dimanche 28 janvier 2024

Mes Nuits avec Anna Karénine


Voilà dix-sept nuits que je ne dors plus. L'oreiller est crevé, j'ai du rêver trop fort.
Dix-sept nuits, dix-sept ans, peu importe, au bout d’un moment je m’y suis habitué. Après tout, ce n’est pas la fin des temps.
Alors les yeux rivés sur la lézarde du plafond, je me lève, vais au salon, me sert un verre de cognac.
Y’a une lune dans ma rue, et je n’ai pas sommeil. Alors je prends un livre, un peu au hasard, sur une étagère de ma bibliothèque. J’en prend un gros, celui qui en temps normal me tomberait des mains, mais là j’ai toute la nuit. Tolstoï, Anna Karénine.   

« Je n'avais absolument pas sommeil. 
Allons bon ! Vraiment pas, mais vraiment pas sommeil. 
Et si je lisais un livre pour m’endormir ? Je suis allée dans la chambre, ai choisi un livre sur une étagère. J'avais allumé la lumière pour chercher, mon mari n'a même pas tressailli. Je me suis décidée pour Anna Karénine. J'avais envie de lire un long roman russe. J'avais déjà lu Anna Karénine une fois, voilà bien longtemps, lorsque j'étais au lycée si je me souviens bien. Mais je ne me rappelais pratiquement pas l'intrigue. Je me souvenais de la première phrase, et de la fin, quand l'héroïne se jette sous un train. « Il n'y a qu'une sorte de famille heureuse, mais aucune famille malheureuse ne ressemble à une autre. » »

Le soleil se réveille lentement de son sommeil. Lui a pu s’apaiser quelques heures avant de retrouver de l’éclat. Et la routine du quotidien reprend vie, le gosse, les courses, le repas. Vivement la prochaine nuit. Que je me remette à vivre, ou à lire. Vivement la prochaine lune, que je passe une nouvelle nuit avec Anna Karénine. Mais avant, il faut ABSOLUMENT que j’aille acheter une nouvelle bouteille de cognac Hennessy.

« Ce soir-là, pourtant, je parvins à concentrer toute mon attention sur Anna Karénine. Je tournais les pages, captivée, sans penser à rien d'autre. Je lus d'une traite jusqu'au passage de la première rencontre entre Vronski et Anna Karénine à la gare de Moscou. Puis j'insérai un marque-page dans le livre, sortis à nouveau la bouteille de cognac et m'en servis un autre verre. 
Je ne m'en étais pas aperçue autrefois en le lisant mais, à la réflexion, quel étrange roman ! L'héroïne n'apparaissait pas avant la page cent seize. Les lecteurs du XIX° siècle trouvaient-ils cela normal ? Je réfléchis un moment à la question. Les lecteurs supportaient-ils patiemment l'interminable description de la vie d'un ennuyeux personnage secondaire, Oblonski, en attendant l'entrée en scène de la belle héroïne ? Peut-être. Peut-être que les gens de cette époque avaient tout le temps devant eux. En tout cas, ceux qui appartenaient à la classe sociale qui lisait des romans. »

Être ainsi éveillé la nuit éveillerait-il ma conscience ? Celle qui consiste à voir que ma vie est absolument vide, celle qui permet de sonder la profondeur des ténèbres. Mais à trop vouloir s’y enfoncer, arriverai-je à sortir un jour de la nuit de ces ténèbres, pousser un cri de frayeur visant à faire soubresauter les cellules de mon corps ?  Dix-sept nuits, et si la prochaine fois, je prenais un bouquin de Dostoïevski ?

En attendant donc ma mort spirituelle, ou le cauchemar de celle-ci, je sors de ma chambre sans même prendre la peine de compter les moutons sauvages, ouvre la fenêtre et regarde le clair de lune, d’un bleu pur comme l’amour, danse, danse, danse blue moon, que je regarde depuis dix-sept nuits ou dix-sept ans. Un verre de cognac au cœur d’une insomnie chronique, comme celle d’un oiseau à ressort, je me penche sur l’étrange bibliothèque qui orne mon salon, comme si je ne connaissais pas tous les livres qui m’attendent et sort une dernière fois « Sommeil » d’Haruki Murakami. 

« Sommeil », Haruki Murakami.
Traduction : Corinne Atlan.
 

 

2 commentaires:

  1. Voilà bien lontemps que je n'ai lu Murakami. Une bonne idée. Ou relire Anna Karenine. A bientôt l'ami.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bien que j'en ai lu beaucoup il y a longtemps, il me reste encore quelques Murakami à découvrir. C'est génial, et c'est ce qui me fait tenir, ma bibliothèque...

      Supprimer