mercredi 14 juin 2017

une Orgie de Chouffe

Comment peut-on se séparer d’un John Fante. L’illustre Fante si cher à Bukowski, sa renommée posthume le lui doit bien. Petite histoire du livre version objet, avant de démarrer dans le vif du sujet. Je le découvre, les pages plus que jaunies. Il sent le vieux, il sent le vécu. Des rides sur la tranche qui le rend encore plus beau à mes yeux. En fait, c’est comme les femmes, leurs rides leur donnent tant plus de charmes. Surtout s’il est question d’ « orgie ». Mais ne te fis pas au titre et revenons au délice orgiaque. Le livre jauni, odeur humide, majeur en émoi, s’est retrouvé par le plus grand des hasards sur une brocante charentaise, son précédent lecteur nul doute qu’il est à appeler au masculin parce que Fante est fait pour les mâles qui ont du poil sur le torse. Première aberration : comment peut-on vendre sur une brocante un Fante ? Du coup, un homme, encore un peu jeune, un peu de poil sur les pattes et sur le menton, le repère, le prend, ne négocie même pas. Un Fante ne se négocie pas, jamais. Seconde aberration : cet homme, qui respire pourtant l’intelligence, ne le lit pas et me l’envoie aussitôt. Je ne peux rien dire, juste à accepter ce cadeau. Avec jubilation, même. Un nouveau Fante, ça ne se refuse pas, jamais. Un jour, petit, tu deviendras un homme et tu liras John Fante.

Deux nouvelles dans « l’orgie ». La première qui porte son nom me parle de son père. Fils d’immigré italien, la famille est importante. Le paternel, la fondation d’une famille. Il y est question d’une mine d’or et donc du père de ce jeune garçon. Un père qui boit, un père qui voit d’autres femmes que sa mère. Beurk. Le petit s’en trouve traumatisé, sonnant la fin de l’innocence enfantine. Ce père qu’il estimait tant descend en chute libre de son piédestal. Il y est aussi question de religion. Dans cette famille catholique et italienne, la foi de sa mère et ses prières incessantes deviennent lourdes à porter pour ses frêles épaules. Surtout quand son père lui demande une certaine solidarité masculine vis-à-vis des mensonges avec sa mère. La fin d’un couple à ses yeux de jeune rital.

« Dieu avait répondu à mes questions, dissipé mes doutes, restauré ma foi ; le monde était de nouveau acceptable. Le vent était tombé, les flocons descendaient doucement comme de silencieux confettis. Grand-maman Bettina prétendait que les flocons de neige étaient les âmes du ciel qui revenaient sur terre pour une brève visite. Je savais que ce n'était pas vrai mais que c'était possible ; j'y croyais parfois quand l'envie m'en prenait.J'ai tendu la main devant moi, de nombreux flocons sont tombés dessus, étoiles qui vivaient quelques secondes, et après tout pourquoi pas ?
Peut-être l'âme de Grand-papa Giovanni, mort il y avait maintenant sept ans, ou celle de Joe Hardt, notre camarade de la troisième base, tué l'été dernier sur sa moto, et toute la famille de mon père dans les lointaines montagnes des Abruzzes, grands-tantes et grands-oncles que je n'avais jamais connus et qui avaient quitté ce monde. Et toutes les autres, ces milliards d'âmes mortes, les pauvres soldats tués au combat, les marins perdus en mer, les victimes de la peste et des tremblements de terre, les riches et les pauvres, tous ces êtres morts depuis le commencement des temps, tous condamnés sauf Jésus-Christ, le seul dans toute l'histoire de l'humanité qui soit jamais revenu, le seul et unique, mais y croyais-je vraiment ? » 

Je retrouve ensuite Dominic Molise, un peu plus âgé, dans la seconde nouvelle, « 1933 fut une mauvaise année ». Tu imagines donc la période. Début de l’adolescence, en pleine crise économique. Il rêve de devenir joueur professionnel de base-ball, son père rêve de faire de lui son successeur dans l’entreprise familiale de maçonnerie. La batte face à la truelle. Et que dire de ses rêves de Dorothy. Sublimes à en respirer le parfum de ses petites culottes. Cela bouillonne dans sa tête, les hormones, les rêves, les déceptions… La crise, l’adolescence, la mouise… Orgie de losers. 1933, la putain de vie des losers… Fin du rêve, aussi éphémère qu’un glaçon dans un whisky. Comme une envie de me faire une orgie de Chouffe.

Alors écoute-moi petit, oui je m’adresse à toi, petite grenouille, Fante est un auteur à lire, un auteur indispensable pour grandir, petit. Si tu veux devenir un homme, lis Fante. Il t’apprendra la vie. La vraie vie. Pas de fleur bleue pour égayer ta putain de vie. Il te parlera amour, il te chuchotera alcool, il te décrira ce monde de désenchantement dans lequel nos putains de vies s’entrecroisent comme les cuisses d’une putain furonclée. Ils feront de toi un élément de la catégorie mâle. Viril avec du poil sur le torse, à la sauce italienne. Fante, c’est l’Amérique grandeur nature, avec ses laisser-pour-comptes, ses caniveaux et ses chaussures trouées (je ne te parle même pas des chaussettes reprisées). Fante, c’est le vrai L.A. (Tu peux aussi lire Brautigan qui t’apprendra également la vraie vie entre Californie et Montana).         

« La porte donnait dans une buanderie au bout de laquelle se trouvait un lavabo. Je me suis lavé, essuyé les mains, puis je suis retourné vers la cuisine. Une corde à linge installée le long du mur a attiré mon attention. Une douzaine de petite culottes y étaient suspendues comme une file de gamines espiègles. Certaines étaient bleues, d’autres roses, d’autres encore blanches ou dorées. Elles étaient trop magnifiquement menues pour appartenir à Mme Parrish. Elles pouvaient seulement embellir la gloire de ma vie, être les soies sacrées de ma bien-aimée. Nom de Dieu ! J’allais me rassasier d’elle ce soir ! J’ai longé la corde en frottant mon visage contre chaque culotte. Elles caressaient mes narines, ébouriffaient mes cheveux. Elles étaient douze. Si nombreuses, alors que je n’en possédais aucune, pas le moindre trophée à conserver en souvenir de cette inoubliable soirée. La culotte dorée a attiré mon œil. De petits disques métalliques pendaient aux coutures, elle était lisse comme une plume, douce comme un loriot. Une pour moi, onze pour Dorothy ; le partage était plus qu’équitable. J’ai enlevé les pinces à linge et glissé la culotte sous ma chemise. Je l’ai sentie respirer contre ma chair, confortablement recroquevillée. »
Merci, infiniment, sweet froggy, petite grenouille charentaise.
« L’orgie », John Fante.

21 commentaires:

  1. Y a des grenouilles qui sont pas décérébrées. Tiens, je vais tacher de retourner chez Fante. Y a trop longtemps que je ne l'ai pas lu.

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    1. Je suis loin d'avoir tout lu. J'aime prendre mon temps avec la grande littérature, j'aime prendre mon temps avec Fante, j'aime prendre mon temps tout court.

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  2. Un Fanta... Avec la chaleur qu'il fait c'est de mise à cette heure de l'a-m ;-)
    Brautigan oui, Ferlinghetti et sa nuit mexicaine aussi ...

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    1. comment se fait-ce (fesse) que je ne connaisse pas Ferlinghetti ?

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    2. Le livre est publié chez L’une Et L'autre et c’est d’ailleurs le seul livre que je possède de cette maison d’édition… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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  3. J'aime tout ici : les livres de Fante, ton billet, tes billets en général, ton blog en général, les extraits que tu choisis, la Chouffe, les livres dans les brocantes, les grenouilles, les commentaires d'Eeguab, l'idée de prendre son temps pour les bonnes choses ...

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    1. j'aime ton commentaire, j'aime la Chouffe et les commentaires d'Eeguab aussi. Je me pose juste une question : est-ce que j'aime plus la Chouffe que les commentaires d'Eeguab ? La question est lancée dans un coin de ma tête, verdict à la prochaine Chouffe...

      Prendre son temps effectivement pour les bonnes choses, comme prendre son temps pour savourer une Chouffe...

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  4. Il va falloir que je revienne à cet écrivain que je lisais beaucoup étant plus jeune et que j’ai un peu abandonné alors que je continue toujours à lire Bukowski et autre Henry Miller… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. De Henry Miller, je ne connais que ses jours tranquilles à Clichy, et Clichy même. Buk et Fante, j'essaie de m'y mettre régulièrement, à petite dose, tranquillement, pour profiter de chacune de ces lectures.

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  5. "parce que Fante est fait pour les mâles qui ont du poil sur le torse"

    Tabarnak j't'assure qu'il est bien viril avec du poil sur le torse le sweet froggy :P
    Sinon, moi j'en ai pas de poils sur le torse, câlisse, penses-tu que j'peux lire du Fante pareil? Shit... ^^

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    1. Quoi ! Il s'épile pas le torse le sweet froggy ? Il garde son côté nature et campagne ? :)

      Sinon, si t'as des big joes, c'é pareil, tu peux lire Fante.

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    2. Câlisse, j'ai pas des big joes, va falloir que j'fasse mon deuil de Fante...
      Crisse...! ^^

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    3. Bon, alors sois tu pisses debout, soit tu bois de la bière, c'est mon dernier appel pour lire Fante...

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    4. J'ai pas la grâce de Robinette pour pisser debout, mais pour la p'tite frette, ça va. Ouf... ^^

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    5. Ouf... Tu pourras lire quand même Fante... John ou Dan, d'ailleurs. Le père et le fils.

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  6. Je commence bientôt du tri dans mes cartons et je vais chercher mes Fante... Si j'en ai en double, je te fais signe ?
    Sinon, tu t'épiles comment toi ? ^^
    Tu noteras que je ne t'ai pas demandé quoi... :D

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    1. Moé, j'utilise une hache bien affutée. Comme tout vrai bucheron qui se respecte.

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  7. encore un écrivain que je n'ai jamais lu ! bon bah faut que je m'y mette hein ?!

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  8. Jamais je ne me séparerai de mes Fante. Achetés il y a plus de 20 ans, quand j'en avais moi-même 20. Bukowski-Fante-Selby, la trilogie qui aura fait de moi un lecteur ne quittera jamais les rayonnages de ma bibliothèque. De mon vivant du moins, parce qu'après, ça va être la curée, heureusement que je ne serai plus là pour voir ça.

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    1. Bon Selby, je n'en ai lu qu'un, et je l'ai toujours. Mais tous mes Fante et mes Bukowski, je les garde et compte bien les relire dans ma vieillesse, à la loupe, les doigts arthrosés, mais l'esprit encore un poil vivant de cette saine et sainte littérature

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