mardi 20 avril 2021

de la Pelouse et du Gazon


 « Comme il fallait finir la journée, Talia a proposé d'essayer le type en noir. J'ai mis quelques secondes à comprendre qu'il s'agissait de moi. Le réalisateur m'examinait d'un œil critique.

- Tu as déjà hardé en amat' ? Fait des touzes ? Tu as ton test ?

Bruno était ravi pour moi. Il me traduisait les questions et répondait à ma place : Oui, oui, j'étais un sacré coup, je partouzais grave, j'avais mon test mais j'étais venu sans, je ne pouvais pas prévoir. Talia a fait savoir que, test ou pas, elle ne prenait pas d'amateurs sans capote. Le réalisateur a refusé : ça faisait des reflets. L'éclairagiste a confirmé qu'il serait obligé de changer sa lumière. L'assistante a objecté pour les assurances, il fallait que je sois couvert. Le réalisateur a hurlé que ce n'était pas possible de travailler dans des conditions pareilles. Un gros en blazer est descendu de l'étage en beuglant qu'il produisait du cul pour se détendre, et que si on lui prenait la tête avec des états d'âme, il foutait tout le monde en sinistre. »

Lui a dix-neuf ans, au sommet de sa gloire, et de sa carrière de footballeur. Un transfert mirobolant qui le fera quitter ses vignes sud-africaines pour la belle vie, une villa luxueuse, une Porsche en rodage. Son truc, courir sur la pelouse, droit au but. Si ce n’est qu’il est plus ou moins blacklisté par son entraîneur, par son président de club, par ses supporters. La fin d’un rêve.

Elle a dix-neuf ans, au somment de la gloire également dans une carrière de hardeuse professionnelle. D’origine ukrainienne, d’une blondeur de l’Est, son truc c’est se faire brouter le gazon par des mecs, des nanas, et même des blondes… Et la rivalité entre blondes du grand Est, c’est du sérieux. Elle rêvait de Paris, d’aventures, d’opéra… Elle se retrouve dans l’univers peu reluisant des lubrifiants et du porno. En plus, le gazon est totalement épilé, les goûts du moment...

dimanche 18 avril 2021

Conte Noir


« D’instinct elle recule, le Sig Sauer caché dans le dos. Elle est toute menue et ravissante, et maquillée à faire peur. Des yeux avec des peintures de guerre et des couleurs de tranchée et de boue dévorée, mais un visage en cœur, des arêtes fines. Elle porte un jeans slim et marche pieds nus. »

Bambi, un roman âpre et sombre. Bambi, une adolescente de quinze ans bientôt seize ans. Voilà. Tout est dit. Bambi, c’est pas comme un conte de fée, de toute façon l’histoire de Bambi n’a rien d’un conte pour enfants, Bambi c’est un conte pour adultes bourré de rage et de tristesse. Bambi, le gun dans son jeans slim, ce sont des SMS auxquels un vieux con comme moi ne comprend pas grand-chose. Mais il comprend qu’à l’intérieur de sa mignonne petite tête, cela bouillonne, sauvagement. Elle est prête à exploser, et le moindre de ses rencarts « sugar dating » peut virer au bain de sang. 

Dans cette poésie de l'asphalte qu'il faut appréhender au départ, je découvre un autre monde que les clichés d'un conte pour enfant auxquels Bambi ferait référence. Une violence féminine que l'on ne soupçonnerait même pas en regardant la douceur du visage de l'auteure Caroline de Mulder. Une enquête sur la jeunesse dans la rue que l'on pourrait autant placé dans la banlieue de Paris que de Namur.    

jeudi 15 avril 2021

Loin de Montmartre

les chroniques transat 

Le VOYAGE

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Mon esprit divague et est bien vite happé par la petite musique intérieure du Transsibérien.
Ressens-tu, chevillé au corps, ce tempo, cette belle cadence ?
Kharacho.
C'est la valse à quatre temps, la ritournelle des grands jours, qui fait tourner la tête et chavirer le cœur car le Transsibérien n'a pas attendu longtemps pour caracoler et donner l'impression de s'envoler dans les airs.
il danse comme seuls les vrais beaux trains savent le faire, entraînant avec lui tous ses passagers.
Tac à tac tac à tac tacatacoum
Mieux, il tangue avec panache et roule avec fougue, comme un cargo taillé sur mesure, accompagnant à la perfection les mouvements amples de la houle.
Ne pas bouger, juste écouter et regarder la vie depuis le plus long train du monde, le plus mythique, le plus extraordinaire, le seul et unique capable de repousser toutes les frontières. Je te rends compte de ce que j'ai vu dès les premières heures.
Tant de regards tristes, tant de désillusion, de vies gâchées.
Bien sûr, je t'entends me dire que, dans la vie, personne ne fait le même voyage. Nous sommes pourtant tous embarqués dans la même direction avec notre barda et notre paletot.
A chacun son baluchon.
A chacun son train de vie.

Blaise, dis, sommes nous bien loin de Montmartre ? Oui, Jeanne, nous sommes bien loin de la butte au Sacré-Cœur. Nous avons fait du chemin, des champs de blé en champs de neige, une neige lourde et pesante. Et mouillée. Ce matin, j'ai pris un billet de train, le VOYAGE d'une vie, le voyage de vies, un voyage d'envie. Des rêves pleins les yeux, encore mouillés par l'émotion qui s'évapore du flot de la vodka, le long du fleuve Amour. 

Une certaine lenteur se distille à la fenêtre de mon paysage. Les rideaux tirés pour en faire pénétrer les moindres rayons de soleil, je reste l'œil hagard, comme embué par le sommeil ou la vodka, comme hypnotisé par la beauté qui se déploie derrière cette vitre. J'ai connu le vertige de l'Amour, je perçois le vertige du Transsibérien. Des pauses de silence s'intercalent aux instants de cohue et de cahot dans la succession de ces wagons. J'y croise des enfants bruyants, des militaires avinés, des femmes de tout âge, des vieux endormis. J'y bois des bouteilles, dans chaque compartiment, du caviar à volonté, et respire ce mélange d'odeur de sueur et d'air pur, d'alcool et de pins. C'est plus qu'un voyage, c'est un mythe.     

Une écharpe de brume légère éclipse un bref instant le paysage. J'enrage ! Serait-ce l'ultime tour de magie d'un chamane facétieux ? Aussitôt, elle s'anime, happée par le passage de notre convoi. Ethéré, elle se lève, délivrant l'écho des montagnes devenues noir d'encre. Tombée du firmament, la pleine lune flotte comme une galette nacrée, offrant le repos à nos âmes frissonnantes. Tandis que, dans l'entonnoir de l'horizon, vibrent de fragiles lucioles indiquant des isbas encore habitées.
 
Au clair de lune
Au bord du lac Baïkal
Les étoiles font la danse de l'Ourse sur la surface.
 
Le train s'enfonce dans le velours de la nuit et je me remémore les visages de ces habitants bouriates qui vont au lac comme ils vont au puits !

Quel bonheur de me retrouver là, dans le tchou-tchou interminable de ce train, qui est plus qu'un train, un  espace de vie, une culture, toute l'âme d'un pays qui se fond dans ce décor enneigé. Lorsque le train avance toujours plus vers l'Est, défiant les lois du temps et du blizzard, je perçois les esprits de ces peuples nomades traversant encore ces étendues silencieuses, de ces prisonniers de Staline ou de Poutine, l'ombre des goulags qui s'affiche à l'orée de ce bois. Ce voyage intemporel c'est une plongée dans l'histoire et la géographie de ce pays. De Moscou à Vladivostok ou à Pékin si je prends la bifurcation du transmongolien, je tangue entre les rives d'un monde baigné dans un lac d'eau pur et de vodka. Ah le Baïkal l'âme réchauffé par la vodka glacée, le silence incommensurable et cette folie des hommes à traverser cette région, à vivre dans les forêts de Sibérie, une cabane devant un lac gelé, immense comme la solitude.

Et pendant que le voyage m'emmène aux confins de moi-même, je sors de ma poche, une fiole de vodka et comme une référence littéraire de ce train, de ce mythe, la Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France de Blaise Cendrars. Dis Blaise, dis, sommes nous bien loin de Montmartre ?

Comment peut-on supporte ces hivers interminables, loin de tout ?
"On apprend la patience et on creuse la glace pour la faire fondre", me répond-elle simplement.
Ce couple de Sibériens n'en dira pas plus, mais je comprends à mots couverts que la vie ici est dure, très dure. Faite de solitude et de dénuement. Au Baïkal, il faut être capable de supporter le son de sa propre respiration, au risque de devenir flou. Les étés sont tellement chauds que les rennes meurent étouffés par les moustiques et les hivers sont si rudes que le thermomètre descend à moins 40°C, parfois plus. La vodka aide à vivre cet isolement encore plus grand quand il est imposé par les nuits d'hiver interminables durant lesquelles on reste recroquevillé dans la neige et dans le froid.
La vodka coule alors à flots. Il en faut des rasades pour affronter le vent mugissant et violent qui descend tout droit du pôle, cingle les joues et balaye tout sur son passage. Les rafales provoquent des claquements de portes et des coups de démence. On raconte que les femmes et les hommes hurlent au loup les soirs de pleine lune et que certains, seule délivrance possible, font des sous-bois leur gibet.

"Vertige du Transsibérien", Gwenaëlle Abolivier.
 
A l'ombre d'un cocotier, 
bain de soleil glacé et vodka embrumée, 
 les chroniques transat  
de Nadine, de Nadège... 
 

Prêt d'un siècle après Blaise, je voyage dans ce train en me demandant combien de jours il nous reste et si nous aurons, un jour, la chance de vivre notre amour.
J'ai au fond des poches la Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France pour mieux la lire à haute voix et mieux vérifier que tout est en place.

 

 


dimanche 11 avril 2021

Le Long des Golfes pas très Clairs

Il était assis sur un banc de bois, à l'ombre des feuilles jaunes du parc solitaire, plongé dans la contemplation des cygnes poussiéreux, les deux mains appuyées sur le pommeau d'argent de sa canne, et songeant à la mort. Lors de son premier séjour à Genève le lac était diaphane et serein, les mouettes paisibles, venaient picorer dans sa main, et les filles de joie paraissaient des sylphides de six heures du soir avec leurs volants d'organdi et leurs ombrelles en soie. A présent, aussi loin que portait sa vue, la seule femme accessible était une marchande de fleurs sur le quai désert. Il lui en coûtait de croire que le temps avait pu faire de pareils ravages dans sa vie comme dans le monde. 

L'écrivain voyage, conte et raconte ses contes. Je l'imagine dans son hacienda, l'ombre qui apporte un brin de fraîcheur à sa cerveza muy fresca. L'écrivain se pose ainsi, reprend des notes de jeunesse, évoque ses souvenirs, retriture de vieux textes. Gaby, après tout c'est notre troisième rencontre, je peux me permettre quelques familiarités, ce n'est pas un prix Nobel qui va m'intimider... enfin si, ce genre de prix ou d'honneur me fait un peu trembler, d'appréhension ou de peur... Gabi, Ô Gabi, donc aurait pu m'emmener dans son hacienda du côté d'Aracataca ; non, il commence par me promener aux abords du lac de Genève, à la rencontre d'un pauvre type, oh pardon monsieur le président, d'un ex-président déchu. Puis je file en Italie, en France, en Espagne... Rome, Paris, Barcelone... bref, je fais le tour de la Méditerranée, il y a moins de poussière qu'en Amérique du Sud, cependant... 

jeudi 1 avril 2021

Genre Lucian Freud


"Est-ce que tu... enfin, j'aimerais que vous posiez torse nu."
Les mots volent entre nous. Des feuilles mortes venant s'échouer au sol. "Genre Lucian Freud ?" Il baisse la tête. Il murmure qu'il n'irait pas jusqu'à se comparer à lui, bien sûr, mais qu'il cherche à peindre dans cet esprit-là, maintenant. La crudité et la bienveillance réunie. Une gageure. Il ajoute qu'évidemment il comprendrait très bien que je le prenne pour un malade et que je cesse notre collaboration. Il en serait dévasté mais il ne veut rien m'imposer, d'ailleurs, il n'en a pas le pouvoir, c'est idiot, cette conversation, en me parlant il se rend compte que c'est ridicule, non, vraiment, cette idée ne tient pas debout, "oubliez ça, Louis, vraiment, oubliez ça".
 
C'est donc à une exposition genre Lucian Freud que je croise Louis, un 'vieux' professeur d'anglais. Il est divorcé, une vie triste, ou une absence de vie comme il en existe de ces hommes passés la quarantaine. Il faut dire que j'adore Lucian Freud, genre je fais comme si j'y connaissais en art mais j'y connais rien en fait, à part peut-être Lucian Freud dont j'apprécie et estime grandement ses portraits. Pour Lucian, je me mettrai bien à nu, mais... je vous garantie que le résultat ne sera pas beau à voir. Le corps flasque, la peau qui commence à se friper, la disgrâce de certaines rondeurs, l'absence d'aura qui se dégage du reflet triste d'un miroir tout aussi triste. Ne cherche pas, tu n'y verras ni âme ni sourire, juste le regard perdu d'un type, pauvre dans sa tête, gras dans son corps. Mais il n'y a pas que le corps, surtout à cet âge-là. La mise à nu, c'est le retour sur sa vie, puisque la vie n'existe plus que derrière soi.