Je sors de la gare de Bléville, une odeur de mazout, de port et de morue pas fraîche m’étreint la gorge. A une ère où il n’était pas encore question de tri sélectif, des panneaux d’avertissement affichent ouvertement : « Gardez votre ville propre » ? Je déambule dans les embruns, des ruelles étroites zigzaguent sur mon plan de la ville. J’hume, j’inspecte, je renifle, des odeurs de pisse, des odeurs de clopes. Un bistrot ouvert dès 5 h pour accueillir les premiers dockers et leurs premiers blancs secs. Je m’engouffre dedans comme le vent sous la jupe des vieilles rombières.
« Ça
sentait l’eau de Cologne, le tabac, le sel et la poussière de ciment. »
Je
me colle au comptoir, encore plus collant de la veille et de la décennie
passée. De quoi rester scotcher pendant des heures. Un vieux juke-box au fond
de la salle, sous un amas de poussière, comme des bijoux de famille qu’on
ressort une fois l’an.
J’y
vais de ma pièce de 1 franc, appuie sur la touche F puis 3. Cela commence par
un solo de batterie, un air de jazz du temps, au vent marin, à l’étrangeté
iodée. Je me recolle sur mon tabouret, skaï rouge craquelé. Un verre de bière
devant moi, la mousse brute et lourde. Une nana est à l’autre bout, une jolie
brune devant son Picon-bière. Genre Fatale, genre brune inoubliable, il y a des
sourires qui ne s’oublie pas, celui d’une nana devant un verre de bière en fait
partie.
