mardi 5 octobre 2021

Noces de Sable

"J'étais employé dans un pressing. Le métier de Français paumé chez les ploucs US ne nourrissant pas son homme, j'avais décidé de faire confiance à l'intelligence de ma main. Mes potes se résumaient à des compagnons de picole. Nos discussions tournaient autour de la bibine, les artistes que j'aimais étaient alcoolos, et mon cinéaste préféré était Cassavetes... J'adorais... C'était triste. C'était désabusé. Et puis Gena Rowlands sa tapait du whisky à gogo, et ça, c'était classe."  
 
A bord d'une Chevrolet Impala 1971 d'un rouge mécanique, je décapote, une vieille cassette des Stones, Let It Bleed, dans les haut-parleurs crachotant. Les cheveux au vent, du moins ce qu'il m'en reste, je file au Sud, Sandpiper Bay, Floride. J'aurais voulu emmener Emma aux Seychelles, pour une nuit de noce d'anthologie à baiser et boire du rhum avec Emma. Finalement, en tant qu'employé moyen dans un pressing moyen tenu par les Kurosawa, je me retrouve dans ce bungalow bon marché, il n'y a pas de pingouins mais un pélican qui se prénomme JFK. Dès fois, on a envie de lui mettre une balle, à cet avatar à plumes de Club Med. C'est la réflexion que je me fais lorsque le soleil se couche et que je bois ma quatrième bière, sous le regard tristement bleu de la lune.  

Les histoires d'amour finissent... en général... La mienne n'a pas survécu au lendemain de mon mariage. Emma partie, envolée, le pélican à mes pieds. Moi, je suis resté à errer dans le sable comme ce Teuton qui tourne en rond depuis des heures, des jours, des mois, sa femme est partie aussi. La lagune de Floride semble avoir ce pouvoir magnétique sur les couples - ou les suicidés. Fraiches Lagunitas me voilà. Je prends une bière dans la glacière, note que ça rime lors j'en prends une seconde, bière dans la glacière, bienvenue dans ma galère. Le soleil se couche à nouveau, la lune garde sa lueur bleutée pour d'autres cieux que le mien, alors je me prends une nouvelle bière. 
 
"Du coup, le midi, c'était bière. Le soir, c'était bière, et le week-end, c'était bière. Parfois gin."


Vue de l'extérieur, je me demande ce que les gens viennent foutre à Sandpiper, regarder le soleil au sommet de la dune, ce Teuton qui tourne comme un 33 tours de Neu!, ces hippies nus et chevelus qui font l'amour, les seins nus et la chatte poilue. L'histoire dans l'histoire, c'est comme la bière dans le whisky. C'est écrit, et j'ai pas mieux à te proposer. Dans le genre, alcool à gogo. L'amitié autour d'un verre de bière. Peut-être même de deux, c'est comme ça qu'elle se soude l'amitié, pas besoin de parasol dans le verre à cocktail, ici on boit sec et d'un trait, le regard perdu, l'âme dans la vague. Le silence n'effraie pas, l'absence s'oublie au regard des verres oubliés sur le comptoir, mais la lucidité réapparait, comme le spleen d'une vie, lorsque le soleil se découvre à nouveau - alors j'écris des billets, des lettres, des poèmes, des réclamations aux impôts, sans me prendre pour un vain écrivain, le vin à portée de main.

"Je ne serai jamais Richard Brautigan, John Fante, ou Charles Bukowski."

Cependant, dans cette tristesse bleue, je ris et je m'éclate, l'esprit malsain, la pensée divine à ses seins. Elle est là, en moi, EMMA, comme un prénom en a. Peu importe, si elle ne me prend pas au sérieux, j'ai mon âme pour moi, j'ai son âme en moi. Elle reste là, dans mon Impala, et je lui parle des fois. Elle ne me répond pas et je finis ma nuit avec ce verre vide, comme ma vie, comme un air des Stones sans Charlie Watts, Love in Vain a cette amertume finale que la vie est ce qu'elle est, mais en moins bien.
 
"Je n'étais plus sûr de rien, mis à part d'une évidence : j'étais seul, bourré et triste."

"En Moins Bien", Arnaud Le Guilcher.


"Je lisais l'avenir au fond de ma bière. Ça n'augurait rien de terrible."

8 commentaires:

  1. Connais pas Le Guilcher, pas beaucoup The Outlaws (connais mieux Lynyrd ou Allman). Je ne suis pas non plus Fante Ou Brautigan. Cassavetes ou Let it bleed par contre coulent dans mon sang. Au final En moins bien a l'air pas mal du tout et tout à fait dans mes cordes. C'est noté.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je connais Outlaws depuis... au moins Le Guilcher, c'est à dire une semaine... Mais ce Green Grass m'a énormément plu. A suivre, donc pour moi. D'ailleurs, je suis légèrement plus Allman que Lynyrd.

      Par contre, je suis complètement Fante et Brautigan, Cassavetes et Gena Rowlands... Un peu moins de Let it Bleed qui cool dans mes veines, d'ailleurs y'a déjà du whisky à la place du sang...

      Mais au final, c'est un très bon roman de "divertissement", sans aucune connotation péjorative. Un roman qui fait du bien, car de temps en temps, il me prend à sourire... (j'avoue, c'est plutôt rare)...

      Supprimer
  2. - merci encore pour la découverte (légère, mais pas que ^^)
    - mais... de rien !!

    ALG de temps à autre, et à ne pas prendre au sérieux.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais il n'y a pas de quoi.
      Ce fut un plaisir :-)

      Supprimer
    2. Ah tu m'en diras tant ! :0
      Les Bisons sont trop sauvages, solitaires, "fils uniques" (donc égoïstes ^^), silencieux et alcoolisés pour savoir dire un franc et désintéressé "merci" (sans tirer la couverture - poilue - vers soi)... Je pense le savoir depuis le temps :I

      Supprimer
  3. PS : pas lu les deux "suites" à cette histoire... mais Ric-Rac (mon préféré !) et Capitaines frites (encore plus déjanté)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Dans Capitaines frites, il doit bien avoir de la bière aussi pour accompagner...

      Supprimer