jeudi 4 mai 2017

Le Bouc Émissaire

Dis, papa, c'est quoi cette bouteille de lait ?

- Le raciste est celui qui pense que tout ce qui est trop différent de lui le menace dans sa tranquillité.
- C'est le raciste qui se sent menacé ?
- Oui, car il a peur de celui qui ne lui ressemble pas. Le raciste est quelqu'un qui souffre d'un complexe d'infériorité ou de supériorité. Cela revient au même puisque son comportement, dans un cas comme dans l'autre, sera du mépris.
- Il a peur ?
- L'être humain a besoin d'être rassuré. Il n'aime pas trop ce qui risque de le déranger dans ses certitudes. Il a tendance à se méfier de ce qui est nouveau. Souvent, on a peur de ce qu'on ne connaît pas.

Alors… Bon, le raciste a toujours existé. Depuis l’homme des cavernes jusque dans les urnes électorales du mois de mai. Est-ce une raison pour l’ignorer ? D’ailleurs faut-il l’ignorer ou l’éduquer. Je reconnais que dans notre société moderne, il est plus facile d’engendrer la haine que de propager l’amour. Et puis de tout temps, l’homme a besoin d’un bouc émissaire. Le fameux bouc, cet étranger que l’on ne connait pas et qui arrange tant notre société. Clamer que tous nos maux viennent de l’autre, cet homme que l’on ne connait pas, que l’on ne veut surtout pas connaître sous peine de se sentir obligé de se regarder face au miroir de la vie.

Sous forme de dialogues entre un père et sa fille, Tahar Ben Jelloun définit le racisme. Elle pose des questions, il répond, avec des mots francs, sincères et surtout simples. Il a su se mettre au niveau d’une collégienne. Il enchaîne les définitions, les faits, il y parle histoire, sociologie, comportement. Il explique, juge un peu, tente de comprendre. Mais surtout, il essaye d’annihiler la peur naturelle que l’on peut avoir envers l’autre, le mécréant, l’autre l’arabe, l’autre, la personne d’une autre couleur – et la réciprocité des couleurs se fait dans les deux sens. Il ne fustige pas, il explique. Il explique le racisme à sa fille.

Et quoi de mieux pour lutter contre le racisme que d’éduquer. Quoi de mieux pour lutter contre les préjugés que de rencontrer l’autre, cet étranger, homme inconnu venu partager notre monde. C’est par la connaissance de sa culture, de sa vie, de son environnement, que la peur diminuera, que la peur s’estompera, que la peur s’annihilera. Et si la peur disparaît, le racisme n’a plus de raison d’être, puisque on le connait…  

- Donc, si je résume bien, le racisme vient de : 1) la peur, 2) l'ignorance, 3) la bêtise.
- Tu as raison. Il faut que tu saches aussi : on peut posséder le savoir et l'utiliser pour justifier le racisme. L'intelligence peut être utilisée au service d'une mauvaise cause ; donc ce n'est pas aussi simple.
- Comment ?
- Parfois, des gens éduqués et cultivés, à la suite d'un malheur – le chômage par exemple -, rendent des étrangers responsables de leur situation. Au fond d'eux même, ils savent que les étrangers n'y sont pour rien, mais ils ont besoin de porter leur colère sur quelqu'un. C'est ce qu'on appelle un bouc émissaire.

Je ne peux que remercier chaleureusement Monsieur S. professeur émérite du collège de mon fils. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, je l’adore, j’aurais aimé avoir un professeur de français comme lui, j’étais subjugué par son discours, ses phrases, l’impression de culture qui se dégageait de son sourire, de son costume classe et de ses dents blanches. Alors lorsque j’ai vu qu’il mettait au programme un Tahar Ben Jelloun, ce fut avec plaisir incommensurable et franc sourire que j’approuvais ce texte, m’en délectant d’avance de pouvoir replonger dans la littérature marocaine de cet auteur, même l'espace d'un essai si peu abondant dans mes choix de lectures. Merci, Monsieur S.

Ce petit essai, de tout niveau, doit faire partir du parcours citoyen de chaque collégien, et de chaque homme. Une petite merveille qui explique avec des mots si simples – c’est que c’est un métier d’écrire. Et ce dialogue père-fille, un modèle du genre. Certes les chiffres mentionnées sur les électeurs du Front National ne sont plus vraiment d’actualité – le livre date de 1998, je crois – c’est tout aussi pire, et c’est pour cette raison qu’il est bien de remettre à l’honneur cet essai. Pour ne pas oublier de s’ouvrir aux autres avant d’en faire des boucs émissaires.

- Papa, je vais dire un gros mot : le raciste est un salaud.
- Le mot est faible, ma fille, mais il est assez juste.


« Le Racisme expliqué à ma Fille », Tahar Ben Jelloun.



14 commentaires:

  1. J'en ai entendu beaucoup de bien et il serait peut être temps que je m'y plonge aussi. J'y trouverai peut être quelques clés afin de l'expliquer à mon tour en classe ...

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    1. un petit essai très pédagogique qui sait se mettre au niveau du principal intéressé : sa fille...

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  2. Vive les profs :-) et les raisins (de la colère ?) oubliés

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    1. N'oublions pas effectivement les raisins...

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    1. Un lait de poule, alors...

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    2. Ça dépend. Il sort du même endroit que l'oeuf ?

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  4. Un beau billet pour livre qui ne sera jamais trop mis en avant...

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    1. Toé, tu es venu pour un verre de Bergerac !

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    2. Non, non, je viens justement de boire un excellent Jurançon !! ^^

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  5. C'est une chance d'avoir de bons professeurs qui portent nos enfants vers la culture, la connaissance ... Moi aussi j'ai eu des coups de cœur pour des livres qu'ils y avaient dans le cartable de ma fille. Ce fut de beaux partages notamment celui de Philippe Besson.

    Un Tahar Ben Jelloun dans le cartable de ton fils ... la grande classe !
    Moi maintenant je n'ai que du Platon, Spinosa, Erasme et cie ...

    Euh non ... ça va aller Mathilde !

    ;-)

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    1. Je passerai mon tour pour Spinosa ou Platon... Par contre, je ne dirai pas non sur Garcia Marquez ou Sepulveda...

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  6. Tahar Ben Jelloun trouve les mots pour parler de la peur que suscite la différence, quelle qu’elle soit. Du mépris. D’ailleurs t’as parfaitement raison, est-ce une raison pour l’ignorer? Éduquer la conscience populaire est sans doute justement la plus belle façon de s’en abstenir. La classe en crisse ce Monsieur S., et le Bison qui vient nous en parler avec émotions...

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    1. Je crois que l'année dernière, sa fille ayant grandi de dix ans après, Tahar Ben Jelloun a écrit le terrorisme expliqué à nos enfants.

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