vendredi 10 novembre 2017

Un Rôti en Famille

Il est temps de revoir la grande Histoire de la Vème République autant que les petites histoires de Jean-Paul Dubois. Je peux maintenant citer dans l’ordre tous les présidents de ces derniers temps, les deux intérims d'Alain Poher compris, des présidents qui marquent la vie de Paul Brick, grand photographe d’objet inanimé. De Gaulle est président, son frère est mort, et la vie de Paul, encore adolescent bascule dans un monde où sa mémoire sera toujours présente, où le cynisme de la vie prend le dessus, où je découvre une autre fonctionnalité d'un rôti en famille. La belle époque, ce de Gaulle et mai 68, une autre adolescence que je vis ici par procuration en écoutant Curtis Mayfield, le temps du Québec libre et de la chienlit. Avec Pompidou, c’était une autre paire de manche, pas la peine de s’astiquer le manche, il avait moins de couilles que le Général. 

Si je traverse la vie des présidents aux travers de leurs petites magouilles présidentielles et autres travers politiciennes, me pourléchant les babines et me léchant mon majeur après des travers de porc, je découvre surtout celle de Paul Brick que je vois évoluer dans sa petite vie, du gars boutonneux méprisant Ash Ra Tempel et Jetho Thull au quinquagénaire accompli mais pas forcément plus heureux. La faute à cette vie, cette putain de vie, WTF, qui a commencé par le rôti de Mme Rochas. Il faut bien un facteur déclencheur, source d’initiation autant physique que spirituel. Un rôti peut conditionner toute une vie, je te l’assure.


Seconde expérience Jean-Paul Dubois, et j’en redemande déjà… Cela tombe bien, j’ai ce qui faut en stock, des réserves de Dubois, une bonne âme batracienne. Le début d’un long roman, d’une belle histoire comme la passion de la famille Rochas pour le rôti de bœuf de la Boucherie Centrale. Je te le répète, le rôti est au centre de tout, de la table, du roman et de notre monde aussi. Le plaisir est à chaque page, ou presque – je ne peux pardonner à l’auteur de citer Pink Floyd comme un groupe affligeant comme une envie de déchirer la page et de la fourrer dans le rôti pour qu’il s’étouffe avec. Parce qu’après tout, j’aime bien Curtis Mayfield, comme j’aime bien America ou Kraftwerk. J’ai une place pour tous ces groupes dans mon cœur et dans ma discothèque, classée par genre et par interprète. Beaucoup de musiques dans la première partie de sa vie, des silences de plus en plus omniprésents par la suite. Je me reconnais forcément dans la vie de Paul Brick, souvent incomprise, et j’avoue que la classification de ma discothèque a toujours également été un véritable casse-tête que je n’ai toujours pas résolu, constamment insatisfait par les choix qui m'ont été de faire.

J’entends les haricots verts qui grésillent dans la poêle, un peu de sel, un peu d’ail. J’ouvre la porte du four, une vapeur chaude embrume mes lunettes, le rôti commence à caraméliser sur ses contours. Un certain plaisir me submerge, plaisir simple et gourmand, décapsule une bière et insère mon disque de Curtis sur la platine… 


« — Putain, ça pue l'ail.
— Quoi, tes doigts ?
— Non, ma bite. J'ai la bite qui pue l'ail, à mort. C'est à cause du rôti, de ce putain de rôti.
— Quel rôti ?
Et là, David Rochas, quatorze ans, élève de 4e A au lycée Pierre-de-Fermat me raconta comment depuis près d'une année il s'enfilait jusqu'à la garde tous les rôtis de bœuf que Mme Rochas, sa mère, faisait préparer et larder, deux fois par semaine, par M. Pierre Aymar, chef de comptoir à la Boucherie Centrale. David m'expliquait tout cela d'une voix tranquille et posée, un peu à la façon d'un cuisinier qui vous livrerait les rudiments de l'une de ses préparations. « D'abord je le sors du frigo une ou deux heures avant pour qu'il soit à une température normale, tu vois. Ensuite, je prends un couteau assez large et je fais une entaille, bien au milieu du rôti, pile au centre. Pas trop large non plus, juste comme il faut. Ensuite, je met le tablier, je baisse mon froc et la partie peut commencer. Sauf que souvent, ma putain de mère, elle fourre le rôti avec de l'ail. Alors quand je tombe sur une gousse et que je m'y frotte dessus, j'ai la bite qui pue pendant deux jours. Quoi, qu'est-ce que tu as ? C'est l'ail qui te dégoûte ? On dirait que tu viens de voir le diable. »
Ce que je venais de voir était bien plus impressionnant : mon meilleur ami, demi de mêlée et futur capitaine de l'équipe de rugby, debout dans la cuisine, un couteau à la main, la queue affamée et ardente, besognant le rôti familial taillé avec expertise dans les meilleurs morceaux d'un bœuf, servi le soir même accompagné de haricots verts et de pommes dauphine. Je connaissais bien ce plat. Je l'avais à plusieurs reprises partagé avec les Rochas.
— Tu baises le rôti de ta mère ? »


Une vie désabusée. Paul Brick qui ne sourit plus à la vie, la déprime facile, la vie, putain de vie, désenchantée. Cynique et morose. Drolatique et corrosif. La sinistrose à son firmament. Mais une vie où la musique et les silences ne l'ont jamais quittés. (Dont Worry) If There's Hell Below, Were all Gonna Go...

Tu reprendras bien une tranche de rôti ?
« Une Vie Française », Jean-Paul Dubois.


15 commentaires:

  1. Je ne connais du sieur Dubois que l'excellent Kennedy et moi mais je crois que celui-ci me plairait bien. Cependant ce n'est pas bien du tout de trouver Pink Floyd affligeant, ni de mépriser Jethro Tull. Pas bien du tout. Pas bien du tout. Mais est-ce l'avis de Jean-Paul Dubois ou de l'un de ses personnages? Faudrait savoir, c'est important car on ne badine pas trop avec mes groupes sixties. Curtis Mayfield, énergie certes mais un peu trop militant pour moi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si un jour, je croise le sieur Dubois, je ne manquerais pas de lui poser la question, si ce mépris pour cette nouvelle vague rock de la fin des années 60 est profonde ou juste l'humeur de son personnage. Mais je suis curieux de le savoir, parce qu'il y revient plusieurs fois dans ce roman.
      Ma deuxième question serait de savoir s'il peut encore manger du rôti, car tout écrit a un fond d'autobiographie...

      Supprimer
  2. Ah ben si je m'attendais à ça !!!
    Je n'étais déjà pas trop rôti de bœuf...^^

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais je sens, de fait, que ce week-end, tu vas aller chez ton boucher !!!

      Supprimer
    2. n'oublies pas de le farcir d'ail, avant ! ;-)

      Supprimer
    3. "ça va chauffer d'la graine"!!! ptdrrrrrrrrrrr

      Supprimer
  3. Pis d'un coup, là, je regarde ton sandwich et je me dis...
    Non, t'as pas fait ça ???
    Loll

    RépondreSupprimer
  4. Tout compte fait j’pense que j’serai un p’tit bout sans manger de rôti, surtout s’il est farci à l’ail ^^
    Pink Floyd un groupe affligeant??? Fuck! Impardonnable.......
    Vive le Québec libre... j’prendrai des ribs au BBQ, j’te laisse le rôti, mais gare à ta bizoune!!! :P

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et un rôti badigeonné au sirop d'érable ? Fuck, ça doit chauffer autant le majeur que la graine...

      Supprimer
    2. Bon de toute évidence j'ai pas d'graine mais j'dirais que le sirop d'érable c'est plus doux quand même :D))

      Supprimer
  5. Je suis allergique à l'ail (testée en laboratoire).

    RépondreSupprimer
  6. Bison président ! (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer