jeudi 24 août 2017

Le Paradis Perdu

« … la mer sommeille, la montagne somnole et le silence règne dans le ciel… »

L’Islande. Dès les premières mesures de ce roman, je m’y suis trouvé. Installé même. Le froid, l’iode. La mer qui me fouette le visage. Le roulis de ce vieux bateau de pêche. Pêche à la morue. Et ce silence. Un silence lourd qui m’envahit. Un silence qui fait partie de moi. J’ai envie d’y aller, « Entre Ciel et Terre » pour ressentir ces émotions, ce parfum, cette poésie de la mer et des landes. Et puis le vent, la pluie glaciale, le blizzard. J’ai oublié ma vareuse. Fuck le blizzard.

« Le vent de la Mer Glaciale souffle, il forcit à chaque minute qui passe et éructe des flocons de neige. »

Le paysage, cette lande islandaise, sauvage et enneigée. Je me retrouve isolé, enveloppé par ce vent sourd qui emporte mes pensées, pas mes paroles muettes. Celles-là, je les garde au fond de moi. Qui voudraient d’ailleurs les entendre ? Quelques moutons sauvages et poilus dans le coin, en train de brouter pour ne pas sombrer dans la froidure de la nuit. Nuits étoilées. Ces étoiles qui sont l’âme des noyés. Et puis ces flocons de neige qui descendent à noyer mon verre, ne serait-ce pas là les ailes des anges ?

« Les hommes n’ont nul besoin de mots, ici, en pleine mer. La morue se fiche des mots, même des adjectifs comme sublime. La morue ne s’intéresse à aucun mot, pourtant elle nage dans les océans, presque inchangée, depuis cent vingt millions d’années. Cela nous apprend-il quelque chose sur le langage ? »


Je m’imagine à bord d’un de ces chalutiers, une pêche d’antan, à l’œil et à la poigne. Le bateau chevauche les vagues comme je rêve de renverser des sirènes. Les vagues vont et viennent, s’écrasent sur le pont, des embruns iodés qui se jettent sur ma face. Le courage m’emporte, je suis dans une barque, encore plus précaire, prêt à affronter les éléments, une force insoupçonnable m’emporte, gênes de viking. Si jamais je n’avais pas oublié ma vareuse, et ma fiole de Lagavulin. 

Je m’imagine là-bas. M’engouffrer dans un pub, des vieux loups de mer qui me regardent, la barbe sauvage, le teint grêlé par cette pluie glaçante du bord de mer. Une bière. Deux bières. Trois bières. C’est ma tournée. Prendre mon temps. Nul besoin de me presser. Personne ne m’attend. A part un roman, un livre de poésie ou une musique qui bercent mes nuits. Puis m’enfuir dans la nuit, dans le silence, sans ma vareuse. Et réfléchir à ma mort. Seul sous les étoiles, seul dans ce silence.

« Un homme qui a trois bières en poche n’a nul besoin de se presser à l’excès en ce monde. »

Il y a des livres qui ne peuvent s’oublier, et des auteurs non plus. Ce Jon Kalman Stefansson possède une telle poésie dans sa plume que j’en oublie la tristesse et le froid. Mais pas ma bière. Alors... 

Cap là où la bière y coule et les femmes rudes et solitaires y dispensent leur chaleur avec la noble Comtesse (pas si rude mais qui aime la solitude d'une bière)

Merci, infiniment, chaleureusement même, pour cette traversée so poetic du blizzard, Nadine – qui a posé ses amarres aux mo(n)ts islandais – Fuck le blizzard.

 « Entre Ciel et Terre », Jon Kalman Stefansson.



S’en vient le soir
Qui pose sa capuche
Emplie d’ombre
Sur toute chose,
Tombe le silence,
Déjà se lovent
La bête sur son lit d’humus
L’oiseau dans son nid

Pour le repos nocturne.

16 commentaires:

  1. Merci pour la noble Comtesse et bel hommage à l'immense JKS que ton article. Moyen mnémo pour retenir la trilogie, très facile et si évocateur de ce paradis infernal et glacé: Entre ciel et terre, La tristesse des anges fond sur Le Coeur de l'homme. Trois tomes majeurs. A bientôt l'ami.

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    1. Entre ciel et terre, La tristesse des anges fond sur Le Coeur de l'homme.... c'est juste magnifique...

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  2. Je n'ai pas de vareuse, mais j'ai quand même envie de lire ce livre. Heureusement grâce à toi je vois que c'est possible ;)

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    1. pas de vareuse, pas de bouquin !

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    2. Je te trouve très sévère. J'ai quand même des bottes en caoutchouc et un chapeau ciré, ça ne peut pas faire l'affaire ?

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    3. Le choc thermique vs choc émotif... A toi de voir si t'es prête à supporter le blizzard sans vareuse...

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    4. Je suis prête à pas mal de choses pour un bon livre 😁

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    5. Alors soit prête, parce que celui-ci est du genre inoubliable encore plus si tu a oublié ta vareuse (ou ton ciré jaune)

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  3. Merci pour cette découverte de l'Islande, moi qui croyait que ce n'était que Bjork. Un auteur sur lequel je ne me serais pas arrêté sans ton billet. Mais tu donnes vraiment envie de te suivre dans cette lecture de ce pays. Découverte aussi ce groupe atmosphérique dont je ne connaissais que le nom.
    A bientôt.

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    1. Il y eut Björk aussi - un peu. Mais Sigur Ros, c'est ce rock froid et planant qui se fond si bien dans les neiges islandaises et les étoiles du Nord. Sigur Ros, c'est du Pink Floyd islandais...

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  4. J’ai été sublimée par la plume de l’auteur et par le voyage qu’il m’a permis de revivre par la même occasion. Avec ses mots, je n’ai jamais été aussi près du ciel qu’en touchant la terre ferme. La mer est poésie mais aussi le froid et les grandes étendues de terre. Il arrive même que l’on puisse mourir pour les vers d’un poème, Le paradis perdu de Milton... J’entends le silence de l’Islande dans les étoiles filantes. Oui, du fond du cœur, j’aimerais être là-bas, entre terre et ciel, le visage fouetté par la mer et les rafales de vent. C’est dans ce silence que je me suis sentie la lus vivante. J’suis heureuse que tu aies aimé ce voyage. Les deux autres tomes sont tout aussi magnifiques, mais contrairement à beaucoup de gens qui ont préféré La tristesse des anges (même s'ils ont adoré les deux autres), moi j’ai trouvé mon chemin dans celui-ci. J’étais juste heureuse de poursuivre ma route vers les anges et leur tristesse <3

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    1. Le silence et l'Islande, cela va si bien ensemble. Un bison sur ces terres sauvages, cela ressemble à un poème sur le silence et la mort. Il était si beau ce roman, il m'a profondément touché. Et marqué. Il fait partie des romans qui me parlent au plus profond de moi.

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  5. Un écrivain merveilleux, éblouissant. "La tristesse des anges" est son chef d'oeuvre, il faut absolument que tu le lises.

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    1. Et je le lirais... Mais je considère déjà cet "entre ciel et terre" comme un chef d'oeuvre...

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  6. Je veux et je vais le lire celui-ci, il m'attend...

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    1. n'oublie pas tes bottes et ta vareuse, laisse tomber ton parapluie, et prends-toi une bière et un café noir pour te réchauffer...

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