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dimanche 10 octobre 2021

American Dream


Dans une petite ville du New Hampshire, Bob Dubois répare des chaudières pour une centaine de dollars par semaine. Une vie de famille simple, plutôt tranquille, pas misérable mais pas folichon non plus, l'attend chaque soir sur son canapé en cuir usagé et taché de vieilles traces de bières. Jusqu'au jour où Bob pète les plombs, envoie tout valdingué y compris son vieux break rouillé. Il vend son misérable appartement aux bruits incessants de tuyaux, et part avec femme et enfants, sa vie dans une remorque, rejoindre son frère sous le soleil de Floride. Parce qu'en Amérique, il est facile de refaire sa vie. American Dream.

Ce n'est pas une histoire de malchance, Bob le sait, la vie n'est pas une combinaison de forces aussi irrationnelle que ça. Et même s'il n'est pas un génie, ce n'est pas une histoire de stupidité non plus, car il y a trop d'imbéciles qui se débrouillent bien dans le monde. C'est à cause des rêves. Surtout du rêve d'une nouvelle vie, de redémarrer de zéro. Plus on échange la vie qu'on connaît, celle qu'on a devant soi, qui nous est échue par la naissance comme par les accidents et autres hasards de la jeunesse, plus on l'échange contre des rêves de vie nouvelle, moins on a de pouvoir. Cela, Bob Dubois en est venu à le croire, maintenant. Mais il est tombé dans un endroit froid et sombre où les murs sont nus et glissants et où toutes les issues ont été condamnées. Il est tout seul. Il va devoir vivre ici s'il veut vivre. C'est ainsi que quelqu'un de bien perd ce qui est bien en lui.
 

mardi 5 octobre 2021

Noces de Sable

"J'étais employé dans un pressing. Le métier de Français paumé chez les ploucs US ne nourrissant pas son homme, j'avais décidé de faire confiance à l'intelligence de ma main. Mes potes se résumaient à des compagnons de picole. Nos discussions tournaient autour de la bibine, les artistes que j'aimais étaient alcoolos, et mon cinéaste préféré était Cassavetes... J'adorais... C'était triste. C'était désabusé. Et puis Gena Rowlands sa tapait du whisky à gogo, et ça, c'était classe."  
 
A bord d'une Chevrolet Impala 1971 d'un rouge mécanique, je décapote, une vieille cassette des Stones, Let It Bleed, dans les haut-parleurs crachotant. Les cheveux au vent, du moins ce qu'il m'en reste, je file au Sud, Sandpiper Bay, Floride. J'aurais voulu emmener Emma aux Seychelles, pour une nuit de noce d'anthologie à baiser et boire du rhum avec Emma. Finalement, en tant qu'employé moyen dans un pressing moyen tenu par les Kurosawa, je me retrouve dans ce bungalow bon marché, il n'y a pas de pingouins mais un pélican qui se prénomme JFK. Dès fois, on a envie de lui mettre une balle, à cet avatar à plumes de Club Med. C'est la réflexion que je me fais lorsque le soleil se couche et que je bois ma quatrième bière, sous le regard tristement bleu de la lune.  

Les histoires d'amour finissent... en général... La mienne n'a pas survécu au lendemain de mon mariage. Emma partie, envolée, le pélican à mes pieds. Moi, je suis resté à errer dans le sable comme ce Teuton qui tourne en rond depuis des heures, des jours, des mois, sa femme est partie aussi. La lagune de Floride semble avoir ce pouvoir magnétique sur les couples - ou les suicidés. Fraiches Lagunitas me voilà. Je prends une bière dans la glacière, note que ça rime lors j'en prends une seconde, bière dans la glacière, bienvenue dans ma galère. Le soleil se couche à nouveau, la lune garde sa lueur bleutée pour d'autres cieux que le mien, alors je me prends une nouvelle bière. 
 
"Du coup, le midi, c'était bière. Le soir, c'était bière, et le week-end, c'était bière. Parfois gin."

samedi 25 mars 2017

Au Sud de Key West

Le visa en poche, j’atterris sur le tarmac ensoleillé. Je vois déjà les vieilles voitures rutilantes parcourir les rues poussiéreuses de La Havane. Voitures multicolores, immeubles multicolores, filles multicolores. L’autoradio est branché sur une cassette de Buena Vista Social Club, c’est toujours mieux qu’un discours de Fidel. Les jupes des filles virevoltent sous la chaleur pour se donner de l’air frais, je rêve déjà d’un verre de rhum au bord de la piscine. Des bikinis autour de moi, des jambes bronzées, des couples qui font l’amour sur la voix d’Ibrahim Ferrer, des homosexuels qui se tiennent la main avant de s’embrasser… J’ai le droit de rêver un peu… C’est pas ça La Havane ? Alors je revois ma copie…

« The Southernmost Point in the U.S.A. C’est ce qu’il y a sur le panneau. Quelle horreur. Comment pourrait-on dire cela, nous autres ? Le point le plus au sud des Etats-Unis, bien sûr. Mais ce n’est pas pareil. La phrase fait trop long, elle y perd en précision, en efficacité. En espagnol, ça ne donne pas l’impression que l’on se trouve à l’endroit le plus au sud des Etats-Unis, mais en un point, au sud. Tandis qu’en anglais, cette rapidité, ce Southernmost Point avec les T dressés au bout nous indique que le monde se termine ici même ; une fois que l’on aura franchi ce point et traversé l’horizon, on ne trouvera plus que la mer des Sargasses, l’océan ténébreux. Ces T ne sont pas des lettres, ce sont des croix – regarde comme elles se dressent – qui indiquent clairement que derrière elles c’est la mort ou, pis encore, l’enfer. »