dimanche 10 octobre 2021

American Dream


Dans une petite ville du New Hampshire, Bob Dubois répare des chaudières pour une centaine de dollars par semaine. Une vie de famille simple, plutôt tranquille, pas misérable mais pas folichon non plus, l'attend chaque soir sur son canapé en cuir usagé et taché de vieilles traces de bières. Jusqu'au jour où Bob pète les plombs, envoie tout valdingué y compris son vieux break rouillé. Il vend son misérable appartement aux bruits incessants de tuyaux, et part avec femme et enfants, sa vie dans une remorque, rejoindre son frère sous le soleil de Floride. Parce qu'en Amérique, il est facile de refaire sa vie. American Dream.

Ce n'est pas une histoire de malchance, Bob le sait, la vie n'est pas une combinaison de forces aussi irrationnelle que ça. Et même s'il n'est pas un génie, ce n'est pas une histoire de stupidité non plus, car il y a trop d'imbéciles qui se débrouillent bien dans le monde. C'est à cause des rêves. Surtout du rêve d'une nouvelle vie, de redémarrer de zéro. Plus on échange la vie qu'on connaît, celle qu'on a devant soi, qui nous est échue par la naissance comme par les accidents et autres hasards de la jeunesse, plus on l'échange contre des rêves de vie nouvelle, moins on a de pouvoir. Cela, Bob Dubois en est venu à le croire, maintenant. Mais il est tombé dans un endroit froid et sombre où les murs sont nus et glissants et où toutes les issues ont été condamnées. Il est tout seul. Il va devoir vivre ici s'il veut vivre. C'est ainsi que quelqu'un de bien perd ce qui est bien en lui.
 

Encore plus aussi sud, Vanice survit au milieu de sa famille et des ouragans. Proche de la misère, une vie à Haïti ne permet que peu d'espoir, de réussite ou d'émancipation. Avec d'autres noirs, elle décide de quitter l'île natale, un passeur aux rapports douteux, marchands d'espoir et de misère comme il y en a temps dans ces pays nourris de pauvreté et de poussière. Destination la plage. Mais comme toutes les plages se ressemblent, de Floride ou d'ailleurs. Là-bas, en Haïti, il y a des rêves aussi, ceux d'un monde meilleur que l'Amérique peut procurer. American Dream.

Il s'appelait Tyrone, parlait un peu de créole et fumait un pétard de ganja de la taille d'un cigare avant de faire l'amour avec elle. Elle aimait l'odeur sèche et parfumée de la ganja, et quand il lui en proposait, elle acceptait. Le temps passé avec Tyrone semblait marquer ainsi un répit dans le douloureux silence qui affligeait son esprit. Car son esprit, devenu un charnier carbonisé réduit au silence absolu, était rempli d'images des Morts qui habitent le côté obscur, d'images de Guédé et du Baron Cimetière dont la présence funeste ne l'effrayait plus, dont elle avait même, en fait, commencé à encourager la présence, à l'accueillir volontiers. Elle s'allongeait dans la chambre faiblement éclairée au-dessus de la boutique et s'ouvrait à ces esprits sombres et malveillants de la même façon qu'elles s'ouvraient aux hommes qu'elles n'aimaient pas, des hommes sales et pressés qui puaient le poisson, le rhum et la sueur, des hommes ivres et à moitié impuissants, ce qui les mettaient en colère, des hommes qui la baisaient de manière inhabituelle et parmi eux, de temps à autre, celui qui la giflait jusqu'à ce qu'elle pleure et ne la baisait qu'à ce moment-là. 

Mais le rêve américain n'est plus ce qu'il pouvait être. Il génère toujours autant d'espoir et d'envie. Se dire que l'on peut remettre les compteurs de la vie à zéro. Tout plaquer, tout recommencer. Imaginer que l'herbe à bison est plus verte ailleurs, d'autres prairies à brouter. En Floride par exemple. Mais la chute devient alors encore plus brutale. Sombre. Triste. La mal du pays - ou de l'état. La violence devenue urbaine. Le racisme, la pauvreté, les préjugés. C'est ça maintenant l'Amérique. Un pays, un continent qui part à la dérive. American Dream. L'Amérique de Russell Banks, teintée de vaudou, de misère et de voyage initiatique à tout âge. Que je m'appelle Bob Dubois ou Vanice, des âmes à la dérive. Magnifiquement Mélancolique.
  
"Continents à la Dérive", Russell Banks.
Traduction : Pierre Furlan.
 

 

6 commentaires:

  1. Russell Banks, je l'ai assez peu lu (Le Livre de la Jamaïque, De beaux lendemains, et vu le film Affliction). Mais je sais que c'est un très bon. L'American Dream, que de livres il a inspirés. Inépuisable. Et un peu de vaudou ne peut nuire, enfin façon de parler. Dans mes ancestraux 33 tours figure bien sûr Black magic woman. A bientôt.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Celui-là était arrivé dans mes spams... Oui, le vaudou ne peut nuire, et Russell nous initie souvent - un peu - à cette culture... On sent qu'il a passé quelques temps en Jamaïque, cette île revient souvent dans ses écrits...

      Supprimer
  2. J'ai assez peu lu Russell Banks (Le Livre de la Jamaïque, De beaux lendemains, vu le film Affliction). Mais je sais que c'est un très bon. American dream, sujet inépuisable. Et dans mes ancestraux 33 tours figure bien sûr Carlos Santana. A bientôt.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. De beaux lendemains.... film et livre, un bijou...
      Le livre de la Jamaïque... tiens je ne l'ai pas encore lu... Va falloir que je lui enlève sa couche de poussière si je veux lire entre les lignes...
      mais aussi le Pourfendeur des nuages, un chef d'oeuvre...
      Sous le règne de Bone, la Réserve, etc..., etc...
      Russell Banks fait partie de mes auteurs fétiches...

      Et un jour je trouverai Affliction, parce que comme toi, je n'ai vu que le film avec Nick Nolte...

      Bonne journée, l'ami, bonne zik et bonne bière...

      Supprimer
  3. Oh Russel. Lointain souvenir de la peau , un grand souvenir.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. oh une aimeuse de Russell... Bienvenue dans mon monde...

      Supprimer