vendredi 11 mai 2018

Les Escales de Nad' et du Bison : la Patagonie

Lieu : Isla Magdalena, Patagonie Chilienne
Lever du soleil : 9h15  | Coucher du soleil : 18h03
Décalage horaire : - 5h
Météo : 4° ressentie 3°. Couvert. Faibles pluies et neiges mêlées.
Latitude : -52.918628 | Longitude : -70.577160
Musique : Procol Harum, A Salty Dog
Un Verre au Comptoir : une Piraat, sans les embruns


 


« Nord clair, sud obscur, orage sûr », affirme un dicton, mais cette fois le sud comme le nord se fondaient en une seule et même obscurité.

Le vent fouette le visage des marins affairés sur le pont à relever l’ancre. Des gueules burinées par le soleil du profond sud et le froid des grandeurs extrêmes. A son bord, un vieux capitaine, la barbe grisonnante, le regard toujours perdu dans ses souvenirs d’antan. Tel un vieux loup de mer, je l’imagine me racontant des histoires de pêches et de pirateries. Un regard qui se lit comme un livre ouvert, des chapitres de vie et de mort. Il m’a accepté à son bord pour que je témoigne de son histoire, l’histoire de la fougue de l’Océan qui n’a rien de Pacifique et de la Patagonie. Pendant ce temps-là, la mer se déchaine contre la coquille métallique qui me sert d’abri sommaire et presque éphémère, déverse toute son impétueuse haine, une écume blanche au bord de ses lèvres comme la bave d’un chien enragé, contre ma misérable existence.   

Quand les bateaux quittent vers le large, ils laissent dans leur sillage un fracas de vagues – d’émotions fortes ou douces - houle dansante sur les falaises rongées par la mer. Des mille tempêtes au sommet du Cap Horn, des rafales de vent et de glace déséquilibrent le vol des caranchos. J’ai croisé ton capitaine, ce bon vieux loup de mer. Il m’a raconté l’histoire de Men Nar, la dernière Indienne Ona qui désormais ne quittera plus jamais mes pensées … Sa tribu venait d’être massacrée quand Esther et Riera le Pelé l’ont trouvée au pied d’une meule, une balle de Winchester plantée dans le talon. La jeune adolescente venait de parcourir quinze km de marche entre le cap Domingo et l’embouchure du fleuve. Les chasseurs d’Indiens l’avaient violée. Car dans cet extrême austral du monde, la main de l’homme est aussi féroce que ses paysages laissent à rêver. 

« Une sinistre pénombre violacée nimbait le crépuscule de cette journée splendide, dont le froid vif glaçait êtres et choses d’une patine de désarroi qui ronge l’âme et gâche la vie. »

Quand les bateaux quittent vers le large, j’entends désormais dans leur sillage les échos de son cri perçant. J’entends la peur de ma jeune Indienne Ona… L’homme est l’animal le plus redoutable, de l’amour à la haine il n’y a parfois qu’une tempête qui sépare ces deux sentiments contradictoires, ou un naufrage. Trente-cinq jours sans voir la terre, pull rayé, mal rasé, cargo de nuit, la violence des âmes débarquent, assoiffées, avinées, pour se vider, change de port poupée.

Après trois jours et trois nuits, les déferlantes s’assagissent, l’horizon s’aplanit, le soleil refait surface d’outre-tombe. La mer change ses couleurs. Du noir profond, elle se projette bleu azur avant de virer au rouge carmin. Du rouge et du sang. Une nappe de sang et d’entrailles s’invite autour des bateaux. La chasse à la baleine est un honneur. Massacre à la tronçonneuse. Et aux harpons. L’odeur de chair et de graisse devient écœurante, je ne sens même plus le parfum iodé de la brise. J’ai envie de gerber, pas le roulis, pas la bouteille de whisky, juste cette vision d’horreur et de massacre. Sang rouge, sang bleu, la mer devient un océan rouge profond, d’un sombre aussi noir que l’âme de ces marins.
  
« Qui dira comment on passe de l’amour à la haine ? On ne sait rien d’un marin tant qu’il n’a pas affronté une tempête, un naufrage, un sauvetage, la mort. L’abîme affranchi, l’homme devient plus obscur, plus opaque. Alors, seulement, on peut espérer le connaître. »

Le vent fouette le visage des marins affairés sur le pont à relever l’ancre. Après trente-cinq jours sans voir la terre ferme, ils ont soif d’alcool, ils ont soif de sexe, d’amour, de chair. Le tavernier du coin en fait son affaire, entre deux airs de jazz - hey Rufus ! J’te prendrais bien une p’tite frette ! Il faut oublier l’odeur des baleines mortes, mais non pas leurs souffrances. Lorsque j’évoque le souvenir de mon Indienne Ona, Men Nar, « Ombre de sang », je me dis que la Terre est peuplée de gens qui font de la mémoire cette faculté qui oublie le mal que l’on a fait subir à son prochain. Avant que les massacres barbares ne commencent, elle parcourait librement la Terre de Feu, entre vagues de cristal et iceberg, savourant à la nuit tombée un ragoût de bandurria - de l’éléphant de mer. On raconte que dans cet univers teinté de légendes, Men Nar serait fille de guanaco, le lama blanc sauvage symbole de liberté : El Guanaco. Son peuple y était intimement lié avant de disparaître. Avant l’arrivée des fusils, de la barbarie, du mépris et de la haine des hommes. Et vous savez quoi ? Ça me donne envie de vomir de colère : fuck le blizzard ! Le blizzard patagonien des tempêtes de vent et de l’insouciance humaine.

Quand les bateaux quittent vers le large, ils laissent dans leur sillage non seulement un fracas de vagues, mais la mémoire de milliers d’innocents qui se heurte à ne sombrer sur les récifs de l’oubli. Si seulement j’avais pu m’asseoir avec ton bon vieux capitaine, un soir de lune bleue. J’aurai tellement aimé entendre, de sa voix, le cri solitaire des âmes emportées vers le large.

« Nous gardâmes tous un de ces silences qui s’installent quand nous comprenons que nous ne sommes qu’un infime fragment de cosmos. » 

« El Guanaco », Francisco Coloane.
« Le Golfe des Peines », Francisco Coloane.


Les Escales,
Un trip littéraire composé à 4 majeurs,
amarée des mots et de la poussière.

Prochaine escale : New York

12 commentaires:

  1. Beau texte belle envolée lyrique.
    Mais je prends ce blog en route depuis des mois... Tu étais en Patagonie ? Qui est Nad ?

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    1. Ces escales ne sont que littéraires... et spiritueuses (de temps en temps spirituelles). Nad' étant une blonde de Chambly, pas la bière, mais une autochtone du Québec, rencontre de blogs et échanges de livres - à défaut de bière.

      Le principes de ces escales est de partir à la rencontre d'un lieu, de se l'approprier avec un roman de son choix et de proposer un texte à quatre mains...

      Merci de t'être arrêtée cinq minutes sur cette escale...

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    2. Ah merci je comprends mieux.
      C'est possible, mais je me disais que tu voyageais beaucoup et loin :-)
      C'est de la lecture à 4 z'yeux.

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  2. Coloane, quel voyage. Y a longtemps que je ne l'ai cotoyé. J'espère y revenir. Quant au vieux loup de mer de Procol Harum...mythique. Procol Harum, le plus grave malentendu de l'histoire du rock, ou comment on a presque réduit un groupe de musiciens extraordinaires nanti d'un parolier fabuleux à Whiter shade of pale, certes inoubliable. Je ne connais guère plus triste que la carrière de Procol Harum. Seules L'Allemagne et la Scandinavie ont continué de lui vouer un culte. Moi aussi. Merci l'ami.

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    1. Je suis heureux de te voir encore faire des escales avec nous. Je - tout le monde - pense à toi, fuck la vie et reviens-nous en pleine forme !

      Démarrer une carrière avec A Whiter Shade of Pale, ça le fait un max ; mais pouvoir continuer après, là fut le plus difficile ! Je pense que les radios ne doivent diffuser que ce xhiter shade of pale, certes magnifique (et au passage une version émouvante de Bashung) mais j'aime bien ce vieux loup de mer qui sied parfaitement bien avec les histoires de Coloane...

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  3. Bonsoir le Bison, après la Patagonie argentine découverte il y a 19 ans (sublime), je compte bien admirer la Patagonie côté Chili dès que possible et j'emporterai un livre de Francisco Coloane qui m'avait été conseillé par une collègue. Jamais encore lu mais j'y pense surtout après ton billet. Merci. Bonne soirée.

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    1. Francisco Coloane, un indispensable de la Patagonie autant que Florent Pagny ! :-)

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  4. Réponses
    1. Je sais... ça me fait exactement le même effet, les mots de Nad' et sa poésie me laisse aussi sans voix...

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  5. Superbe musique qui cogne sur les échos de mon cœur. Super bière que je n'ai jamais goûtée, s'il t'en reste un p'tit fond pour me réchauffer, ce s'rait pas de refus :D
    Super escale sous des latitudes qui nous laissent à rêver tous les deux.
    J'adore voyager avec toi, t'es un compagnon de traversée pas compliqué pantoute, c'est comme ça que j'aime à voyager. Y'a juste que tu pues un peu des pieds, enfin des sabots, après une journée dans la poussière c'pas un luxe de se les savonner un peu! Câlisse!!! ^^ :-*

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    1. Pas sûr qu'il reste une dernière goutte au fond de la bouteille. C'est qu'après avoir gerbé toutes mes tripes, l'histoire d'Ona et l'histoire du roulis, j'avais une p'tite soif...

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