dimanche 19 avril 2020

Leticia Anyways

« Demain, tu me tireras deux balles dans la tête, à bout portant et ça me tuera. Tu auras mal pris mon amour, j'imagine.
Tu peux prendre ce qui suit comme le journal de mon amour pour toi. Ou l'objet de ta haine pour moi. A ta guise. Tu es libre.
Moi, je suis mort(e). Je ne suis qu'un(e) amoureux(euse) résolument mort(e).
»

Je suis dans la cafétéria du collège E.O. Green Junior High School à Oxnard, en Californie ; and the sky is grey. A la différence que ça sacre comme un québecois élevé au sirop d'érable. Larry King, seul à sa table, la Saint Valentin approche. Des cœurs dessinés sur les murs, sur les vitres, la fête s'annonce rose, un parfum d'insouciance flotte entre les odeurs de sueur de l'équipe de basket venue s'assoir à la table voisine. Larry en pince grave pour Brandon. Un amour qui ne se mesure plus, inconditionnel, une évidence bercée sous la lune bleue. Une histoire d'amour, à sens unique.   

Larry, puis Leticia. A la façon d'un journal intime, il se raconte, son enfance, sa maltraitance, son foyer qui n'en fut pas vraiment eux. Il aime chanter, elle a une voix qui perce les étoiles, Céline Dion la relève est assurée. Elle écrit des poèmes, des acrostiches, des trucs qui parlent d'amour. Et ces derniers jours, jusqu'à cette Saint Valentin qu'elle ne connaîtra pas, la nuque en sang, verse dans le témoignage, un discours surtout pour la tolérance.

« Je ne suis pas gai. Je suis une femme dans le mauvais corps. Je suis captif à l'intérieur. On s'est trompé en me fabriquant. Quand je serai réparé, que j'aurai le corps que je désire, que je mérite, tout rentrera dans l'ordre. »

Comprendre cette différence. Sentir qu'il n'est pas dans le bon corps. Croire en elle et assumer au fond ce qu'il est, juste une adolescente, un peu trop grosse, qui met du fond de teint, et du mascara, des touches discrètes de sa féminité. Mais difficile d'aller à l'encontre des préjugés, des rires et des moqueries. Encore plus à l'adolescence. Avec le peu de soutien que l'on imagine. Parce que tout est vrai dans ce roman, à part les crisse, les chars et les bécosses en porcelaine... Une parlure québécoise, l'originalité dans ce campus californien.

« C'est aujourd'hui que je porte ma première jupe. Ça m'est arrivé d'en porter à la maison, dans ma chambre, ou même devant ma mère, mais à l'école, ce sera une primeur.
Je me sens prêt.
Non.
Je me sens prête. 
Voilà. C'est dit.
Je m'appelle Leticia Queen, et je me sens prête. »

Merci pour cette belle découverte, un monde en dehors de mes prairies poussiéreuses, un roman jeunesse, avec de l'amour et du mascara, cet univers à la Laurence Anyways, mon film fétiche de mon réalisateur fétiche.  

« L'enfant mascara », Simon Boulerice.


14 commentaires:

  1. Salut, le Bison
    C est un roman de saison que tu nous proposes puisque nous, aussi, sommes captifs à l intérieur.
    Combien cela doit être triste et révoltant de constater qu'il y a une erreur de fabrication et qu il s agit de la reparer. Si seulement c était aussi simple que ça !
    La lecture du roman me tenterait assez.

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    1. Révoltant, mais avec une force de vivre incroyable pour se révolter contre son corps, contres les préjugés, contre sa famille...

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  2. Freddie en short. Ma soirée commence bien.
    Il devait avoir très chaud.
    Je me demande où les spectateurs du 1er rang posent leurs yeux.🤣
    Du coup, j'ai complètement oublié ce que j'ai lu avant.
    Merci😷

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    1. Freddie en short, c'est le zénith de la vie, de la sueur, de l'amour, de la trique !

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  3. Un livre bouleversant dont j'aimerai parler si je trouvais les bons mots...
    Toi tu les as trouvé !
    Et bravo pour le parallèle avec Laurence Anyways, film que j'adore également.

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    1. Je ne sais pas si j'ai trouvé les mots... Je savais que tu l'avais lu, j'ai recherché pour y trouver un lien, sachant que tes mots sont plus porteurs que mes élucubrations, mais point trouvé effectivement...

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  4. Épaté que le bison se mette à parler mascara... Avec brio qui plus est !
    Décidément, ton horizon est infini, le Bison ! ^^

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    1. C'est ma face cachée, dès que le soleil se couche, que la lune illumine mon chemin, mes nocturnes se parent de mascara...

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  5. Quel beau parallèle avec Laurence Anyway ! Simon Boulerice c’est mon chouchou des mots et de l’écriture, comme Dolan est mon réalisateur fétiche. Les deux expriment tout haut ce que beaucoup se contentent de taire. Ils s’affirment, sans artifices, sortent des standards stéréotypés, ils mettent au grand jour la vie, la vraie, avec du vrai monde, ils parlent des maux humains, des maux de ceux et celles qui ne sont pas encore suffisamment compris, ils se révoltent et le spectateur lecteur, ou devant l’écran de cinéma, prend part à une révolte et une démarche collective, qui dans l’union fait la force ! Ici, à Montréal du moins, personne ne se retournerait dans la rue pour regarder Leticia, pas plus qu’ils ne se retourneraient pour regarder Bob ou Martine. Et je suis pas mal fière de cette évolution des mentalités archaïques que je déteste au plus haut point...
    Freddy a une casquette de l’équipe de hockey des Canadiens de Montréal, crisse ^^

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    1. Freddie... tabarnak...

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    2. Freddie, les Canadiens de Montréal... C'est ça l'avance sur son temps... On a un tel retard par ici, y compris en matière de Hockey...

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  6. J'en redoute un peu la lecture... Mais je suis certaine que je ne le regretterai pas (!)

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    1. aucun regret, à coup sûr, foi de bison (ce qui ne veut rien dire vu l'état de son foie) (!)

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