mardi 25 avril 2017

Haïkus d'ivrognes

« Hommage au poète de haïku japonais Issa

Au Japon saoul dans un
Bar
Ça
Va »

Les néons s’illuminent de toute part, Tokyo s'ouvre à moi. Où mon regard se porte, il voit clignoter des lumières de toutes les couleurs, je lève la tête, à gauche, à droite, elles sont partout, rouges, vertes, violettes, toutes aguicheuses pour me faire rentrer dans tous ces bars de solitaires. Seul au comptoir, je m’installe, commande un premier Johnnie Walker Black Label, sort mon petit « Journal Japonais », grand livre du maître incontesté du haïku version américaine. Je ne résiste pas à lire celui-ci, à voix haute, le verre haut, les glaçons qui tintent comme la cloche du temple d’à-côté, ce haïku parfumé à la fraise : 

« Haïku à la fraise

. . . . .
. . . . . . .
Les douze baies rouges »



La claque que je prends à chaque fois que je le lis. Le génie qu’il était cet homme du Montana venu se perdre – ou se trouver – au Japon. Il boit un verre, lui aussi, seul dans ce bar. Je l’accompagne. Fidèlement. Sur ses traces. Il griffonne sur son carnet, le verre toujours à la main, son journal intime, ses inspirations divines. Je n’ose le déranger, seul sur son tabouret, le teint jauni par cette lumière artificielle. De toute façon, l’on s’enferme dans ces bars pour leur solitude, et la solitude d’un poète cela se respecte. Comme la solitude d’un ivrogne.


« Tout seul dans un bar à Tokyo
Je prends un verre avant le
déjeuner,
Et j’aimerais bien avoir quelqu’un à qui
parler. »

Il est temps de changer de trottoir. De comptoir devrais-je dire. D’autres lumières m’appellent ou m’interpellent. Une musique de fond, ambiance jazzy. Le whisky se marie bien avec le jazz. Question de velours et d’espace feutré. Cela touche à l’intimité. Le jazz, cela se respecte. Comme l’ivrogne qui écoute du jazz. Des rires fusent, des japonaises dans leur jupe plissée. A moins que cela soit des bécasses. Voir le cri des grenouilles en rut. Mais existe-t-il des grenouilles au Japon ? Les doutes sont permis. Qui sait, peut-être que les français les ont toutes mangées ?

« Je feuillette au hasard
mon dictionnaire anglais-japonais
impossible de trouver le mot grenouille.
Il n’y est pas.
Dois-je en conclure qu’il n’y a pas de grenouilles au Japon ? »

J’aurais envie de griffonner sur mon carnet quelques pensées, qui ne valent pas grand-chose. C’est le pouvoir de Richard Brautigan. Il donne envie. D’écrire. D’oser. De partager. De boire aussi. Et si j’osais. Boire un verre. Partager, écrire.
Deux cuisses parallèles,
à cette figure mathématique
l'envie de provoquer la dissymétrie
en les écartant de ma main
prête à glisser jusqu'à son cœur.

« Lorsque s’éveillent les rêves
La vie s’achève.
Alors s’envolent les rêves.
S’envole la vie. »

J’aurais envie de tout citer ce roman, tant chaque page apporte sa surprise, son intérêt, son envie, sa soif. Haïkus, proses, pensées, tout est disparate mais tout devient un tout. Chaque chapitre s’inscrit dans un chapitre plus grand, celui d’un roman, d’un voyage, d’une vie. Vie de poète, vie de buveur, vie de solitaire. Et là, je me prends à rêver, parce que j’ai déjà deux de ces qualificatifs sur trois. C’est déjà pas si mal…  

« Le sable est cristal
Comme l’âme.
Le vent l’emporte
Au loin. »

Un jour, j'espère, je composerai moi aussi des haïkus d'ivrognes… Un dernier verre, avant que je sombre, avant que ma vie sombre. Tristesse d’un verre vide. Tristesse d’un verre vide la nuit. Tristesse d’un verre vide la nuit seul. Il me rend triste ce Brautigan. Mais en le lisant, je me sens moins seul, ses pensées m’accompagnent, de toute façon, je suis toujours triste. Boire un verre seul est d’une profonde tristesse mais c’est là que mes rêves entraient en jeu, gommer un peu de cette tristesse. Pourquoi ne sais-je pas mettre de la folie dans ma vie, comme par exemple, mettre des glaçons dans mon whisky. Le disque s’achève, dernières notes d’un sax nocturne. Je vais me coucher, pour rêver d’une vie de poésie.

« Me voici dans un bar plein d’
Américains
Jeunes snobs et conservateurs,
Ils boivent et essaient de lever des
Japonaises
Prêtes à coucher avec des types
Dans leur genre.
Tâche ardue que de trouver la moindre poésie
Ici
Ainsi que ce poème en témoigne. »


« Journal Japonais », Richard Brautigan.

20 commentaires:

  1. L'ami Brautigan
    Le Bison, le whisky, moi
    On est bien, à trois.
    (haïku traditionnel eeguabien).

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    1. Un verre, six cordes
      sensibles
      l'ami et sa guitare composent.
      (reste à rajouter une petite mélodie, mais là c'est toi le spécialiste)

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    2. Ça fait 4 non ?
      Les mecs ne savent pas compter.

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    3. Je me suis fait la même réflexion... mais j'ai appris à ne plus compter les verres, du coup j'étais plus sûr de mes questionnements mathématiques...

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    4. Rigoureusement exact.
      Un mec qui sait pas compter. A moins d'éliminer le whisky, d'ailleurs souvent ça se termine comme ça.

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    5. Je ne t'en veux pas... Devant le nombre, je me suis éclipsé pour te laisser à trois, toi le whisky et le poète.

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  2. Un jour, quand je serai grand, je lirai Brautigan...

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    1. Vivement que tu sois grand, mais avant apprends à boire du whisky :D

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  3. Respecter la solitude de l'ivrogne ?
    Respecter la solitude du poète ?
    Respecter la solitude du solitaire ?
    OK.
    Mais le solitaire poète ivrogne écrit quand même "...j'aimerais bien avoir quelqu'un à qui parler".

    En cette période où la solitude me pèse, je comprends ces mots...

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    1. le solitaire poète ivrogne ne devait pas savoir parler japonais...

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  4. Je viens de lire la biographie de Brautigan (merci wiki). Une vraie promenade de santé cette courte vie...
    Fumait il du persil en plus de pêcher la truite dans le Montana ?
    Bref. Je suis encore plus triste qu'avant de me réveiller.
    Je ne te remercie pas.
    Je vais tacher de me répéter ce mantra : essayons d'être heureux, ne serait ce que pour montrer l'exemple...

    Cela dit, pour lire un Brautigan, lequel me conseillerais tu ?

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    1. Tout dépend si tu veux du bonheur ou de la tristesse...
      Pour le moment, celui-ci n'est que mon troisième (et là, je m'y suis pris à plusieurs fois pour bien compter), mais tous les trois sont pour moi des incontournables de Brautigan. C'est donc que je ne dois pas être objectif pour ce poète solitaire et pécheur de truite dans le Montana ou de carpes à Tokyo. J'ai envie de dire tous...

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    2. Merci de ton aide précieuse.
      Franchement je suis sur le uc.

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    3. Je reconnais que c'est une littérature particulière. Soit on est pris dedans - c'est mon cas - et on kiffe chaque phrase, soit on s'en désintéresse - même si cela me parait incompréhensible pour le fan que je suis. Peut-être qu'il faut aussi être un peu - beaucoup - solitaire pour lire Brautigan.

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  5. Nuage Unibroue
    Au-dessus des Grandes plaines
    Nourrir les Bisons

    Et s'abreuver des gouttes (la dernière?) de Richard Brautigan...
    Crisse....!

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    1. Jolie... la dernière goutte, magnifique :D
      Brautigan inspire ;-)

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  6. Un whisky dobles
    Con dos cubitos de hielo,
    Nada de más facil,
    Sonrisa :-)

    Tu m'as donné très envie de découvrir ce livre.

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    1. Et moi je comprends même le haïku sans dictionnaire. Parfaitement bilingue quand il s'agit de whisky dobles.
      Dos cubitos de hielo, tu es trop folle...

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