vendredi 10 août 2018

Ces yeux bleus qui pleurent sous la pluie

T’es pas un loser, p’tit. En fait, j’ai l’impression que si. C’est comme ça, mec. La loose, je la sens en moi, j’la ressens même. L’archétype du pauvre type. Si tu savais comme ce qualificatif me colle à la peau. La vie dans une putain de vie, une vie qui bascule en vadrouille dans le Nevada. Une nuit d’hiver à Reno, nuit froide nuit d’ivresse, l’esprit se bouscule à l’intérieur et puis un bruit, un choc, laisser le cycliste au bord de la route. Prendre la route dans une vieille Dodge, modèle 74, le vieux Tom Waits qui braille dans les haut-parleurs de la caisse et prendre la fuite.

Je l’ai senti de suite que cette nuit allait mal finir. Dès que le pigeon s’est écrasé contre ma fenêtre, la brisant et laissant entrer le froid s’engouffrer sous la couette. Jerry Lee et Frank, deux frangins qui fuient leur destin et leur propre vie. De motel en motel. Fucking Life.

« On est des mecs foireux, Frank. C'est pour ça qu'on rencontrera toujours des gens qui sont foireux. Et moi, ça, je peux le comprendre. Mais ça n'en fait pas pour autant de mauvaises personnes, t'es pas d'accord ? Si t'as jamais eu de chance, ça veut pas dire que tu en auras jamais, pas vrai ? Y a des gens malchanceux, eh ben, ils finissent par avoir de la chance. Tout le monde peut pas être maudit, enfin, je crois pas, Et puis, tu as besoin de quelqu'un. S'il y a un gars sur terre qui a besoin de quelqu'un, c'est bien toi. Tu es le mec le plus seul que je connaisse. Tout le monde le dit. »

L’Amérique en mode désenchanté ? L’histoire sans espoir. Et là, ça me parle forcément. C’est mon univers, version d’un pauvre type au sourire disparu, d’un mec qui se sent pas à sa place dans ce monde de bruit, de paroles et de lumières, ou tout va trop vite, même un cycliste dans le noir sur une route enneigée sans lumière face à une vieille caisse aux phares blafards et à la carrosserie blême. Est-ce que des gars comme Jerry Lee et Frank peuvent s’en sortir ?
Le néon du motel clignote, comme prêt à s’éclipser sous la lueur bleue de la nuit. Le parking désert s’illumine de sa tristesse, une pluie fine pleure sur ces vies, je vois la lune se refléter sur une dernière flaque. Ne pas se retourner.  

« J'ai ouvert une autre bière, et j'ai avalé une longue rasade de whisky, une de plus.
- Cette conversation me déprime. »


« Motel Life », Willy Vlautin.




« Puis, par une chaude nuit pluvieuse, le vieux Jenkins a rendu l'âme et, bon dieu, qu'est-ce qu'on pouvait être tristes... Willie Nelson m'a retrouvé dans la rue, une bouteille de whisky à la main, en train de pleurer sous la pluie. C'est suite à ça qu'il a composé cette sacrée chanson, Blue Eyes Crying in the Rain, à cause de mes yeux bleus qui pleuraient sous la pluie. »

10 commentaires:

  1. Ah! Je t'aurais bien accompagné pour un p'tite rasade de bourbon. Après la lecture de Willy, ça vaut toujours le coup!

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    1. la rasade de bourbon fait toujours un bien fou...

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  2. Un motel un peu miteux, des losers, une bagnole hors d'âge, Tom Waits et ce vieux Willy Nelson dont je joue un peu Blue eyes crying in the rain, bien mal. Tu voudrais pas que je rate ça? Je ne connais pas cet auteur mais je promets d'y remédier. Ressers-moi donc un dé de Four Roses.

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    1. justement, je voulais te voir sur Blue eyes crying in the rain... Je me suis dit que c'était tout à fait ton répertoire...

      Tu ne connais pas l'auteur, mais peut-être connu tu le chanteur... en solo ou avec son groupe Richmond Fontaine...

      https://www.youtube.com/watch?v=_YDnmHRPIZI

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    2. Je connaissais de nom Richmond Fontaine sans trop les avoir écoutés. Du moins jusqu'à ce que j'apprenne grâce à l'ami V.S. il y a deux jours que Willy Vlautin en avait été le leadert
      Pour Blue eyes... je vais y travailler sérieusement. Je ne sais si tes yeux sont blues mails ils pourraient bien pleurer de dédillusion sur cette version. :D

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  3. Comme disait lautre... : c'est pas moi qui pleure c'est mes yeux...

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  4. Je ne savais pas que ses romans avaient été traduit en français. C'est génial. Je connais Willy Vlautin en tant que musicien de Richmond Fontaine pas en tant que romancier. The Fitzgerald, l'album que j'ai et Post to wire que j'ai entendu : des chansons comme de petites nouvelles de Carver.
    À bientôt.

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    1. J'ai découvert l'auteur avant le musicien mais nul doute que je continuerai dans ses deux voies...

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