samedi 19 novembre 2016

le des-dichado

La cerveza coule à flot. Le rhum déverse mon verre. Le mezcal noie son ver. Boire un verre, lire un roman, partir au Mexique ce soir. Seul avec mes silences. Des silences qui peuvent se vouloir lourds, pourtant ils sont pleins de sens et d’amour.   

« Les paroles d’un poème ne recommencent à être, parfaites ou imparfaites, que lorsqu’elles coulent de nouveau, c’est-à-dire lorsqu’elles sont dites – dichas. Dicha et des-dicha (heur et malheur : bénédiction et malédiction) : le poème que je suis en train de traduire s’intitule El Desdichado, mais l’original français ne contient pas ce fantôme verbal de la langue espagnole, dans laquelle dire consiste non seulement à rompre le silence mais à exorciser le mal. Le silence c’est dé-dire (des-dire) : une des-dicha. La voix est dire (decir) : une dicha. Le silencieux est le des-dichado, celui qui ne dit pas ou qui n’est pas dit – le maudit. Et elle, La Desdichada, ne parle pas, ne parle pas…
Je pense à tout cela et je me surprends moi-même. Mon émotion me déborde, je la transfère sur elle qui ne parle pas : Amour, qui que tu sois, tu t’appelles appel (appeler c’est convoquer, nommer c’est invoquer) : parle à travers moi, Desdichada, fais confiance au poète, laisse-moi te dire, laisse-moi te donner l’heur de dire : dis en moi, dis par moi et en échange de ta voix, je te jure fidélité éternelle, à toi seulement. Tel est mon désir, Desdichada, et le monde tarde tant à me donner ce que je désire, une femme pour moi tout seul, moi seul pour une femme. »

Deux étudiants, littéraires et futurs écrivains, partagent un appartement. Deux copains avant tout. Jusqu’au jour où ils croisent le regard de La Desdichada, un mannequin de bois en vitrine. Tout bascule, tout bouscule. Poupée de cire, poupée sans son. Ils la ramènent chez eux, et un étrange manège de jeux et de séduction animent leurs soirées. C’est à qui aimera le plus cet objet qui, sous leurs yeux, prend forme humaine. Elle n’est plus mannequin, elle devient femme. Une soirée pour la présenter aux autres, la sortir dans un bal ou un restaurant. Étrange amour que ces deux se livrent jusqu’à se déchirer.      

« La Desdichada m’épargnera-t-elle les obligations familiales ?  La poupée immobile pourrait-elle me libérer des responsabilités du sexe, du mariage, des enfants, me rendre disponible pour la littérature ?  La littérature peut-elle être mon sexe, mes noces et ma descendance ?  La littérature peut-elle remplacer jusqu’à l’amitié ? »

Ainsi s’achève ma seconde expérience « Carlos Fuentes », et comme pour « Apollon et les putains », mon esprit en ressort plutôt mitigé. Pas que je n’ai succombé au charme onirique de cette histoire d’amour hors des normes, mais justement au final, cette histoire me parait banale : deux hommes, une femme. Il y en a un de trop et même si la femme est silencieuse, même si la femme est faite de bois et de chevilles, ce n’est rien d’autres que ça : un triangle amoureux avec une personne de trop et la fin d’une amitié masculine. Une petite nouvelle bien trop sage pour satisfaire mon désir littéraire et passionné. 

Le Desdichada, Carlos Fuentes.

4 commentaires:

  1. L’histoire comme telle m’a l’air intéressante pour ce qu’elle raconte, la “femme-objet“ qui épargne des obligations. Mais après, qu’est-ce qui reste des émotions physiques et de l’amitié qui s’est perdu?
    Une nouvelle trop sage pour toi, c’est parce qu’aucun majeur n’a pu se titiller à fond. Une histoire d’AMOUR qui avait tout pour te plaire pourtant....... ^^

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    1. Une femme qui ne parle pas... le femme idéale :D N'empêche que, les romans de Carlos Fuentes, ni bon ni mauvais, ne me correspond pas, trop littéraire je pense pour moi où je ne sens pas toutes ses références...

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  2. Allez vieux Bison, verse-moi donc une rasade de rhum pour faire passer cette lecture !
    Le triangle amoureux n'est sans doute pas celui que tu préfères...

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    1. Tu es sûr pour le rhum ? C'est qu'il m'en reste juste un fond...

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