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samedi 13 mai 2023

Le Vent de Tchoukotka

"L'existence a plusieurs faces. Peut-être vivons-nous bien aujourd'hui, mais qui peut savoir comment vivrons nos descendants !"
 
Là-bas, très loin, au delà des étendues de glace et des envolées de blizzard, aux confins du monde blanc, au plus éloignée de la Sibérie, la Tchoukotka, sujet fédéral de la grande Russie, au bord de la mer de Béring. Autant dire que si loin de tout, il n'y a même plus de vodka dans les tentes. 
 
Il va s'en dire aussi qu'il ne vaut mieux pas être frileux pour s'aventurer là-bas. -30°. Sauf si tu y est né. Et là, né pauvre, tu vis dans une tente jour et nuit, pratiquement nu, avec seulement quelques "peaux de phoque" comme habit primaire. Même les tenues vestimentaires tu les partages entre frères, chacun sort à son tour, si ce n'est que tu connais mal la fratrie, parce que de ton œil observateur de l'autre côté de la banquise, tu ne les vois jamais ensemble. La pauvreté à l'extrême. 

jeudi 15 avril 2021

Loin de Montmartre

les chroniques transat 

Le VOYAGE

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Mon esprit divague et est bien vite happé par la petite musique intérieure du Transsibérien.
Ressens-tu, chevillé au corps, ce tempo, cette belle cadence ?
Kharacho.
C'est la valse à quatre temps, la ritournelle des grands jours, qui fait tourner la tête et chavirer le cœur car le Transsibérien n'a pas attendu longtemps pour caracoler et donner l'impression de s'envoler dans les airs.
il danse comme seuls les vrais beaux trains savent le faire, entraînant avec lui tous ses passagers.
Tac à tac tac à tac tacatacoum
Mieux, il tangue avec panache et roule avec fougue, comme un cargo taillé sur mesure, accompagnant à la perfection les mouvements amples de la houle.
Ne pas bouger, juste écouter et regarder la vie depuis le plus long train du monde, le plus mythique, le plus extraordinaire, le seul et unique capable de repousser toutes les frontières. Je te rends compte de ce que j'ai vu dès les premières heures.
Tant de regards tristes, tant de désillusion, de vies gâchées.
Bien sûr, je t'entends me dire que, dans la vie, personne ne fait le même voyage. Nous sommes pourtant tous embarqués dans la même direction avec notre barda et notre paletot.
A chacun son baluchon.
A chacun son train de vie.

Blaise, dis, sommes nous bien loin de Montmartre ? Oui, Jeanne, nous sommes bien loin de la butte au Sacré-Cœur. Nous avons fait du chemin, des champs de blé en champs de neige, une neige lourde et pesante. Et mouillée. Ce matin, j'ai pris un billet de train, le VOYAGE d'une vie, le voyage de vies, un voyage d'envie. Des rêves pleins les yeux, encore mouillés par l'émotion qui s'évapore du flot de la vodka, le long du fleuve Amour. 

lundi 8 février 2021

au Bout du diable

 "Attends ! Écoute..."

 Je tendis l'oreille et dans l'air calme du crépuscule, j'entendis une plainte répétée qu'on aurait pu prendre pour un gémissement humain, guttural et sonore; mais dont la mélodie me laissa vite reconnaître les appels d'un vol de migrateurs.

 Ces longues encoches claires tracées dans le ciel par les oies sauvages n'étaient pas si rares à observer, à l'automne, au-dessus de la ville. Sauf que, cette fois-ci, montés sur le rempart, nous les voyions beaucoup plus rapprochées - ou, peut-être, ces grands oiseaux venaient-ils juste de composer, quittant un lac, leur épure ailée. Nous pouvions voir le délicat dessin de leurs plumes, le coloris de leurs pattes repliées et même, me sembla-t-il, l'expression de leurs yeux - ce regard qui se posa sur deux adolescents figés, la tête renversée, au milieu de l'ondoiement des herbes folles.


Le Bout du Diable, c'est un lieu d'enfance, un lieu d'amitié scellé entre deux gamins au fin fond de la Sibérie. Ce quartier déshérité qui fait face à la prison centrale s'est construite autour de ses barbelés. Toute la communauté arménienne y a un oncle, un frère, un père enfermé à la prison, le goulag de Staline, ou en attente d'un procès, d'un faux jugement. Deux gamins, un orphelin solitaire et un enfant fragile, se lient, se protègent, se découvrent. Une amitié forte naîtra de cet enfance à l'autre bout du monde pendant que les adultes pleurent et boivent, vodka ou vin rouge d'Arménie.    

vendredi 17 novembre 2017

La Décantation Suprême du Silence et de la Lumière

« Un soleil pâle, l’infini de l’étendue marine et, à l’arrière, l’attente éternelle de la taïga. Le temps aboli. »

Il y a déjà quelque temps j’ai pris le temps de parcourir la Sibérie. Prendre son temps, parler du temps. Avec un autochtone, en chapka. Ou seul, enseveli sous une neige vierge. Prendre des détours, dans la vie, se perdre, dans la Sibérie. Mais pas comme un Sylvain Tesson dans le silence d’une cabane avec bouteilles de vodka. Plutôt comme un Andreï Makine dans le silence de la taïga,  avec bouteilles de vodka. Le temps aboli.

Indissociables, d'ailleurs, la vodka, la Sibérie et le silence. C’est une histoire de décantation, mais ça tu ne peux pas comprendre. Le silence a besoin de décanter comme la vodka. Les silences sont lourds à porter, les amas de neige aussi. Le silence s'abolit devant son étendue.

A travers mes lunettes embuées par le froid sibérien et par la chaleur d’une fin de vodka polonaise et d’un début de vodka suédoise, je croise le regard clair de Pavel, accompagné des autres Ratinsky, Vassine, Louskass, Boutov. Des noms bien russes. Eux-aussi parcourent la désertitude de ces lieux. Désertitude, ça me plait bien comme mot, façon d’accentuer la solitude de certaines vies désertes. Suivre les ordres. Au pays du léninisme, du stalinisme, du communisme, les ordres font office de vie même en pleine Sibérie. Un écart et hop au goulag ! En Sibérie, bien sûr, c’est là que le goulag est le meilleur. Effectivement vu de cet œil dont une larme jaillit par ce froid piquant, cela ne change pas beaucoup, goulag ou pas, la Sibérie reste la Sibérie, les rations sont les mêmes, pas la vodka par contre. Donc vaut mieux être gardien que prisonnier. Cette petite troupe est d’ailleurs à la poursuite d’un « évadé ». Dangereux opposant politique ou simple prisonnier de la taïga ?

dimanche 6 novembre 2016

Souris La Belle Âme De L'Oussouri

Je débute donc La Dernière Séance par un grand film russo-japonais. Réalisateur japonais, fonds soviétiques. Peut-être l’un des plus humanistes que j’ai eu l’occasion de voir. Et de revoir. Je ne m’en lasse pas. Je reste subjugué. Par les paysages. Par les silences. Par l’âme de cet homme.

Je me retrouve perdu au cœur de la taïga, essayant de faire quelques repérages topographiques en Sibérie Orientale. Tel un explorateur soviétique dans la vallée de l’Oussouri, une bouteille de vodka dans ma besace pour combler les vides de ma vie. Je pars. Peut-être ne reviendrais-je jamais. Un bruit, des feuilles qui bruissent sous mes pas, je ne suis pas seul dans la forêt. Un autochtone sibérien, tribu hezhen, à la frontière chinoise. On ne parle pas le même langage, pourtant les regards suffisent à créer ce lien, entre deux hommes, entre deux êtres habitués au silence. Le silence et écouter le vent, les oiseaux, les cœurs qui battent et deux âmes qui se rejoignent dans ce regard. Plus que de la complicité, plus que de l’amitié, certains échanges peuvent être très forts dans le regard et le silence de la nature. Une histoire à la vie, à la mort, comme une évidence. Ces deux êtres, si bons, étaient là pour se rencontrer sur Terre et tisser des liens si forts que leurs âmes s’en trouvent bouleverser. Mais la nature reprend toujours ses droits. On ne peut changer, je ne peux changer et les larmes coulent devant la solitude de cet homme à la vie si formidable, si triste, si belle. Belle âme, putain de vie.