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jeudi 2 mars 2017

Les Fumées du Michigan

Le ciel est rose. Dans le genre saumon pas très frais, d’ailleurs l’odeur de ce saumon prend au nez, loin des parfums iodés de la moule de la voisine. Le ciel est aussi gris, comme la fumée de ma vie qui stagne autour, histoire de ne pas oublier que cette putain de vie n’est pas bleue. Le ciel n’est d’ailleurs jamais bleu. Dans cette ville, même la lune a abandonné son bleuté. Dans ma vie aussi. Bay City, à quelques miles de Flint et de ses usines d’automobiles qui éjectent leur fumée grise. J’y suffoque d’une adolescence marquée par les non-dits et le lourd passé de mes ancêtres. Mal-être, mal de vie dans le Michigan. Elle taille quelques pipes à défaut de croire en son avenir. Son avenir parti en fumée, trente ans plus tôt. Dans les cendres de ses grands-parents, en villégiature à Auschwitz. Je démarre mon périple dans une banlieue guère enivrante d’une plaine enfumée du Michigan et je me perds dans les fumées d’un camp de concentration. Tabarnak de bouquin. Je file au K-Mart du coin, acheter des épices à steak d’élan Crousset, un pack de bières au passage, je ne rêve plus de ciel bleu, peut-être encore d’hôtesse de l’air, la vie m’a abandonné, comme toute cette génération survivant des années soixante-dix.

« Sous le ciel de l’Amérique, la vie est impavide. A Bay City, je n’ai que la mort dans l’âme. Je me rêve pendue, découpée en morceaux, ou encore je me prends pour une Ophélie verte, chancie, retrouvée noyée au fond de la piscine bleue de ma tante. J’imagine mes suicides. J’invente mes morts. Il y en aura eu tant pendant ces dix-huit années passées à Bay City. Mais pour se brûler la cervelle ou se faire sauter le caisson, il faut quand même croire à la vie et lui donner une quelconque importance. A Bay City, je n’ai aucune raison d’exister. Encore moins de mourir. Le ciel est saumure, je l’avale chaque soir. J’espère m’empoisonner aux fumées âcres du Michigan. »