vendredi 14 septembre 2018

Madame Butterfly

« La Toyota glissait sans heurts dans la nuit.
Une nuit claire, une nuit sans vent.
Des putes au coin des rues, et aussi des junkies.
Dans ces rues, il se passe toujours quelque chose, pensa Frank, dans ces rues on ne peut pas se cacher la réalité. »

L'univers de la nuit, nuit chaude, bouillante de sueur, de peur et de foutre. Des coins glauques en ruelles sombres, je déambule le long du trottoir, entre deux lampadaires qui illuminent faiblement deux putes d'un côté et deux junkies de l'autre. Les unes me regardent, les autres ont leurs regards portés sur une seringue. Je suis à la recherche de Frank mon alter-ego. Un flic de bas étage renfermé sur lui-même qui en a vu des saloperies de la rue, mais qui n'est pas très blanc non plus. La nuit, de toute façon, tout est noir ou gris. Même l'âme de New-York.

dimanche 9 septembre 2018

La Dernière Goutte

« Le son de ma voix » fait partie de la catégorie de romans dont tu ne sais pas pourquoi tu l’as en main. Tu ne connais pas l’auteur, ni même le bouquin. Mais tu l’ouvres quand même, une page tu gouttes à la plume écossaise. Une seconde page, tu penses à la bouteille de whisky écossais dans le buffet. Une troisième page et tu continues de penser à cette bouteille de whisky. Quatrième page, whisky whisky. Cinquième page, ton esprit est obnubilé il se lève se sert un verre. Sixième page, tu humes ton verre. Septième page, les premières gouttes de ce liquide ambré descendent en ton for intérieur. Huitième page, tu te sers un second verre. Neuvième page, tu arrêtes de boire pendant ta lecture. Dixième page, tu te lèves de nouveau, pour te servir un autre verre et garder la bouteille à portée de main. « Le son de ma voix », c’est un putain de bouquin dans une main, et une putain de bouteille dans l’autre. Et tu y restes accroché tout au long, comme scotché à ton scotch. D’Écosse, le scotch. Comme le bouquin.

« Au début, tu voulais boire l’océan pour le mettre à sec, mais tandis que tu t’y employais, toutes sortes d’horreurs – à la fois vivantes et mortes – sont apparues. Ces créatures tâtonnaient vers toi à l’aveuglette. Plus elles étaient horribles, plus tu buvais – comme si tu tentais de les avaler, de les ôter de ta vue. Tu ne bois pas pour oublier – cela ne se passe plus ainsi – au lieu de cela, l’océan est devenu tout ce qui n’est jamais arrivé, et quand tu bois tu peux nager sans effort là où l’humeur te porte. Tu bois effectivement comme un poisson dans l’eau, puisque boire te permet de respirer sous l’eau. »


mardi 4 septembre 2018

Blue Monk, Blue Moon, Blue Hotel

« Il n'y a que l'amour pour sauver ce monde. Pourquoi j'aurais honte d'aimer ? »
Je mets sur la platine le Blue Monk de Thelonious Monk. Des bleus à l’âme. Ma vie est une succession de noir et de gris, sombre, seul, l’espoir de découvrir l’amour abandonné. Et puis je rencontre cette femme, sublime d’ailleurs, un sourire à en faire péter les boutons de mon jean. Même en noir et blanc, son regard illuminerait ma putain de vie. Sauf qu’elle a les cheveux bleus. Et tout d’à coup, de la couleur rentre dans ma vie. Du bleu partout. J’écoute blue, je pense blue, je vois blue. Le blues se chasse de ma vie. Parce que le bleu est une couleur chaude. Ma vie devient chaude, cette nana aux cheveux bleus est chaude. Comme je les aime.

Mais je me demande ce qui m’arrive, une nana aux cheveux bleus ce n’est déjà pas commun. Mais une nana en plus qui se retourne sur mon passage et qui me sourit, c’est, je dois l’avouer, inimaginable. A me retourner avant que je n’ose la retourner. Mes Kickers sont bleues, mes chaussettes deviennent bleues et je mets même un caleçon bleu (il m’arrive effectivement d’en mettre un, certains jours). Le bleu transforme ma putain de vie qui pour une fois s’illumine.

Et cette envie de baiser avec cette femme teinte en bleu ne me quitte pas. Les gens me regardent bizarrement, comme si cela était si inhabituel. Après tout, elle a quand même les cheveux bleus, il y a de quoi se poser quelques questions. Après tout, j’ai la bave qui coule aux lèvres, l’œil lubrique et l’érection fatidique. Des interrogations, le mystère de l’amour, en bleu.


samedi 25 août 2018

Un goût de bois, de sel et de poussière


« Nous longeons des hauts fourneaux, des stations-services et des caravanes alignées sur le bord de la route. »

Avec un goût de poussière dans la bouche, le dos fourbu par cette route interminable et cahotante. Je crache par terre le peu de salive qui me reste en bouche. Ma main, par habitude, plonge dans la glacière mais ressort à nue. J'ai déjà bu la dernière bière il y a bien soixante miles. C'est donc avec un sourire salutaire que je tourne le volant, et m'engouffre dans ce qui ressemble le plus à de la vie, un soupçon de vie dans une poussière balayée par le vent. Ferme la vitre ! on n'arrive plus à respirer.

« Il engage sa vieille voiture dans le parking d'un vaste bâtiment en bois surmonté d'un panneau qui annonce 'The Ranch' en grandes lettres malingres. Le soleil commence tout juste à se coucher, mais l'endroit est aussi illuminé que Las Vegas. Toute une armée de pick-up sales encombre le parking. »


Se frayer un chemin entre les rétroviseurs et les pare-chocs chromés et suivre le brou-haha d'une meute gueularde et assoiffée. Un lieu qui n'a pas de nom, comme un ranch sans nom. Un air abîmé, par le temps, la poussière et le fracs de la vie, j'imagine déjà les âmes qui y règnent. De la peine et de la bière qui coulent à flot sur le comptoir et qui déversent son lot de solitude et de tristesse. Être un cow-boy solitaire a son revers, celui de se retrouver seul à boire sa bière, dans la fraîcheur d'une pénombre en coin, ou dans un coin d'une moiteur extrême.
  

vendredi 17 août 2018

Miles, Milos, Paco ou Pepe…


Aïta et Ama coule des jours paisibles avec leurs trois enfants entre Irun et Aranjuez. Des promenades main dans la main dans les jardins de la ville, senteurs d’orangeraies qui distillent un parfum d’amour et de soleil dans cette vie-là. Mais si je suis ici, ce n’est pas pour te conter l’amour et le bonheur. Enfin presque, l’amour, il y sera toujours question mais le bonheur s’éclipsera devant la montée d’un homme, Franco et ses troupes qui avancent dangereusement pour des activistes républicains. La famille est contrainte à l’exil.

L’exil vers un nouveau pays. Tenter de se reconstruire et de maintenir unie cette famille. De l’autre côté des Pays basques, la vie n’est plus ce qu’elle était, mais au moins la famille est libre. Elle a un toit, même si la chaumière occupée est étroite, puante, sans eau ni électricité. Mais ils sont libres. Libres et ensemble. Mais en France, les heures sombres viennent aussi se mêler à cette vie de pauvreté. Les allemands jouent les tortionnaires psychologiques. Alors dans ces conditions, difficile de se sentir bien chez soi, ne restent que des « rêves oubliés » d’une vie d’avant, entre Irun et Aranjuez.

« Ama, je n’ai pas de mots, je ne porte en moi que du silence. Et pourtant ce silence, loin d’être vide, est plein de vie, plein de toi. Je le sens se mouvoir comme une force lente, constante, comme une masse ardente. Tes mains diaphanes l’ont sculpté pour lui donner tes traits. Je n’ai qu’à fermer les yeux, et tu es là, en moi, à portée de cœur.
Enlacée.
Comme j’aimerais te décrire ces silences qui sont les miens, leurs approches furtives de toi, à l’affut d’une caresse. Comme ils se faufilent dans mon souffle pour soulever, sur ta nuque, les mèches de cheveux qui s’échappent de ton chignon. Y déposer un baiser.
Ama, tu as chassé de mon âme tout ce qui devait l’être pour n’y laisser que l’essentiel de l’émerveillement et de l’amour.
Chacun de tes sourires abandonne, à son insu, une bribe de toi en moi. Ces bribes sont devenues un jardin fou, une forêt où chaque arbre porte un souvenir de nous. Je m’y promène à ma guise, toujours ébloui par ces instants passés ensemble et par l’espérance de ce qui nous reste à vivre.
Ama, perdons-nous encore. »