plus en Espagne. »

jeudi 30 avril 2020

Un Hôtel de Classe Internationale

L'heure du petit déjeuner, chocolat brûlant, pour ces premières heures de vacances. Maman, a laissé le journal à côté de mon bol, page des petites annonces. J'ai quelques poils qui poussent sur le menton, le signe que j'attendais pour trouver un job d'été. Pas encore dix-huit ans, et pourtant une sacrée manne de connaissances, le gars, le grand Maximo (sic) Seigner. Il faut dire que pendant que ses petits camarades découpent des photos de lingeries dans les catalogues maternelles de vente par correspondance, lui le grand Maximo, abonné depuis des années à la revue « Ici et Maintenant », découpe, classe, fait des fiches sur tous les articles à teneur hautement scientifique, la chaîne du Carbone n'a plus de secret pour lui ni le rôle des mitochondries dans la respiration cellulaire. Et si tu es du genre à penser que mitochondrie est une insulte, abonne-toi de suite aux revues « Connaissance » et « Ici et maintenant », voir à « Sciences et Vie Junior » pour les moins téméraires.

« Quand elle haussa épaule et bras, sa robe mouillée souligna les volumes de sa poitrine. C'était une robe d'été couleur crème, qui lui mouillait la taille, les hanches et le buste, et qui n'était vraiment pas conçue pour être portée mouillée, car le tissu paraissait maintenant collé à son corps, comme fraîchement peint sur la peau. Il me sembla que c'était une robe très moulante pour une femme mariée qui sort seule le soir, et je me demandai un instant si cette rivière alcoolisée que son haleine et sa conduite trahissaient avait été ingérée seule ou accompagnée, et par qui. »

dimanche 26 avril 2020

Quarantaine

« L’agent sanitaire a maintenant introduit le thermomètre dans son oreille droite. Un bip retentit, telle une alarme. T-K est aussitôt pris d’une violente quinte de toux. L’inspecteur s’écarte précipitamment.
Les contrôles sanitaires ont été mis en place pour contrer une épidémie. Une maladie contagieuse a franchi les frontières du pays où elle s’était déclarée et se propage comme une traînée de poudre à travers le monde. Mais personne n’a encore pu identifier avec certitude les vecteurs de contamination. Un médicament est à l’étude, et les États, par peur d’en manquer, s’arrachent tous les vaccins disponibles. Heureusement, le taux de mortalité de cette maladie n’est pas très élevé. T-K, qui s’est fié aux déclarations répétées des journaux télévisés de son pays, a cru qu’il suffirait de respecter une hygiène personnelle rigoureuse pour se garder à l’abri de ce virus hautement transmissible. »


J'arrive à l'aéroport, l'esprit encore vaseux de la cuite de la veille. L'embarquement comateux, je regarde quand même l'hôtesse de l'air, genre #jenesuispasunvirus et jambes à la coréenne. Un putain de mal de crâne. Le whisky ou ce rhume que j'ai choppé et qui s'attache à moi comme des morpions avides de mon sang ambré. Le débarquement ressemble au début d'un cauchemar, inspection sanitaire et thermomètre dans le cul, c'est bien meilleur. Fièvre matinale, mal dans sa peau, le cœur qui s'emballe. Ces gars en combinaison d'astronaute, même si j'ai toujours rêvé de devenir cosmonaute, me foutent un peu les jetons. La communication entre nous est difficile, de par leur masque, de par ma compréhension de la langue. Pas la peine de chercher un taxi, on m'emmène direct à mon nouveau lieu de résidence, un hôpital bien gardé. Mais, bon, je ne devais pas être assez atteint, la libération suit son court, je sors dehors, à l'air libre, un nuage m'enveloppe, une fumée blanche que les institutions sanitaires vaporisent à partir de camion citerne naviguant de rues en ruelles. J'entre dans l'immeuble, un appartement à l'étage loué par ma société, le gardien a le masque de circonstance, je me sens perdu dans ce pays inconnu. Et c'est à ce moment-là, je le sens, que je bascule dans un autre monde. Personne ne semble prévenu de mon arrivée, j'essaie de joindre l'autre bout de la planète, malgré le décalage horaire, c'est que je crois que j'ai oublié en partant mon clébard dans mon appartement, la vieille grincheuse du dessus doit être encore en train de pester contre les aboiements intempestifs du chien de mon ex-femme. Une voix me répond, le chien baigne dans une mare de sang avec mon ex-femme. Je savais que cette fois-ci j'avais « un peu » trop bu...

mercredi 22 avril 2020

Rue du Bon-Augure, Wuhan.


« Des étrangers venus de toutes les provinces débarquent à Wuhan le week-end en avion. Le jour, ils restent enfermés dans leur chambre d’hôtel et, la nuit, ils vont manger rue du Bon-Augure, bien décidés à passer une bonne soirée. Mais la rue du Bon-Augure n'est plus seulement un marché de nuit où l'on vient grignoter. Pour vingt yuans, on peut manger à s'en faire éclater la panse. Le styles des plats n'égalent pas celui des grands restaurants. Ce ne sont que des petits plats comme à la maison, aussi banals que la fille d'à côté. Quand on vient dépenser son argent dans la rue du Bon-Augure, c'est pour autre chose, et cette autre chose, chacun la choisit à sa guise. Quoi que l'on vienne y chercher, quoi que l'on ait en tête, tout le charme réside dans cet "à sa guise". La rue du Bon-Augure est un fantasme, une sensation, c'est un port flottant sans entraves, c'est une grande liberté, une grande libération, un grand fatras, un grand chaos, une longue nuit où l'on peut rêver les yeux grands ouverts. C'est le show de la vie que tout le monde joue sans s'être concerté. »

Dans la rue du Bon-Augure, sous la lune bleue et le bleu étoilé des cieux, il est de bon augure d’aller déguster les cous de canard de la célèbre Célébrité, la grande spécialité de Wuhan dans ce marché nocturne et bouillonnant d’un peuple ivre et bruyant qui vagabonde entre les étals et les marmites de pangolins bouillis. Célébrité dort le jour, travaille la nuit, ne va pas la réveiller avant 15 heures, sinon, de mauvais poils, elle te rabrouera vers ta charrette. C’est pourtant ce que fit son grand frère, venu profiter de la bienveillance de sa sœur, le sourire de son neveu devant la porte. C’est que si les hommes apparaissent souvent comme des piliers de comptoir, Célébrité est le pilier de cette famille. Elle a le caractère fort mais ne peut rien refuser à son neveu, comme s’il était devenu son propre fils… Après tout, c’est elle qui lui a donné le sein, et le sein dans la pensée chinoise est culturel. Ainsi autour de Célébrité, gravitent les membres de la paresse, de l’avidité ou de la luxure, ses frères et sœurs et belles-sœurs, chacun ayant à ses yeux ses propres tares…

dimanche 19 avril 2020

Leticia Anyways

« Demain, tu me tireras deux balles dans la tête, à bout portant et ça me tuera. Tu auras mal pris mon amour, j'imagine.
Tu peux prendre ce qui suit comme le journal de mon amour pour toi. Ou l'objet de ta haine pour moi. A ta guise. Tu es libre.
Moi, je suis mort(e). Je ne suis qu'un(e) amoureux(euse) résolument mort(e).
»

Je suis dans la cafétéria du collège E.O. Green Junior High School à Oxnard, en Californie ; and the sky is grey. A la différence que ça sacre comme un québecois élevé au sirop d'érable. Larry King, seul à sa table, la Saint Valentin approche. Des cœurs dessinés sur les murs, sur les vitres, la fête s'annonce rose, un parfum d'insouciance flotte entre les odeurs de sueur de l'équipe de basket venue s'assoir à la table voisine. Larry en pince grave pour Brandon. Un amour qui ne se mesure plus, inconditionnel, une évidence bercée sous la lune bleue. Une histoire d'amour, à sens unique.   

mercredi 15 avril 2020

L'Océan des Mots


« - Tu sais pourquoi nous avons l'intention d'appeler ce dictionnaire La Grande Traversée ? 
[...]
- Cet ouvrage sera un bateau pour traverser l'océan des mots, annonça Araki avec le sentiment de dévoiler le fondement de son âme. Les hommes monteront dans cette embarcation qui leur permettra de rassembler les petits points de lumière qu'ils distingueront au loin. Pour transmettre aux autres ce qu'ils pensent le plus précisément, le plus correctement possible. Sans dictionnaire, nous ne pourrons nous lancer sur cette mer des mots qui nous serait incompréhensible.  »

Voilà donc un drôle de livre, un livre qui trame la genèse d'un autre livre. Et pas n'importe quel livre : un DICTIONNAIRE. Non, non, n’aie  pas peur... Ce gros truc souvent austère, qui pèse autant qu'une haltère quand on est gamin, à la couverture souvent déchirée, qui se passe de père en fils, et traverse quelques générations avant de finir sa triste vie dans le rôle ô combien pratique de caleur d'armoire lorsque le pied de celle-ci est cassé. 

« On peut dire d'un dictionnaire que c'est une cristallisation de la sagesse humaine, non seulement parce qu'il accumule les mots, mais surtout parce qu'il incarne l'espoir au sens propre du terme, l'expression de la volonté inébranlable de ses auteurs.  »

vendredi 10 avril 2020

Histoires pour une Dernière Bière

Un café, une bière, un whisky, une photographie de Wim Wenders sur la couverture m’accompagnent. Le ciel est bleu, le soleil se couche dans ce lointain horizon, quelques flaques d’eau renvoient ses derniers rayons. Une station-service qui semble déserte, à croire que le monde est en confinement. Un dinner qui sent la tarte à la cerise sortie du four. Des histoires pour une dernière bière. C’est toujours un plaisir de retrouver la plume simple, d’un autre temps, celle d’un Raymond Carver. En neuf histoires et un poème. Il décortique la vie, le couple, les histoires derrière une fenêtre ou une porte, celles qu’on se racontent autour d’un verre ou de deux, celles qu’on s’imagine lorsqu’on est allongé sur le dos et que sa femme appose ses lèvres sur ton sexe vieillissant. Dans ces histoires, j’y retrouve mon compte, un pauvre type qui se trouve vieillissant, un couple se confrontant à l’hospitalisation de son fils, une serveuse esseulée, un type qui veut boire une bière, un autre type qui veut boire une autre bière, un troisième type qui veut boire une énième bière. Tiens, j’ai envie de boire une bière également.    

« Quand l’orchestre s’interrompit à nouveau, Ralph chercha les toilettes des yeux. Il distingua des portes qui semblaient animées d’un mouvement perpétuel à l’autre extrémité du bar et il mit le cap sur elles. Il titubait un peu. Il était ivre à présent, il le savait. Une des portes était surmontée d’un bois de cerf monté sur écusson. Un homme la poussa, entra ; un second la retint, sortit. Ralph entra à son tour et se joignit à la file qui s’était formé devant l’urinoir. Tandis qu’il attendait, il se mit à fixer d’un œil hypnotisé les deux cuisses écartées et la vulve ouverte maladroitement dessinées sur le mur au-dessus d’un distributeur de peignes en plastique. Sous le dessin, on avait griffonné : BOUFFE-MOI, et plus bas encore une autre main avait inscrit : Betty M. bouffe les minettes, RA 52275. La file avança et Ralph suivit le mouvement, le cœur serré à la pensée de cette Betty. Il accéda enfin à l’urinoir et se soulagea. Le jet lui fit l’effet d’un éclair jaillissant. Il soupira, se pencha en avant et appuya son front sur la paroi. Oh ! Betty, songeait-il. Sa vie avait changé, il s’en rendait bien compte. Du fond de son ivresse, il se demanda s’il existait d’autres hommes qui, en se penchant sur un incident isolé de leur vie, étaient capables d’y déceler les prémices d’une catastrophe qui bouleverserait par la suite le cours de leur destinée. Un moment encore, il resta dans cette posture puis il abaissa son regard et s’aperçut qu’il s’était pissé sur les doigts. »

mardi 7 avril 2020

la Lune et le Froid


La Lune

La lune est de sortie.
J’ai vu la grande chose toute simple
Quand je suis allé pisser un coup.
J’aurais dû la regarder plus longtemps.
Je suis un piètre amoureux de la lune.
Je la vois d’un seul coup et c’est fini
Entre moi et la lune.

Il y a des silences qui font partie de ma vie. Ceux de Leonard en sont de ceux-là. Passionnément. Entre deux notes de musique, un peu blues, blue note, un peu rock & folk, beaucoup d’âme, je l’écoute religieusement. Entre deux disques et un recueil de poèmes, il est d’ailleurs souvent question de religion, de son expérience de moine zen Rinzaï, méditant à l’ombre d’un pin de Californie. Il parle de son maître zen, de son Di-u, de ses femmes. Ses textes contiennent les épices de sa vie et de chez Schwartz's, l’amour comme la tristesse et des tas d’autres trucs que j’ai pas franchement compris en tant que misérable bison.

Et puis les pages défilant jusqu’au deux tiers de ce livre, Leo amène une note au lecteur chinois. Bon, je suis pas chinois, heureusement parce que côté bière, côté rhum, c’est un tantinet pauvre, et puis y’a surtout trop de monde là-bas - je pourrais même pas bouffer mes nouilles sautées dans le silence qui se doit -, mais j’ai lu attentivement cette sorte de recommandation qu’il aurait dû placer plus tôt dans son bouquin, le gars avec son chapeau…

jeudi 2 avril 2020

Rangée 7, Place A

« - Votre mission, docteur Krüger, si vous voulez sauver la vie de Nele, consiste à activer la bombe psychique qui se trouve à bord.  »

Musique. 
Genre générique de film, genre mission impossible, genre Lalo Schiffrin. 
C'est pour l'ambiance. 
Un esprit confinement, c'est pour le côté anxiogène. 
Enfermé dans un avion, vol long courrier Lufthansa, Buenos Aires - Berlin. Une jolie hôtesse de l'air, grande et blonde, m'accueille. les seins généreux, le tailleur bien lissé, genre allemande. 
Rangée 7, place A. 
A l'avant de l'appareil. 
Envie d'une blonde allemande, genre Paulaner, me propose-t-elle, avant de m'enfoncer dans mon siège, l'esprit peu serein à traverser l'Atlantique, les pieds en l'air, la tête dans les nuages.  

« - Il y a deux sortes d'erreur. Celles qui te pourrissent la vie. Et celles qui y mettent fin.  »

A son bord, plus de six-cent passagers. 
Une confiance aveugle dans un pilote, ou dans une carlingue de métal. 
Difficile de dire la folie des hommes à poursuivre le rêve d'Icare. 
La vie peut dépendre de si peu de chose, comme par exemple d'un psychiatre reconnu dans ce même avion. 
Un coup de téléphone, profitez-en, la liaison est offerte par la compagnie. 
Un inconnu au bout du fil. 
Un cri dans la nuit... Ou dans l'immensité du ciel. 
A vouloir tutoyer les anges... 
A s'en brûler les ailes...  

jeudi 19 mars 2020

la Vérité est Ailleurs


Flint City, un coin presque perdu dans l’Oklahoma. Un petit garçon y est retrouvé mort aux abords du parc, couvert de sang, sodomisé par une branche, couvert de sperme. Ça te pose une ambiance, quand tu gares ton pick-up dans le dinner du coin ouvert très tard dans la nuit ou très tôt le matin. Tu commandes un café, avec quelques œufs brouillés, une serveuse au joli sourire pas brouillé. Un suspect, coach Terry. L’entraineur de tous les gamins de Flint City depuis des années, un homme bon et bien sous tout rapport. Mais le connait-on bien, ce monstre ? Comment est-il capable d’une telle atrocité. L’humanité en prend une nouvelle fois un coup… Deux policiers viennent l’arrêter, sur le carré de la pelouse, demi-finale de la conférence junior de base-ball. C’est la sidération sur le banc, dans les tribunes, dans la ville. Comme un lynchage sur place publique.

« Le monde est rempli de coins et recoins étranges. »

Le procès… Une évidence… Des témoins l’ont vu, chemise ensanglantée, camionnette volée. Enfin... une vieille, une gamine, un ancien taulard ancien alcoolique ancien camé et un type qui sort d’un bar avec des filles qui font danser leur poitrine nue devant quelques clients. Ça a l’air d’être quand même du lourd. Sauf que coach Terry semble avoir un solide alibi, à l’autre bout de l’état. Il était à une conférence d’Harlan Coben, grand maître du crime et des ventes de bouquins, avec ses collègues de boulot, confrérie des profs d’anglais. Qui croire… Ou plutôt que croire. Car cela me semble bien étrange comme histoire… Certaines évidences ne sont pas aussi évidentes. Des coins et recoins bien étranges dans la vicissitude de la vie et de cette banlieue si tranquille.   

dimanche 15 mars 2020

Les Bisons Meurent Jamais de Vieillesse

« Les bruits du saloon étaient comme assourdis par des couches de poussière et de chaleur. »

Un nuage de poussière, les portes battantes d'un saloon, un homme seul au comptoir, une bière un bourbon, l'évocation d'un majestueux troupeau de bisons quelque part dans l'ouest sauvage... Le tout dans les trente premières pages. Il y a même une putain qui regarde mon regard vide, au fond de la salle. C'est dire que je suis d'entrée plongé dans mon élément, la grande littérature de la conquête de l'ouest, parmi les trappeurs de castors, les chasseurs de bisons et les ivrognes qui ont perdu leur fortune autour de quelques bouteilles de whisky frelaté.  

« Il prit une profonde inspiration, l’odeur âcre du pétrole mêlé à la sueur et à l’alcool emplit ses poumons ; cela le fit tousser. Il s’approcha du bar, qui lui arrivait à peine à la taille. Le barman, petit homme chauve aux grandes moustaches et au teint bilieux, le dévisagea sans mot dire.
« Une bière », dit Andrews.
Le barman prit une lourde chope sous le bar. Il ouvrit le robinet d’un des fûts posés sur de larges caisses en bois et fit couler la mousse blanche le long du verre.
« Ça fera vingt-cinq cents », dit-il en plaçant la chope devant Andrews.
Ce dernier y trempa les lèvres ; la bière insipide lui parut plus chaude que la salle. Il posa une pièce sur le comptoir. »

lundi 9 mars 2020

L'âme slave


« Dehors, juste au-dessus du wagon, dansent de légères étincelles bleues, produites par le frottement du réseau de câbles et d'antennes avec les caténaires, des étincelles comme des frêles incisions dans la masse compacte du ciel, qui éclairent des congères boueuses repoussées le long des voies, avec leurs formes arrondies, massives, tels des mammouths ou des dinosaures endormis, posés là dans l'attente d'un hypothétique réveil. »

NIce, 9 mars 1881.
Anna Alexandrovna, jeune aristocrate russe, est sur le quai de la gare. Une certaine impatience même à quitter ces lieux, d'une villégiature de luxe. Les "exils" bourgeois de ses parents sur la côte d'Azur l'ennuient. Elle est une de ces beautés, celle des filles de bord de mer, mais son âme slave la ramène toujours vers la grandeur de son pays, sa vodka, son herbe à bison et ses promenades à cheval dans l'immensité de ses steppes.

« Le train poursuit son avancée dans la nuit, comme s'il ouvrait la terre droit devant lui, rejetant les ténèbres de part et d'autre de la voie. La nuit est noire, d'un noir dense, serré, d'où toute trace de gris a disparu. »

Moscou, 8 mars 2012.
Irina, une de ces beautés des filles de l'Est qui se dévoile sur le papier glacé d'un magazine ou sur un site de rencontres pour ceux qui recherchent l'âme slave, avance timidement sur le quai. Une certaine appréhension l'envahit, comme une peur de l'inconnu. De Moscou à Nice, elle quitte tout pour Enzo, un de ces gars qui se réfugie derrière un pseudo pour rencontrer l'amour. Elle ne l'a jamais vu, ne lui a jamais parlé, mais le monde virtuel les a rapproché. Il aurait pu lui payer un billet d'avion, pourtant elle a préféré la lenteur du train, comme pour mieux respirer son attente et sentir le paysage défiler derrière la vitre du compartiment.  

jeudi 5 mars 2020

Euskal Balea

Elle s'appelle Oyana et voulait juste descendre au dépanneur, acheter quelques bières pour la soirée. Prendre un truc à manger pour une soirée tranquille à Montréal, à deux pas de la rue Sherbrooke. Une radio qui crépite, flash-info annonçant la dissolution de l'ETA. Un monde qui bascule, le sien. Les souvenirs resurgissent de son passé, d'une grande violence.

C'était il y a bien longtemps, elle prenait des photos de touristes sur la plage entre deux services dans un bar. Un soir, elle devait juste conduire une voiture, parce qu'un ami le lui avait demandé. Et puis la déflagration d'une bombe, une mère et son fils, simple dommage collatéral. Impossible à en supporter plus.

« J'ai erré dans la maison en me demandant ce que je pouvais emporter. J'ai photographié chaque pièce. J'ai choisi des vêtements : ma robe noire à pois blancs que tu aimes tant, mon pull en laine ramené de Calgary, mon manteau en cuir verte que tu m'avais acheté sur un coup de tête dans Kensignton Market. On était allés passer quelques jours à Toronto pour fêter nos dix ans. J'aurais pu prendre des CD mais ceux que j'aime sont déjà dans ma playlist : Bach, Sati, Tom Waits, Richard Desjardins, Brassens, la trame sonore de Broken Flowers, Janis Joplin, Gotan Project... J'ai quand même craqué pour le Stabat Mater de Vivaldi par Andreas choll et My World is Gone d'Otis Taylor. Par besoin de t'expliquer le pourquoi de ce titre. Côté bouquins, je me suis restreinte à trois. An Unfortunate Woman de Brautigan. Encore un signe ? La Femme aux lucioles de Jim Harrison et, parce que j'en ai tiré le début de cette confession, Alexis ou le traité du vain combat. J'ai aussi failli prendre La femme qui fuit mais je n'avais pas assez de place. Je te laisse mes Pléiades d'Hemingway, de Baudelaire et de Rabelais. J'emporte quelques bijoux.
C'est drôle de réaliser que, tout à coup au moment du départ, tant de choses auxquelles je croyais tenir m'apparaissent insignifiantes. Elles ne servaient qu'à consolider le château de cartes de ma vie.  »

dimanche 1 mars 2020

Putains de Tremblements


La lune s’élève dans le ciel. De ses rayons bleutés, elle irise le flot de la rivière. Un canoë à l’eau et c’est le début d’une nouvelle vie. La Délivrance, une autre histoire. Celle que je vais te conter aujourd’hui est une grande histoire d’amour entre un trouduc et une femme. Dalt & Maddy. J’aime bien quand dans l’intimité des silences, ces mots affectifs s’affichent, sourire d'une brune, bière blonde décapsulée à la main.  

« La lune est partout, irisant le gravier, striant les arbres d'ombres et de lumière ; couleur étain, la rivière est parsemée d'éclairs de ciel chatoyants. »

Il est d'abord question de canoë et d'un coureur de rivière, quelques parties de pêches sous un sourire éclatant de la vie. Une promesse, pas du genre pour le meilleur et pour le pire, mais plutôt avec des mots style jusqu'à mon désir le plus ardent. Ils s'aiment et se marient dans la nature du Wyoming, guides de pêches passionnés, avant de fonder leur entreprise de rafting dans les rivières tumultueuses de l'Oregon. Une nouvelle vie commence, prémice des tremblements à venir.

mardi 25 février 2020

une Montagne, un Lac, des Chemins et un Cours d'eau


Sur le quai d’une gare. Personne. Juste du vent, pas l’ombre d’une brune. Juste de la poussière balayée par le vent. La brume s’évapore, la lune s’enfuit, un train siffle. Puis le silence. D’un quai vide, d’une vie vide. Le train reprend son rythme lancinant, le regard sur l’horizon. Je regarde par la fenêtre le paysage défiler. Des arbres, des forêts, des clairières, des arbres, un lac. Je descends à l’arrêt suivant. Toujours personne sur le quai, personne qui m’attend. Je m’engouffre, petit chemin sous-boisé dont les méandres semblent grimper au-delà des montagnes. La sueur découle à chaque pas, atmosphère humide, au son des clochettes des temples voisins.

Bien étrange atmosphère où je plonge, à l’ombre de cryptomérias centenaires, un parfum de forêt et de solitude, dans un lieu à la fois mystique et mystérieux. Bien étrange bouquin que j’ai amené avec moi pour accompagner cette longue plage de silence où les âmes semblent avoir disparu, la mienne comprise. Entre deux pauses contemplatives, je lis quelques pages, ouvrant un roman hongrois, je me retrouve immergé dans la forêt du Kansaï à suivre les traces du petit-fils du prince Genji à la recherche d’un jardin d’une incroyable beauté.

samedi 22 février 2020

Monologue (Historias de Pampas)


Brunes ou blondes, elles s’ouvrent à moi, mystérieuses et vaporeuses. Je parle de bières, je parle de femmes. Enfoncée dans le tréfonds de la pampa, une belle argentine – ô pléonasme, toutes les argentines doivent être sublimes – une bouteille de bière coincée entre ses cuisses nues et chaudes – et caramélisées, la condensation de la bouteille coulant sur ses poils pubiens, blonds ou bruns. Elle pense. J’essaie de la pénétrer, son âme, sa beauté mystérieuse. Ses pensées intérieures filent, à vive allure, défilent comme le va-et-vient de ma bite dans sa chatte baveuse. Ses cuisses ouvertes s’offrent à l’intimité de mon moi. Son soi, elle n’y pense que trop. Elle se sent prisonnière. De son homme, ce genre d’homme qu’on qualifie de « mon amour » dans l’intimité d’un canapé. Crève, mon amour, même, pense-t-elle furieusement. De son bébé. Da sa vie, dans cet endroit reculé de l’Argentine, tragédie de sa vie.

De quoi rêve-t-elle, cette femme dans son long monologue intérieur. D’une autre vie, de son voisin, de la bite de son homme qui lui martèle le cul, la sueur aigre dégoulinant sur les draps.

« A chaque fois que mon mari me baise je cligne des yeux et c’est comme si on abattait un arbre. Comme des coups de hache. Je mange d’une main et la graisse dégouline. Je parle fort, je bave, mais on me baise quand même, je suis toujours appétissante. Contre le mur, tu aimes ça, dit-il, lascif. Menottée, comme tu l’as demandé. Je ne le reconnais pas. On dirait qu’il a pris des notes. Il me baise et mes yeux explosent à plusieurs reprises. L’exorciste. Je reste aveugle. Une pierre contre le front. Il me baise, il me baise et tout s’effondre, les objets tombent et se fracassent. Les petites tasses en porcelaine de la grand-mère. Les images encadrées rapportées d’Italie. Ma maison est un dépôt de verre. Mon fémur me fait mal. Je ne dis rien. Pour une fois j’entre dans son jeu. Le petit mari fort en tautologies s’est dégourdi. Le rapace s’est réveillé. Je me noie sans résistance dans ses fluides. Il dit même pute. Il le dit et sa bouche s’emplit d’une eau rageuse. De l’eau polluée. Ce ne sont pas ses mots. Loué soit le Seigneur. Il a appris, a-t-il observé l’autre ? Mais ça ne me sert plus à rien. J’essaie de lui appartenir. Je lui donne mon cuir chevelu. Prends. Je lui donne mon cerveau. Je lui donne ma peau tendue. Pince-la. Je lui donne mes cils, je me fiche de les perdre. Que mes yeux s’assèchent en un clignotement. Je m’offre. Sers-toi. Tiens. Goûte. Je veux être son épouse mais je le regarde, étonnée comme une inconnue. Une femme qui fait la sieste et se fait agresser par une ombre. […] C’est fini. Je le laisse me toucher encore. On est tout baveux. Maintenant viennent l’étreinte et le baiser humide. Maintenant vient le harcèlement de l’amour. Je veux me fondre… »

samedi 15 février 2020

Questions pour un Champion


Les lumières sur le plateau s’éteignent. Un public en délire et en sueur, chauffé au thé glacé Earl grey, retient sa respiration avant d’hurler de plaisir ou de fantasmes lorsque le projecteur illumine le Maître de cérémonie, j’ai nommé, j’ai nono, j’ai mémé, non laisse mémé dehors, j’ai nommé JULIEN LEPERSSSSSS… Applaudissements dans les gradins, des soutiens-gorges volent, le piercing du téton est tendance, des rires à gorges déployés, des fan-clubs enjoués et des déambulateurs laissés à l’entrée. C’estttt Questionnnns pour un CHAMPIONNNN !

« Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. » Olivier Liron commence ainsi, presque comme une excuse de n’être pas dans le même moule que la société. Il file aux toilettes, trempe une madeleine dans son coca et revient derrière son pupitre attendant la nouvelle question de Juju. Juju, il l’aime bien, et je crois que c’est réciproque. D’ailleurs tout le monde aime Juju, le gars de la télé qui a rêvé toute sa vie d'être chanteur. C’est donc pour lui, cette foule en délire. Il a ses fiches, il regarde Olivier, il regarde le public, il me regarde et crie question botanique. La banane, c’est là où il est le plus fort, pas moi, j’ai séché tous mes cours de biologie végétale.

« Quand on ne peut pas parler, on construit des forteresses. Ma forteresse à moi est faite de solitude et de colère. Ma forteresse à moi est faite de poésie et de silence. Ma forteresse à moi est faite d’un long hurlement. Ma forteresse à moi est imprenable. Et j’en suis le prisonnier. »

vendredi 14 février 2020

Un Air de Gershwin


Quelques notes au piano. Assis dans le noir, l’âme allongée sur un parfum de jasmin, je garde les yeux clos pour capter l’émotion, l’essence de ces notes si sibyllines. Le soleil se couche, les ombres s’agrandissent, la nuit se pare de ses étoiles, j’ai toujours les yeux fermés. Et je laisse le temps filer, il coule sur ma peau nue et froide. Un rayon de lune essaie de percer les ténèbres de mes volets, mais un mur de silence me maintient à l’écart. Et dans ce silence, un homme seul avec son instrument à longue queue, un Steinway. Brillant et dépoussiéré, le genre d’engin à être entretenu par des mains délicates, il sonne la magie du silence. 

mardi 11 février 2020

Brouillard

Bienvenue à Grosvenore-Mine, ses joies, ses pochetrons et ses kidnappeurs d’enfants. Voilà la pancarte que j’aurais dû lire avant d’entrer dans ce bled aux confins du bush australien. Mon Nissan 4x4 chargé de poussière, la traversée du désert, une cassette à bande magnétique de Nick Cave dans l’autoradio crachote ses sombres mélopées. La poussière se soulève de l’asphalte brûlant, ma gorge brûlée par l’incandescence du soleil, une allumette craque et mon corps s’enflamme aussitôt, combustion spontanée d’une vie dans le brouillard.

« A mon deuxième réveil, il faisait jour, mais j’étais dans le brouillard.
Le vrai, je veux dire.
Pas celui dans ma tête, un vrai brouillard de belle et authentique vapeur d’eau qui enveloppait les vitres du Nissan de sa grisaille ouatée.
Ça arrive, dans le bush.
Un déluge s’abat au milieu de la nuit. La roche, qui n’est jamais très loin sous le sable, empêche l’écoulement de l’eau. Le matin, un quart d’heure après s’être levé, le soleil commence à souffler sur cette partie du monde son haleine de dragon furax. Le sol imbibé de flotte se met à fumer et bientôt on n’y voit plus à un mètre. »

jeudi 6 février 2020

Muskogee, Oklahoma


Un vent chaud souffle sur cette crinière rousse, jeune et flamboyante, dans les collines de Californie. Beck Westbrook, apprentie comédienne. Dans sa poubelle, le corps démembré d'une jeune femme se mêle à l'air déjà suffocant de cette nuit étoilée. Ça ne donne pas trop envie d'y plonger ses mains manucurées essentiellement occupées à masturber la bite molle de son vieux compagnon richard. La célébrité dans ce milieu a un prix, celui des castings.

Un étrange homme, ce Wes, qui se retrouve souvent dans son point de vue. Peintre mystérieux d'une peinture encore plus mystérieuse, sombre et saignante même, il a une obsession pour les femmes. Dis-moi, Wes, ça ne serait pas plutôt les taches de rousseur qui te motivent dans cette obsession. Une rencontre se dessine mais surtout un retour aux sources, Muskogee, Oklahoma, un bled perdu dans la profondeur de l'Amérique, pas très bandant comme nom mais pourtant une belle rousse sur un air de country, ça se chevauche bien.

dimanche 2 février 2020

Un jour, j'irai à New-York avec... Loulou


Les primevères sont derrière moi. HP Ignition, une autre histoire. A bord du ferry, un vent glacial s'emmêle dans les méandres de ma crinière grasse qu'un shampoing à la moelle de bambou ne serait rendre l'éclat de sa jeunesse. Les hauts buildings de Manhattan s'érigent face à moi, je me sens petit, minable, une poussière d'étoile, de vie, de Ground Zero. Je la vois, elle, ravissante brune. Bianca. Quelque chose dans ses yeux, son regard qui me pénètre. J'ai envie de respirer ses cheveux, je ne sais pas ce que sent la moelle de bambou ?

« J'atterris dans un bar d'un tout autre style. La clientèle est différente : des métalleux aux cheveux longs, tatoués de la tête aux pieds pour la plupart. La musique à fond, je crois reconnaître un air de Deep Purple. Jo tient toujours ma main. J'ai le choix entre une IPA et une Brooklyn Lager, les deux seules boissons à la carte. Je le laisse choisir. Je n'aime pas la bière. Mais ce soir, c'est différent. C'est très rafraîchissant, comme Jo. J'attrape ma pinte. Jo disparaît. Je me retrouve toute seule à boire. »

Une musique dans un bar, playlist d'une autre époque. David Bowie est resté dans son corps. Deep Purple est dans le mien. Je fais un compromis, Guns N' Roses pour raviver ses souvenirs. Elle est seule devant son verre de bière. Je connais bien cette situation. Devant ma pinte, à la regarder. Ou sur un banc, à l'observer. Sa mélancolie, sa tristesse, son envie. Je plonge dans son regard, comme un poivrot dans son verre, ou un pauvre type dans le vide du haut de son immeuble. La situation m'est familière, ces flashs sont fréquents dans les putains de vie. No Hope. 

dimanche 26 janvier 2020

HP. Ignition


Un banc sous un arbre, quelques pigeons s’y sont abandonnés. Une note de silence, la musique de ma vie. Je m’assois. Quelques oiseaux fredonnent leurs ébats envolés. Seul. Mon regard se pose sur cette grande bâtisse qui se dresse devant moi, à l’ombre du soleil. D’un autre âge, austère malgré son nom fleuri, j’ai la triste impression de me retrouver face à une prison sans barreaux. Les Primevères, HP. Ignition.

« Je refusais de manger. Ils ont fini par me poser une sonde afin de m’alimenter. Chaque soir, avant d’aller me coucher, un infirmier fait rentrer le tube par mes narines. Deux poches de liquide opaque me nourrissent. Le tube remplit mon estomac. Je ne connais pas son goût, j’imagine un lait concentré chimique saveur protéines, glucides, lipides, vitamines. Vers quatre heures du matin, un infirmier vient me changer les poches. Deux litres par nuit. Gavée, comme une oie. J’attends l’abattoir. Mon corps rejette le liquide, il a compris. Il goûte : oppression, soumission, détention, gavage, remplissage. Il dégoûte. »


mardi 21 janvier 2020

L'Innocence de l'Aube

Une petite fille, mignonne comme tout, le teint blanc et slave, un matin comme tant d'autres, un jour de rentrée des classes. Le sourire et la joie de vivre respirent de chacun de ses petits pas. Elle discute de tout et de rien, d'hier ou de la semaine dernière, sur un chemin caillouteux quelques touffes d'herbes éprises de rosée, avec sa meilleure copine, comme deux pipelettes qui ne se sont pas vues depuis la veille. Derrière, le grand-père ferme la marche, à son allure, une allure de grand-père. Elles rentrent toutes deux dans le gymnase, habillées comme deux princesses des steppes, rubans dans les cheveux. J'ai soif, et je te dis qu'il va m'en falloir un peu plus qu'une gamine aussi jolie soit-elle dans l'enceinte de son école pour m'émouvoir. J'ai chaud. Elle semble avoir oublié son grand-père, mais il connait la route et il la rejoindra dans quelques minutes, le souffle toujours un peu plus court chaque jour.

Bien que j'ai passé l'âge de lire des histoires de princesses – même de la taïga - ou de petites filles, je suis pris dans l'histoire, la petite dans la grande. Dois-je y mettre une majuscule ou n'est-ce qu'un fait tragique de l'humanité ? L'émotion arrive lentement en moi, comme cette bière salvatrice qui s'écoule tout aussi lentement en moi. Elle a soif, moi aussi. Le roman commence par un poème de Rimbaud, un truc sur l'enfance du genre « au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir...il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse. Le roman finit ainsi : à Beslan, en Ossétie du Nord, dans la Fédération de Russie, le 3 septembre 2004, trois cent trente et une personnes, dont cent quatre-vingt-six enfants, ont trouvé la mort au terme d'une prise d'otages qui les a tenues emprisonnées trois jours durant, sans eau, dans un gymnase surchauffé. Tam ta tam,

Tam ta tam

vendredi 17 janvier 2020

Poussières du Nord


Il fait froid, il fait sale. Des poussières du Nord. Bienvenue chez les ch’tis où les hommes battent leurs femmes avant ou après d’aller boire une bière entre potes, où les filles se font prendre dès l’âge de floraison, où il n’y a même plus assez de patates pour faire des frites, seuls quelques quignons de pains rassis trônent encore sur la table ou dans la soupe. Une lecture du grand Nord, celui des Hauts-de-France maintenant, celui des bas-fonds d’antan, le temps de Zola. Cette poussière noire se retrouve sur tout le paysage, et même là où on ne l’attend pas, dans les bronches et les poumons. Les gars qui descendent à la mine, en ressortent le teint noir. Leurs crachats sont mêmes devenus noirs. Même la misère leurs fait broyer du noir. Ne pense pas à ton petit noir du matin, même dilué avec un ersatz de chicorée, le goût reste infect et l’amertume prenante. L’eau noir probablement. L’amertume de la vie les emporte au tréfonds de la terre, à creuser des galeries souterraines pour un extraire une substance qui n’a rien à voir avec l’or noir, et pourtant. Back in Black.

« Le puits dévorateur avait avalé sa ration quotidienne d’hommes, près de sept cents ouvriers, qui besognaient à cette heure dans cette fourmilière géante, trouant la terre de toutes parts, la criblant ainsi qu’un vieux bois piqué de vers. Et, au milieu du silence lourd, de l’écrasement des couches profondes, on aurait pu, l’oreille collée à la roche, entendre le branle de ces insectes humains en marche, depuis le vol du câble qui montait et descendait la cage d’extraction, jusqu’à la mesure des outils entamant la houille, au fond des chantiers d’abattage. »

dimanche 12 janvier 2020

Le Binoclard du Midwest


Un jour que je me promène dans la campagne du Midwest, entre les tracteurs et les champs de maïs transgéniques, je croise le regard d’un gamin du coin, à l’accent fort prononcé de chewing-gum. De loin, il ne me voit pas l’observer, un vrai binoclard plus myope qu’une taupe, s’il y avait encore des taupes dans ces champs à l’abondance de pesticide. Il me rappelle vaguement quelqu’un, un type que j’avais vu à la télé, dans un film de Nicholas Ray, Jimmy et sa légende.

Et, un jour, il s'est présenté.
Jimmy Dean, étudiant en droit.
Franchement, il n'avait rien pour lui.
Un petit jeune homme, les dents barrés par un bridge, et gauche avec ça, l'air d'un oiseau tombé du nid, un accent impossible par moments, des réminiscences du Midwest, une diction imprécise qui rendait certaines de ses phrases parfaitement incompréhensibles.
Je n'ai aucun mal à l'avouer : je n'ai pas repéré au premier coup d’œil qu'il deviendrait celui qu'il est devenu.

Du coup, sa vie défile devant moi à la vitesse grand V, comme à bord d’une Porsche 550 Spyder. Des pages de sa vie se tournent et filent, pas que l’envie de connaître sa fin ou sa vie se fait pressente, mais l’écriture est fluide. Depuis son enfance, ses premiers pas sur les planches dans une troupe d’amateurs du lycée, avec une prof qui en pincerait pour lui que ça ne m’étonnerait guère.