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dimanche 15 janvier 2023

After Shave

 
"C'était néanmoins de la bonne bière, épaisse et nourrissante, un repas en bouteille comme aimait à dire Horse, et Pauley la versa lentement le long de la paroi du verre. Une épaisse levure fermentée couleur vanille se forma à la surface de la bière couleur mélasse, au fur et à mesure que le verre se remplissait."
 
Mark Paulos, alias Pauley, héros malgré lui d'une Amérique noire où l'espoir se dilue dans la mousse épaisse et sombre d'une bonne pinte de bière. Gamin, il a subi pendant des années les raclées de Pauley Senior, à coup de ceinture, un morceau de cuir utilisé pour aiguiser son rasoir. Un rituel. 
 
Des années plus tard, je retrouve Pauley au détour d'une rue de San Francisco. La ville s'éveille, la brume se disperse, pas les souvenirs. Sur le mur, quelques graffitis en noir, du genre 
"Ne Vous Droguez Pas SEULS
Appelez Un Ami
24 heures sur 24". 
 
San Francisco la ville du new-age. 
 

vendredi 18 juin 2021

Chambre Avec Vue... sur la Baie

Le jour qui se levait vint repousser d'un mince filet jaune la ligne d'horizon courant bas sur la ville lorsque le troupeau de prisonniers, presque cinq cents au total, franchit sous bonne garde les portes d'accès à la prison pour être dirigé vers le parc de stationnement. Les y attendait une flotte d'autocars aux fenêtre barrées, des autocars pie dont le poste de chauffeur se trouvait séparé des sièges passagers par un solide grillage. L'air était lourd des émanations âcres des moteurs diesel et de la puanteur de choux en train de pourrir. Les prisonniers dépenaillés, pour la plupart des Noirs et des Chicanos, s'alignaient en colonne par deux, enchaînés six par six, regroupés devant leurs autocars respectifs ; on aurait dit un grouillement de mille-pattes humains. Les adjoints du shérif, en uniforme impeccable aux plis rasoir, étaient omniprésents. A chaque autocar se trouvaient affectés trois adjoints, tandis que le reste de la troupe se tenait en retrait, le gros Magnum Python 357 pendu à bout de bras.
 

 
 

dimanche 25 octobre 2020

Pikadon


 Il y a des bruits qu’on souhaite oublier, qu’on ne souhaite même pas nommer, qu’on ne devrait même pas décrire, tant ils nous renvoient vers l’inhumanité de ce monde et vers l’odeur de chairs brûlées. Le Pikadon. D’ailleurs, d’où vient ce nom qui prêterait presque à sourire de mon point de vue occidental et qui ferait plus penser à une version peluchée d’un manga plutôt qu’au souffle d’une bombe déposée – larguée - sur les collines de Nagasaki, un 9 août 1945. Alors, je sors mon encyclopédie numérique : « Pika » signifie étincelle, lueur ou éclat soudain de lumière. D’une beauté poétique, en somme, c’est comme une aurore boréale sous des latitudes nippones. « Don » lui pourrait se traduire par un gros boum !, une genre de déflagration. Associés ensemble, ces deux mots marquent surtout la défaite de l’humanité.

 

« J’eus l’impression que le cœur du monde venait d’exploser. Certains allaient le décrire par la suite comme un bang mais il ressemblait plus au fracas d’une porte se rabattant violemment sur ses gonds ou à la collision de plein fouet d’un camion-citerne et d’une voiture. Il n’existe pas de mot pour ce que nous avons entendu ce jour-là. Il ne doit jamais y en avoir. Donner un nom à ce son risquerait de signifier qu’il pourrait se reproduire. Quel terme serait à même de capturer les rugissements de tous les orages jamais entendus, tous les volcans, tsunamis et avalanches jamais vus en train de déchirer la terre et d’engloutir toutes les villes sous les flammes, les vagues, les vents ? Ne trouvez jamais les termes adéquats capables de décrire une telle horreur de bruit ni le silence qui s’était suivi. »