lundi 14 février 2022

Une Caresse

Night Nurse à la radio. 

Une musique tendre qui donne la chair de poule, comme une caresse. 

Hier tu m’as fait l’amour et j’ai pleuré.

Evains Wêche.

Love Supreme sur la platine. 

Des étoiles, le sourire d'une belle argentine. 

il caresse de son regard triste les courbes de la lune bleue.

le Bison.


vendredi 11 février 2022

Rue de la Canne à Sucre


« Quand je descends en ville, je suis toujours impressionnée. On n'explique pas Port-au-Prince. On vit Port-au-Prince. Je n'ai jamais vu quelqu'un s'habituer à cette ville, elle impressionne toujours. Pour moi, Port-au-Prince est un cri de douleur. L'accouchement de la vie y est un film d'horreur où les acteurs croient que tout est normal. Comment dire Port-au-Prince ? »


  Carrefour, quartier pauvre de Port-au-Prince. C’est là que j’ai posé mon barda, un vent de poussière en terre haïtienne. Du bruit, des odeurs et des hommes et femmes qui brassent. Ils brassent du béton, ils brassent l’air, ils brassent la vie et la ville, du matin au coucher de soleil, ce rond d’un orange flamboyant qui plonge dans le bleu amer de la mer. Des bus colorés sur des routes déglinguées klaxonnent leur humeur, moi je rêve d’être brasseur. Eux, cette mère, ce père, ne prennent même plus le temps de rêver. A quoi ça leur servirait dans ce quartier ?

  Tour à tour, ils prennent la parole, se faisant narrateurs de leur histoire, de leur ville, te fais pas de bile, je m’assois dans la poussière, chaleur humide et bibine tempérée. J’aperçois cette misère, qui rime peut-être avec bière. Je comprends ce dilemme, chargé d’une lourde peine. Ils ont l’impression de s’être trahis, dans la pauvreté de cette vie, d’avoir vendu leur âme au diable, alors que certains traversent la mer jusqu’à la côte où poussent des érables à la place des palmiers. Un cri de douleur envahit les ruelles sales et boueuses. Le leur, celui d’une mère, celui d’un père, de tout un peuple devant l’impuissance de leur vie, devant la « lâcheté » de leur âme. Carrefour en reggae.  

jeudi 3 février 2022

Rouge


Un pull-over, rouge. 
Un cirque, rouge. 
Le sang d'une petite fille, rouge. 
Même ma bière est rouge. 

« Deux journalistes, Alex Panzani du quotidien La Marseillaise et Pierre Bernard du Provençal, sont venus faire le tour des bureaux de l’Evêché, à l’affut d’une bonne histoire. En ce lundi de Pentecôte il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. L’info du week-end a été essentiellement consacrée aux accidents de la route. Près de Salon-de-Provence un automobiliste a fait demi-tour sur l’autoroute : 3 morts, 6 blessés. En tout on compte 94 morts, 1 123 blessés dont 389 grièvement. La Pentecôte est meurtrière.

Sujet plus léger : l’apparition du monokini sur les plages. Certaines femmes le pratiquent même à la piscine où un coin leur est réservé afin de ne pas choquer les enfants. Les adeptes se multiplient et revendiquent fièrement cet acte de liberté : « Pour éviter les marques de maillots et aussi parce que nous nous sentons plus à l’aise. Nous avons fait sauter notre carcan ! » A Saint-Tropez, terre d’insolence, c’est carrément le string qui sera à la mode cet été. Voilà le genre d’informations que les journaux développent quand ils n’ont rien à raconter. »

  Une journée tranquille où il ne se passe rien, ou presque. En ce jour de Pentecôte 1974, les journalistes ont bien du mal à faire la une de leur quotidien. Des accidents de la route ou le monokini sur la plage, voilà de quoi tenir le lecteur informé et en haleine. Pourtant, ce 3 juin sera une date marquante pour la France, pour la justice et surtout pour Marie-Dolores et Jean-Baptiste Rambla. Que faisais-tu ce jour-là ? Toutes les personnes en âge de boire une bière s’en souviennent encore, parait-il, mieux que de sa première cuite. Parce qu’à partir de cette date-là marquée en rouge avec le sang d’une petite fille, la France a peur. Alors oui, je reviens sur les faits, une nouvelle fois. Marie-Dolores a été enlevée, pendant que son petit frère a été « épargné » en allant chercher le chien noir qu’un individu dans une Simca 1100 aurait perdu. Point de départ d’une sombre affaire où quelques jours après son corps mutilé est retrouvé abandonné dans une grotte. Un suspect, l’homme au pull-over rouge, vers lequel semble s’aiguiller les soupçons. Un procès, Giscard qui n’intervient pas, le couperet tombe en même temps que la tête de Christian Ranucci. L’histoire aurait pu s’arrêter là dans ces mois qui ont suivi la mort du dernier condamné, alors que toutes les radios fredonnent le tube de l’été, « Et si tu n’existais pas… » de Joe Dassin, son charme, sa voix, - bref, j’adore - et la chaleur de l’été, d’ailleurs il parait que des femmes se mettent en strings sur les plages de Saint-Tropez, l’insolente ou la décadente, - bref, j’adore encore plus -.

mercredi 26 janvier 2022

La Tarte au Chocolat de Minny


 Jackson, Mississippi, au début des années soixante. Des femmes blanches, haute bourgeoisie locale, discutent autour d’une tasse de thé, de tout et de rien, probablement du prochain comité de charité. Un thé qui fume à la bonne température servie par d’exemplaires bonnes, noires. La ségrégation raciale continue à vivre de beaux jours encore à cette époque dans ce coin de l’Amérique, si bien qu’il est de mode de construire des toilettes au fond du jardin pour que ces bonnes puissent se soulager. Tu comprends, c’est mieux pour elle, avoir des chiottes rien qu’à elles. Tu comprends, en plus, elles ne pourront pas transmettre de maladie en s’asseyant du coup sur les toilettes des dames blanches. 

D’ailleurs, elles ne boivent pas que tu thé, lors de leurs réunions tupperware et parties de cartes. Il faut bien aider à passer l’ennui d’une telle vie, en plus de vérifier que l’argenterie ne porte pas de trace, et surtout qu’il ne manque pas une petite cuillère qui se serait malencontreusement envolée par je ne sais quelle magie « noire ». Bref la vie n’est pas de tout repos pour ces dames blanches. Et que dire de ces « dames » noires qui élèvent les gosses des blanches jusqu’au jour ou ces derniers les appellent « maman » ou veuillent aller sur le pot des noires…  

« Je m'assois à ma table pour manger et j'allume la radio de la cuisine. Le petit Stevie Wonder chante Fingertips. Ce gamin, ça le gêne pas d'être noir. Il a douze ans, il est aveugle, et on entend plus que lui à la radio. Quand il a fini sa chanson je change de station pour le pasteur Green qui dit son sermon, et après je me mets sur WBLA. Ils passent du juke joint blues.
J'aime bien ces sons qui sentent l'alcool et la fumée de cigarettes, quand la nuit tombe. »

dimanche 23 janvier 2022

Tigre et Bison

  « Des bouts d'os de bisons, elles en ont vu le long de la piste, mais jamais en entier. Au fil des ans, les voyageurs ont brandi maillets et couteaux, ennui et besoin, prenant ce qui était facile à trouver pour faire du feu, ou des piquets de tentes, ou pour sculpter à leurs heures perdues. Ce squelette-là n'a pas été touché. Les orbites scintillent - un jeu d'ombres. Sam pourrait marcher dans la cage thoracique intacte sans se baisser.
Lucy imagine les os habillés de poils et de chair, l'animal debout. Ba prétendait que ces géants parcouraient jadis les collines, et les montagnes, et les plaines au-delà. Trois fois plus grands que n'importe quel homme, et néanmoins d'une douceur inimaginable. Un fleuve constant de bisons, disait Ba. Lucy laisse cette image ancienne l'inonder.
»

  Du temps de la ruée vers l'or, Lucy et Sam, deux gamines d'origine chinoise se retrouvent livrées à elle-même. Ma est partie il y a bien longtemps. Ba vient de mourir. D'ailleurs, il est dans la charrette, sa chair commence à couler, ses os à se briser. Les deux fillettes errent dans cette poussière, afin de trouver le bon endroit pour enterrer leur père, laisser son âme se reposer. Trouver enfin son « chez-soi ».

  Sombre et noire, comme la nuit, comme la violence et la racisme des hommes. Lumineux et magnifique, comme le soleil qui pare d'or cette colline. Saisissant et magique, comme ce vieux bison qui erre dans les esprits de ces lieux. Elles n'ont pas leur place dans la poussière de l'Ouest, ou de l'Est suivant d'où l'on vient, là où des os de bisons se retrouvent à nus par le temps, le vent. Bien que nées ici, elles sont d'ailleurs, de l'autre côté de l'océan, le pays de Ma. Elles restent des émigrées chinoises dans la nuit hors-la-loi.