vendredi 5 mars 2021

Les Violons de Chosta et la Neige

Qu’ils s’appellent Roxane, Mélissa ou Kevin, qu'ils aient à peine douze ans, qu’ils vivent dans un quartier populaire, qu'ils habitent dans un « bloc » d’appartements, Hochelga-Maisonneuve…


Ils se croisent à peine mais grandissent plus vite face à l’adversité de la vie. Ils essayent surtout de survivre, tout en gardant une part de rêve dans un recoin de leur tête. L’espoir qu’un jour leur père ou leur mère reviendront à la réalité, celle qui consiste à former une famille, aussi petite soit-elle, à retrouver de l’amour et de la complicité même dans et sous les coups durs.


« Roxane ferme sa porte. Des cris. Des cris. Des mots. Des coups. Son nom. Sa mère qui crie son nom. Roxane ouvre son tiroir. Cherche ses écouteurs, trouve ses écouteurs.
Chostakovitch, les violons. Plus fort, plus fort encore. Les violons la fenêtre la neige snieg qui tombe comme des lignes du ciel à l’eau comme des lianes pour s’agripper, pour monter très haut, jusqu’en haut, les flocons tombent en lianes du sol au ciel, le violon de Chostakovitch coule sur elle, puis coule en elle. Roxane est une corde, stridente sous l’archet, Roxane vibre, Roxane explose, vole par-dessus la rue, par-dessus les corps morts, par-dessus la marde, jusqu’aux bateaux, jusqu’au fleuve, jusqu’en Russie. Roxane est une symphonie. »


Le tableau dans ce coin de Montréal ne fait pas dans le rose-bonbon. Entre un père « catcheur » loseur et vieillissant qui perd son job au garage, une mère alcoolique qui se fait tabasser par son chum et une autre qui a totalement délaissé sa fille et arpente le trottoir des putes de jour comme de nuit, même par avis de tempêtes… Bref, je suis dans la chronique sociale qui ne respire pas le grand bonheur ni même l’éclat’ joviale.


Des coups. De poings.
Des coups, des bleus. Bleus à l’âme.
Des coups, battement de cœur. 
Coup au cœur et coup de cœur, pour cette histoire si forte et si émouvante

« Chostakovitch, début du disque. Roxane met ses écouteurs et s’étend sur son lit. Elle se perd dans Moscou, grande ville blanche où s’enlignent les toits couverts de neige. « Sur l’espla-na-de du Kremlin, le pano-rama de Moscou dé-ve-loppé devant soi, on se sent vrai-ment ail-leurs… »
BANG ! La porte s’ouvre, la lumière tombe sur Roxane, sa mère gueule, mais Chostakovitch reste là, entre eux et elle. Il la protège. Le beau-père derrière l’attrape par les cheveux, Roxane devine un cri sous l’archet voluptueux. Roxane, prisonnière de la scène. Avale l’absurde chorégraphie.
Sa mère, par terre, le visage déformé, peine à se relever. Lui la tient par le cou. Elle mord, il frappe, elle crie.
Roxane pétrifiée.
La musique.
Le visage de sa mère.
La musique.
Sa mère par terre qui se relève.
Lui part vers la cuisine.
Elle, en criant, le suit.
Dans la cuisine, les couteaux.
Chostakovitch ne peut rien contre les couteaux.
Roxane s’enfuit. »


Une très belle leçon de courage, une magnifique « fable » humaine, les violons de Chosta et la neige qui s’envolent, le regard porté vers la fenêtre, au-delà du blizzard. Fuck le blizzard, la vie à douze ans, le frette, les coups qu’on voudrait effacer et mes tripes remuées, bouleversées, chavirées. Du roman mêlé pur laine et sirop d’érable qu’on n’oublie pas, des images qui se gravent en mémoire, même après une bouteille de vin et une autre de whisky achetées avec le chèque des allocs au dépanneur du coin de la rue, celui où sur la bouche d’égout survit un couple de SDF ramassant les mégots de la vie qu’on veut bien leur laisser. Tiens, ça serait-il pas le genre de roman à s’asseoir dans la neige, ouvrir quelques pages, boire une bière à température de la neige, et regarder les nanas pelleter cette neige blanche ou les filles de McGill à la recherche de leur char après une nuit de débauche le long de la ligne orange, histoire de sentir le pouls et le spleen de cette ville, de ce quartier Hochelga-Maisonneuve…

« Je voudrais qu’on m’efface », Anaïs Barbeau-Lavalette.




4 commentaires:

  1. Une ambiance qui me fait penser à la télé-série québécoise M'entends-tu...

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    1. Tabarnak... Je connais pas cette série... Pourtant j'essaie de les regarder tous... Notamment le mercredi soir sur tv5 monde, j'y ai découverte de belles séries du coin...

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  2. Anaïs Barbeau-Lavalette est incroyable, ce livre est un coup de poignard, si un jour tu peux voir le film adapté du roman, je t'encourage à le voir, crisse que c'est bon, mais tu vas "brailler ta vie" comme disent les jeunes.

    Un deuxième roman d'elle que j'aimerais te faire découvrir est "La femme qui fuit". Elle écrit en tant que petite-fille de Marcel Barbeau et Suzanne Meloche, artistes phares des années-50-60 au Québec et signataires du Manifeste du Refus Global sous Paul Borduas. Un chef d'oeuvre ce livre.

    Elle vient de sortir un film coup de coeur "La déesse des mouches à feu"

    Elle est trop hot!

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    1. ce roman est, comme tu le dis si bien, un coup de poignard que l'on reçoit en plein cœur, et qui fait "brailler" toute la nuit... Roxanne...

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