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dimanche 21 juillet 2024

Le Kid de Calusa


Le soleil sur Calusa, Florida. Les Keys et son Kid. Je l'ai croisé un jour, là déambulant dans le vide, ou démarchant un petit taf de plongeur ou de serveur. Il m'a raconté son histoire, le genre de vie qu'on n'oublie pas, qui reste en nous longtemps après... Comme ancrée dans la baie, la baie pas si belle de cette Floride. Le Kid, il préfère s'appeler ainsi, peu importe son véritable nom, il n'existe plus, même si une recherche Google te fournira son pedigree.
 
Il m'emmène alors chez lui, une cabane sous un pont. Attaché à un ponton, il me présente Iggy son iguane, avec l'air de s'excuser pour ce manque d'originalité. Sa seule compagnie, aussi fidèle qu'un chien, sauf qu'en plus il fait peur aux déchets humains qui gravitent sous le pont, des SDF comme lui, des drogués, des fugueurs. La crème de la société des oubliés.  
 
"Au loin, là où la ville tentaculaire se rétrécit et se termine enfin, au-delà de la zone où les galeries marchandes, les pavillons et les enclaves protégées des banlieues se transforment en parcs à caravanes et où ceux-ci finissent par se fondre dans des fourrés de palmettos, des champs de canne à sucre et des mangroves, au-delà du Grand Marais de Panzacola, un soleil rouge et aplati miroite près de l'horizon bas que rien ne brise. Zébré de bandes nuageuses couleur mandarine, le ciel à l'ouest devient turquoise puis se couvre d'orange et finit écarlate. Ce ciel de fin de journée, le Kid peut le voir depuis l'endroit où il se trouve sous le Viaduc, mais seulement s'il s'avance jusqu'à l'extrémité de la péninsule de béton, se dresse au bord de l'eau qui clapote et lève les yeux. Deux 747 s'envolent simultanément de l'aéroport international à l'ouest du centre-ville. Des traînées parallèles de vapeur condensée blanche rayent le ciel qui s'assombrit." 

dimanche 30 octobre 2022

Le Testament de la Rue Sherbrooke


Un. Deux. Trois… J’ai compté, comme dans une fin de vie, d’ailleurs ma vie sent déjà la fin, un parfum de pisse et de mort qui colle à ma peau, le nombre de livres que j’ai lu de Russell Banks. Ce « Oh, Canada » fut donc mon dixième roman de cet auteur, à noter dans mon testament, au cas où, je les lègue à qui de droit ou à qui en veut, d’ailleurs j’ai déjà commencé le legs de certains d’entre eux. Le testament de la rue Sherbrooke.

« Plus tôt, une heure avant d'aller diner, Fife et son beau-père s'étaient installés dans des fauteuils en rotin, dans la véranda protégée par un grillage écran, sous des ventilateurs qui tournaient lentement au plafond, et ils avaient fumé et bu du bourbon avec de l'eau et des glaçons dans de grands et lourds verres en cristal. Loin des dames, comme aime à dire Benjamin. C'est une coutume qu'on honore chaque fois que Fife et Alicia viennent à Richmond, surtout récemment, du fait qu'Alicia enceinte évite l'alcool et le tabac et que Jessie consacre l'heure du cocktail à superviser le dîner de Cornel, puis son bain et les préparatifs de son coucher. Fife fume sa pipe et Benjamin un cigare. Fife trouve agréable l'odeur du tabac qui brûle, mêlée aux arômes qui flottent à travers les parois grillagées de la véranda et viennent des buissons de myrique, de viorne et d'itéa de Virginie disposés en rangs et massifs soigneusement entretenus près de la maison et plus loin, au bord de la large pelouse vert menthe. Il aime le son des glaçons qui tintent contre le cristal, le poids disproportionné du verre frais dans sa main, l'odeur de sucre brûlé du bourbon quand il le porte à ses lèvres. Il aime regarder le soleil tomber lentement vers les chênes verts de l'autre côté de la James River et voir l'eau passer au noir satiné quand le soleil disparaît derrière la silhouette des arbres. »

dimanche 10 octobre 2021

American Dream


Dans une petite ville du New Hampshire, Bob Dubois répare des chaudières pour une centaine de dollars par semaine. Une vie de famille simple, plutôt tranquille, pas misérable mais pas folichon non plus, l'attend chaque soir sur son canapé en cuir usagé et taché de vieilles traces de bières. Jusqu'au jour où Bob pète les plombs, envoie tout valdingué y compris son vieux break rouillé. Il vend son misérable appartement aux bruits incessants de tuyaux, et part avec femme et enfants, sa vie dans une remorque, rejoindre son frère sous le soleil de Floride. Parce qu'en Amérique, il est facile de refaire sa vie. American Dream.

Ce n'est pas une histoire de malchance, Bob le sait, la vie n'est pas une combinaison de forces aussi irrationnelle que ça. Et même s'il n'est pas un génie, ce n'est pas une histoire de stupidité non plus, car il y a trop d'imbéciles qui se débrouillent bien dans le monde. C'est à cause des rêves. Surtout du rêve d'une nouvelle vie, de redémarrer de zéro. Plus on échange la vie qu'on connaît, celle qu'on a devant soi, qui nous est échue par la naissance comme par les accidents et autres hasards de la jeunesse, plus on l'échange contre des rêves de vie nouvelle, moins on a de pouvoir. Cela, Bob Dubois en est venu à le croire, maintenant. Mais il est tombé dans un endroit froid et sombre où les murs sont nus et glissants et où toutes les issues ont été condamnées. Il est tout seul. Il va devoir vivre ici s'il veut vivre. C'est ainsi que quelqu'un de bien perd ce qui est bien en lui.