vendredi 14 janvier 2022

Verlaine au Sénégal


Alerte ! Mon portable sonne, urgence : vidéo à regarder. Je le sens mal dès le début, genre haut-le-cœur à me faire gerber les trois bouteilles de Flag que j'ai prises hier, soirée chaude et humide dans la pénombre de la poussière, zone obscure de ma vie et ses bas-fonds. J'essaie de détourner les yeux mais mon regard revient inlassablement sur mon petit écran. J'ai besoin de voir, de comprendre, de savoir... Je rouvres les yeux sur cette société-là, une société qui interdit d'enseigner la poésie de Verlaine parce qu'il est coupable d'homosexualité, le Sénégal d'aujourd'hui.   

La vidéo montre une foule en liesse déterrant un cadavre. Il est traîné, piétiné, craché, en dehors du cimetière. Je comprends, cette âme n'est pas assez pure pour rester dans cette enceinte. Je comprends, l'homme qui est bafoué ainsi, avant d'être cadavre putrescent, était un goor-jigéen, autrement dit un "homme-femme" en wolof, un pédé en langage populaire. Et dans ce pays, dans cette religion, l'homosexuel, même mort, n'a pas le droit au repos non plus. Paix à son âme, les religions nous apprennent à dire, mais pas toutes les âmes.  
 
"- Tu as vu la vidéo qui circule depuis deux jours ?
Je voulais m'endormir ivre de jouissance. C'était raté. Il faut toujours sur cette terre une voix charitable qui vous veuille le plus grand mal : vous ramener à la sobriété. Elle insistait : "Elle est presque dans tous les téléphones du pays. Il paraît même qu'une chaîne de télé l'a diffusée avant d'être interrompue..."
Pas le choix : je revins donc à l'espace de ma chambre, où flottaient les senteurs d'aisselles en sueur et de cigarettes, mais où surtout régnait, étranglant les autres odeurs, l'empreinte appuyée du sexe, de son sexe. Signature olfactive, je l'aurais reconnue entre mille autres, celle-là, l'odeur de son sexe après l'amour, odeur de haute mer, qui semblait s'échapper d'un encensoir du paradis... La pénombre s'accroissait. L'heure était passée où l'on pouvait encore prétendre la donner. Nuit."
 
 
 
Mohamed Mbougar Sarr signe ici un beau roman, beau mais cruel, presque terrifiant. Il donne envie de crier, de pleurer. d'être en nage et en rage, apeuré par cette violence intrinsèque qui sommeille au fond d'une population, violence gratuite, incompréhensible. Il fait réfléchir, il fait se poser des questions, il ne laisse pas dans l'indifférence. Oui, j'ai réfléchis moi aussi sur l'homosexualité, sur les questions à se poser, sur ces corps qui se mélangent, ces odeurs qui entêtent, ce parfum enivrant de déviance, méfiance. 

Pendant que je réfléchissais à ma chronique, sur ce livre qui me tient à cœur, je lis un petit aparté dans Le Monde, 22 décembre : Au Sénégal, des députés veulent durcir les sanctions contre l’homosexualité. Lutter contre les perversions occidentales. En gros, le projet de loi propose que toute personne qui aura été reconnue coupable de « lesbianisme, homosexualité, bisexualité, transsexualité, intersexualité, zoophilie, nécrophilie et autres pratiques assimilées » soit punie d’une peine de cinq à dix ans de prison ferme et d’une amende de 1 à 5 millions de francs CFA... 
 
Que dire de plus... je suis resté sans voix. Facile, me diras-tu, je ne parle déjà pas. Bon, je lis aussi que le 5 janvier, le parlement sénégalais a rejeté ce projet de loi. Une bonne nouvelle... enfin, quoique, je lis aussi que le Code pénal punit déjà « sévèrement » l’homosexualité ainsi que « tous les actes contre-nature et les attentats à la pudeur », des peines de prison. Peiné, je suis, je reste.  

"J'étais allé trop loin dans l'ombre et la solitude. Il était plus facile pour moi de m'y enfoncer que de rebrousser chemin. Plus vital aussi, car j'avais fini par croire, par me convaincre qu'au bout de cette solitude et de cette culpabilité m'attendait un salut, peut-être une vérité que rien ni personne n'aurait pu, sinon m'offrir, au moins me montrer. Quant à avoir une âme neuve, à quoi bon, puisque je la salirais aussi, et sans doute plus vite que la précédente ?"
 
Bref, après cet écart politico-sociologique, je reviens au roman. Je ne vous l'ai pas encore dit mais la fin est sublime, quel dernier paragraphe, j'en pleure encore, je m'en souviens encore. Aucun vent ne pourra effacer cette poussière en moi. Ni aucune flag...
 
"De Purs Hommes", Mohamed Mbougar Sarr.
 


Et dans la splendeur triste d'une lune
Se levant blafarde et solennelle, une
Nuit mélancolique et lourde d'été,
Pleine de silence et d'obscurité,
Berce sur l'azur qu'un vent doux effleure
L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure.

Le Rossignol. Paul Verlaine.

 
 
 

13 commentaires:

  1. Assimiler l'homosexualité à des déviances telles que la zoophilie et la nécrophilie est significatif...
    Un roman atterrant oui, mais qui propose tout de même un peu d'espoir par l'intermédiaire du personnage principal et de ses questionnements...

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    1. Les questionnements amenés sont peut-être la seule touche d'espoir...

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  2. Quand deux jeunes m'ont demandé il y a quelque temps ce que je pensais de l'homosexualité, je leur ai répondu que pour moi ce n'était pas un sujet. J'aurais dû être plus précise. ça tient tellement à l'intime que ça ne devrait jamais concerner la loi.
    C'est donc un livre du nouveau Goncourt tellement passionnant en interview. Tentant.
    Mais je trouve que tu pleures trop. As-tu essayer Pelham Grenville Wodehouse ,

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    1. j'écoute pas beaucoup les interviews, mais j'imagine qu'effectivement il doit si bien parlé, ce prix Goncourt fut pour moi l'occasion de sortir son précédent qui s'étalait depuis quelques années sur mes étagères...

      On m'a souvent dit que les autres étaient bien plus drôles, alors comme je ne sais pas sourire, je reste dans la tristesse. Au moins, c'est un sentiment que je comprends.

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  3. je partage l'horreur s'il est possible de partager...

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    1. je partage à la place mon billet, mon ressenti, mon émotion... C'est une petite goutte d'eau dans mon verre de Flag...

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  4. j'ai lu ce roman durant les fetes de noel. ouais, je sais je suis taré. ça m'a foutu en l'air, dévasté et ce que tu m'apprends aussi. bref. Un livre poignant et nécessaire.

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    1. Du coup, on a dû le lire à peu près en même temps... puisque je l'ai également lu à Noël - ou juste avant, histoire de sentir en cette période la pureté des hommes...

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    2. Je te sens encore bien retourné par ce livre !

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  5. J'ai une tante qui est Sénégalaise, je n'ai connu que le Sénégal des danses, des fêtes, des fruits mangés à même l'arbre, des mets fumants...
    Mais pas ce Sénégal là de Verlaine et des douleurs endurées.

    Et je hurle à l'injustice!!!
    Une société qui interdit d'enseigner la poésie de Verlaine parce qu'il est coupable d'homosexualité, le Sénégal d'aujourd'hui. Je suis terrifiée! L'homophobie est un crime!

    Alors pour terminer, je me joins à cette fin sublime qui t'a fait pleurer, et à ma tante, pour rester dans la paix de mon âme.

    J'en demeure pas moins suffocante de tristesse. Je suis sans mots.

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    1. Du Sénégal, je ne connais que les bières, les danses et les culs noirs :-) Et les sourires éclatants... Mais d'ailleurs, je ne connais pas, moi même, la poésie de Verlaine. On ne me l'a jamais enseigné. Il y aurait des trucs à revoir à l'éducation nationale.

      Bon hier le Sénégal a gagné la CAN pour la première fois de son histoire. Alors si les temps changent, peut-être que les esprits et les mentalités aussi... Surtout avec des auteurs comme Mohamed Mbougar Sarr...

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