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mercredi 24 juillet 2024

Je me noie


  Je me noie. Je suis en train de me noyer. D’habitude, l’homme s’agite dans l’eau, essaie de faire des signes à sa femme restée sur le bord de l’eau. Mais en ai-je réellement envie, au fond de moi. Je bascule au fond de l’eau, les flots me ramènent à la surface, je replonge dans les tréfonds. Une crampe à la jambe droite, pas la gauche, non, juste la droite et je me noie.

  Et pendant que je plonge une nouvelle fois, mon regard intérieur plonge dans mon âme sous l’eau. Je repense à cette fois-ci où j’ai failli me noyer, déjà, une nuit de 1986, lorsque enfant, j'ai essayé de repêcher 11 briques de lait UHT dans le port de Dieppe. Je me demande encore pourquoi je ne me suis pas noyé cette nuit-là, cela aura facilité bien des choses. Oui, si seulement je m’étais noyé en 1986…

  « Mes poumons seront bientôt remplis de l’eau du lac. Entre ce moment et ma mort, il y aura certainement quelques secondes, ou une seconde seulement. Je produirai un dernier mouvement involontaire, j’imagine. Comme une cornemuse qu’un sonneur vient de poser sur une table se vide de son air en s’affaissant et agite bourdons et chalumeau dans une dernière imploration, je produirai un dernier mouvement et ce mouvement continuera sans moi. Je l’aurai initié de mon vivant et il perdurera dans ma mort tout comme une palombe criblée de plombs reste dans le ciel le temps de sa chute. » 

mercredi 13 décembre 2023

L’homme parfait s’appelle Bertrand


Aujourd'hui, je découvre Eric Reinhardt comme on découvre une forêt ou un amour. A petits pas, j’avance dans l’histoire, prenant le temps de respirer entre chaque paragraphe, car c’est du lourd, aussi lourd qu’une vieille souche abandonnée d’un arbre presque centenaire, qu’au aura coupé par sadisme ou par déchéance. 

Dans cette forêt entre Metz et Strasbourg, vit un homme des Bois, aussi gentil que Robin, maniant tout aussi bien l’arc et les flèches. Mais surtout, j’essaie d’apercevoir dans la pénombre sylvestre le regard souriant d’une Bénédicte Ombredanne. Dans cette forêt, elle a retrouvé le sourire perdu il y a plus de dix ans. C’est que la vie entre Metz et Strasbourg ne prête pas à sourire, surtout en hiver, mais ce n’est pas le moment de plaisanter, car ce roman n’en demande pas. Il est sombre, difficile, cruel. Il est émouvant, poignant, plombant. Alors une certaine rage s’empare de moi, comment est-ce possible, comment est-ce envisageable. Et pourtant, oui, je n’ai guère de mal à ressentir ce mal-être, cette souffrance inadmissible, le harcèlement mental de son mari. 

« C'était la première fois qu'elle roulait sur le segment sud de l'autoroute A4, entre Strasbourg et Metz. 
Sur le tronçon nord, qu'en revanche elle empruntait régulièrement pour aller voir ses parents en Champagne, des panneaux se succédaient qui attestaient que l'histoire de cette région n'avait été qu'une suite de traumatismes et de péripéties blessantes ou décisives : VERDUN, L'OSSUAIRE DE DOUAUMONT, LA VOIE SACRÉE, LA BATAILLE DE VALMY, LES TAXIS DE LA MARNE, LA FUITE À VARENNES, GRAVELOTTE 1870, de sorte que l'automobiliste, au fil des kilomètres et des pancartes, finissait par se demander si l'existence de tout un chacun ne serait pas de la même façon une suite de traumatismes et de conflits, d'attaques, d'injustices, de spoliations, d'hostilités sanglantes et destructrices, mais dans une impassible continuité paysagère, une résistance aux faits, une forme d'indifférence aux souvenirs de la douleur, avec même, parfois, certains jours, de grands et réjouissants ciels bleus, des oiseaux mouvementés. On a beau devoir faire face aux événements les plus pénibles, on avance, les arbres repoussent, le temps passe, on peut renaître, il y a de lentes postures de ruminants aux endroits où s'amoncelaient les cadavres, les jours s'écoulent et continuent leur incessant décompte. Ce trajet nous enseigne que notre vie est bel et bien le ciel des événements désagréables qu'on est amené à affronter, qui n'en sont que le sol, la terre, et les cailloux : les champs de bataille. »

dimanche 20 novembre 2022

Les Empanadas de Violeta

«Alvaro Vives part de bonne heure tous les dimanches pour aller chercher les empanadas chez Violeta. Il aime le lent trajet toujours par les mêmes rues jusqu'à l'autre bout de la ville, non seulement pour la paix que procure une habitude ininterrompue, mais aussi parce que les empanadas de Violeta sont véritablement magistrales - un déjeuner dominical chez Chepa et Alvaro Vives, répètent les amis et parents invités, n'est pas un déjeuner sans les empanadas de Violetta : cette pâte parfumée, légère, et la farce juteuse, cuisinée avec un équilibre très étudié. Oui, après avoir mangé une empanada de la Violeta des Vives, à côté toute autre semble faite de chiffons mous et farcie d'un hachis puant le cadavre. »     
 
Ce dimanche-là, comme tous les autres dimanches, le jour du seigneur et des empanadas. Les femmes sont parties à la messe, les hommes au bistrot. Le soleil tape, la sueur dégouline déjà de sous ma chemise. Même la poussière a la flemme de s'envoler et reste collée à la route. Je m'installe devant la télévision, mieux que la messe, le feuilleton, façon télénovelas, épisode 69 qui raconte des histoires d'amour, des histoires de sexe et surtout des histoires d'empanadas. Et à propos d'empanadas, celles de Violetta sont si exquises qu'elles mettraient à genoux le curé de la paroisse avant son vin de messe. Elles parfument la cuisine jusqu'aux étages regroupant les chambres qui d'habitude présentent plus des odeurs de naphtaline. Mais le dimanche est un jour particulier, et ce parfum quel délice, j'imagine le jus de la viande qui coule dans ma bouche lorsque je mords dedans et englobe mon palais... C'est chaud, c'est exquis, c'est divin. Comme une bouteille de vin. C'est brûlant, c'est sublime, c'est divin. Comme un entrelacement de jambes et de sexes entre les draps blancs.