lundi 25 décembre 2017

Écouter la Musique Intérieure d’une Vie

« Jorge fait la planche sur un fleuve large et profond. L’eau froide soutient son corps et lui gonfle les sens d’ardeur vitale, tout est bleu et frais, tout est très beau. Pour flotter sur l’eau, il est capital de ne plus entendre, de fermer les oreilles de l’intérieur et de plonger tout entier dans un silence liquide. Il est possible de flotter sur l’eau sans eau, il suffit de se remplir de silence. »

Certains hasards m’emmènent dans des lieux inconnus dont l’intensité du voyage m’éblouit par sa poésie. Certains romans me transportent dans des pays où les sens effleurent ma main qui tourne les pages. Je ferme les yeux et j’entends New-York au début du siècle dernier. Je change de chapitre et je plonge dans un coin perdu de l’Argentine. Le temps d’une respiration, mon cœur bat au rythme du fado, le regard porté sur Lisbonne.

En compagnie de Karl, Fernando et Jorge, l’auteur distille quelques notes d’onirisme entre ces lieux qui deviennent pour moi à la fois magique et mélancolique. Les mots touchent au sublime, le silence se remplace par une petite musique intérieure qui enivre l’âme des hommes qui n’appartiennent pas au ciel. En filigrane, d’illustres écrivains insufflent leur esprit, l’auteur rend ainsi hommage à Kafka, Pessoa et Borges.

« Une musique vient de loin. Une musique qui n’est pas jouée, qui s’entend à peine. Une musique qui entre par la fenêtre et qui est le ressentir ou le souvenir de quelqu’un qui est déjà passé et qui est resté par là. Une mélodie est la plus belle épitaphe à laquelle on puisse aspirer.
La musique de la rue eut l’amabilité de réveiller Fernando et de lui dire qu’il était encore vivant ou, tout du moins, qu’il était encore capable d’entendre la musique. Les oiseaux dans sa poitrine s’envolèrent vers d’autres cieux, laissant derrière eux des petites plumes, bien peu de chose. »

Prêter une âme à un lieu, à une musique, à un silence, voilà ce que propose ce premier roman de Nuno Camarneiro. Il raconte trois histoires, simples et humaines, de trois jeunes hommes trop sensibles pour ce monde. Des jeunes hommes qui s’entourent de silence et de poésie et qui prennent le temps de découvrir ces lieux, les autres, les âmes flottantes autour d’eux.


Écouter la musique intérieure d’une vie, celle qui tangue sur les vagues de la nonchalance et qui chevauche les flots du temps. Écouter battre son cœur et celui des fantômes voisins pour mieux pénétrer le lieu. New-York, Buenos Aires, Lisbonne, des cartes postales qui s’enfuient dans les airs avant de s’engouffrer au fond des criques. Le temps s’envole, la vie vole le bonheur, la bière est fraiche.        

« Cinq jeunes boivent de la bière dans un café, extérieurs à toute histoire. Ils passent le temps, s’amusent, s’émèchent, s’émoussent. Dans un livre, il n’existe pas d’heures comme celle-là car elles ne servent à rien, et ce qui ne sert pas est omis. La vie a davantage de mots que la littérature, mais ce sont des mots qui ne mènent nulle part. »

Attiré autant par le titre du roman que par la couverture, je suis resté silencieux de bonheur devant l’onirisme et la poésie qui se dégagent de la plume nouvelle de l’auteur portugais. Des chapitres qui virent souvent à l’abstraction poético-philosophique, j’erre dans la tête de ces trois personnages, mon esprit s’évapore vers ce ciel qui ne m’appartient pas – les bisons n’appartiennent pas au ciel non plus, tome deux – des oiseaux s’envolent de mon poitrail, ils partent piaillent, franchissent les limites de mon horizon, me reste alors le silence au dernier chapitre tourné de ce sublime moment littéraire.    

Le silence et la mer d’un bleu profond font tanguer mon âme comme une bouteille de whisky ferait chavirer mon cœur. S’endormir à Buenos Aires, se réveiller face à la mer, fermer les yeux regarder le ciel s’envoler comme cette musique sorti d’une taverne refuge des marins désespérés, ouvrir les yeux et mourir sous une pluie de comètes.

« A Buenos Aires, les hommes dansent à toute heure, car ils sont soit ivrognes, soit marins. Les lois de la gravité sont ici tout autres, l’équilibre ne se trouve qu’au balancement des jambes ou des vies. Les putes de Buenos Aires se prémunissent contre les nausées car, même quand ils dorment, les hommes tanguent comme sur la mer. »


« Les hommes n’appartiennent pas au ciel », Nuno Camarneiro.



4 commentaires:

  1. Moi aussi, je suis attiré. Le titre, la couverture et Pink Floyd forever. Et c'est vraiment un beau texte, Bison, un plaisir de lecture.
    A bientôt.

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  2. Je reviendrai lire ce billet quand j'aurai terminé "d'écouter cette musique intérieure d'une vie"...
    Parce qu'une généreuse personne aux beaux majeurs et à l'âme douce s'est offerte de me le faire découvrir <3
    The Great Gig in The Sky... de quoi marquer un 25 décembre autant que les étoiles dans le ciel.

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    1. Généreuse, je ne sais pas...
      Beaux majeurs, j'en doute... les miens sont petits et même pas droits...
      Âme douce, y'a au moins deux mots en trop...
      Mais toujours est-il que ce roman reste l'un de mes plus grands moments de mon année littéraire.

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