mardi 20 avril 2021

de la Pelouse et du Gazon


 « Comme il fallait finir la journée, Talia a proposé d'essayer le type en noir. J'ai mis quelques secondes à comprendre qu'il s'agissait de moi. Le réalisateur m'examinait d'un œil critique.

- Tu as déjà hardé en amat' ? Fait des touzes ? Tu as ton test ?

Bruno était ravi pour moi. Il me traduisait les questions et répondait à ma place : Oui, oui, j'étais un sacré coup, je partouzais grave, j'avais mon test mais j'étais venu sans, je ne pouvais pas prévoir. Talia a fait savoir que, test ou pas, elle ne prenait pas d'amateurs sans capote. Le réalisateur a refusé : ça faisait des reflets. L'éclairagiste a confirmé qu'il serait obligé de changer sa lumière. L'assistante a objecté pour les assurances, il fallait que je sois couvert. Le réalisateur a hurlé que ce n'était pas possible de travailler dans des conditions pareilles. Un gros en blazer est descendu de l'étage en beuglant qu'il produisait du cul pour se détendre, et que si on lui prenait la tête avec des états d'âme, il foutait tout le monde en sinistre. »

Lui a dix-neuf ans, au sommet de sa gloire, et de sa carrière de footballeur. Un transfert mirobolant qui le fera quitter ses vignes sud-africaines pour la belle vie, une villa luxueuse, une Porsche en rodage. Son truc, courir sur la pelouse, droit au but. Si ce n’est qu’il est plus ou moins blacklisté par son entraîneur, par son président de club, par ses supporters. La fin d’un rêve.

Elle a dix-neuf ans, au somment de la gloire également dans une carrière de hardeuse professionnelle. D’origine ukrainienne, d’une blondeur de l’Est, son truc c’est se faire brouter le gazon par des mecs, des nanas, et même des blondes… Et la rivalité entre blondes du grand Est, c’est du sérieux. Elle rêvait de Paris, d’aventures, d’opéra… Elle se retrouve dans l’univers peu reluisant des lubrifiants et du porno. En plus, le gazon est totalement épilé, les goûts du moment...

dimanche 18 avril 2021

Conte Noir


« D’instinct elle recule, le Sig Sauer caché dans le dos. Elle est toute menue et ravissante, et maquillée à faire peur. Des yeux avec des peintures de guerre et des couleurs de tranchée et de boue dévorée, mais un visage en cœur, des arêtes fines. Elle porte un jeans slim et marche pieds nus. »

Bambi, un roman âpre et sombre. Bambi, une adolescente de quinze ans bientôt seize ans. Voilà. Tout est dit. Bambi, c’est pas comme un conte de fée, de toute façon l’histoire de Bambi n’a rien d’un conte pour enfants, Bambi c’est un conte pour adultes bourré de rage et de tristesse. Bambi, le gun dans son jeans slim, ce sont des SMS auxquels un vieux con comme moi ne comprend pas grand-chose. Mais il comprend qu’à l’intérieur de sa mignonne petite tête, cela bouillonne, sauvagement. Elle est prête à exploser, et le moindre de ses rencarts « sugar dating » peut virer au bain de sang. 

Dans cette poésie de l'asphalte qu'il faut appréhender au départ, je découvre un autre monde que les clichés d'un conte pour enfant auxquels Bambi ferait référence. Une violence féminine que l'on ne soupçonnerait même pas en regardant la douceur du visage de l'auteure Caroline de Mulder. Une enquête sur la jeunesse dans la rue que l'on pourrait autant placé dans la banlieue de Paris que de Namur.    

jeudi 15 avril 2021

Loin de Montmartre

les chroniques transat 

Le VOYAGE

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Mon esprit divague et est bien vite happé par la petite musique intérieure du Transsibérien.
Ressens-tu, chevillé au corps, ce tempo, cette belle cadence ?
Kharacho.
C'est la valse à quatre temps, la ritournelle des grands jours, qui fait tourner la tête et chavirer le cœur car le Transsibérien n'a pas attendu longtemps pour caracoler et donner l'impression de s'envoler dans les airs.
il danse comme seuls les vrais beaux trains savent le faire, entraînant avec lui tous ses passagers.
Tac à tac tac à tac tacatacoum
Mieux, il tangue avec panache et roule avec fougue, comme un cargo taillé sur mesure, accompagnant à la perfection les mouvements amples de la houle.
Ne pas bouger, juste écouter et regarder la vie depuis le plus long train du monde, le plus mythique, le plus extraordinaire, le seul et unique capable de repousser toutes les frontières. Je te rends compte de ce que j'ai vu dès les premières heures.
Tant de regards tristes, tant de désillusion, de vies gâchées.
Bien sûr, je t'entends me dire que, dans la vie, personne ne fait le même voyage. Nous sommes pourtant tous embarqués dans la même direction avec notre barda et notre paletot.
A chacun son baluchon.
A chacun son train de vie.

Blaise, dis, sommes nous bien loin de Montmartre ? Oui, Jeanne, nous sommes bien loin de la butte au Sacré-Cœur. Nous avons fait du chemin, des champs de blé en champs de neige, une neige lourde et pesante. Et mouillée. Ce matin, j'ai pris un billet de train, le VOYAGE d'une vie, le voyage de vies, un voyage d'envie. Des rêves pleins les yeux, encore mouillés par l'émotion qui s'évapore du flot de la vodka, le long du fleuve Amour. 

Une certaine lenteur se distille à la fenêtre de mon paysage. Les rideaux tirés pour en faire pénétrer les moindres rayons de soleil, je reste l'œil hagard, comme embué par le sommeil ou la vodka, comme hypnotisé par la beauté qui se déploie derrière cette vitre. J'ai connu le vertige de l'Amour, je perçois le vertige du Transsibérien. Des pauses de silence s'intercalent aux instants de cohue et de cahot dans la succession de ces wagons. J'y croise des enfants bruyants, des militaires avinés, des femmes de tout âge, des vieux endormis. J'y bois des bouteilles, dans chaque compartiment, du caviar à volonté, et respire ce mélange d'odeur de sueur et d'air pur, d'alcool et de pins. C'est plus qu'un voyage, c'est un mythe.     

Une écharpe de brume légère éclipse un bref instant le paysage. J'enrage ! Serait-ce l'ultime tour de magie d'un chamane facétieux ? Aussitôt, elle s'anime, happée par le passage de notre convoi. Ethéré, elle se lève, délivrant l'écho des montagnes devenues noir d'encre. Tombée du firmament, la pleine lune flotte comme une galette nacrée, offrant le repos à nos âmes frissonnantes. Tandis que, dans l'entonnoir de l'horizon, vibrent de fragiles lucioles indiquant des isbas encore habitées.
 
Au clair de lune
Au bord du lac Baïkal
Les étoiles font la danse de l'Ourse sur la surface.
 
Le train s'enfonce dans le velours de la nuit et je me remémore les visages de ces habitants bouriates qui vont au lac comme ils vont au puits !

Quel bonheur de me retrouver là, dans le tchou-tchou interminable de ce train, qui est plus qu'un train, un  espace de vie, une culture, toute l'âme d'un pays qui se fond dans ce décor enneigé. Lorsque le train avance toujours plus vers l'Est, défiant les lois du temps et du blizzard, je perçois les esprits de ces peuples nomades traversant encore ces étendues silencieuses, de ces prisonniers de Staline ou de Poutine, l'ombre des goulags qui s'affiche à l'orée de ce bois. Ce voyage intemporel c'est une plongée dans l'histoire et la géographie de ce pays. De Moscou à Vladivostok ou à Pékin si je prends la bifurcation du transmongolien, je tangue entre les rives d'un monde baigné dans un lac d'eau pur et de vodka. Ah le Baïkal l'âme réchauffé par la vodka glacée, le silence incommensurable et cette folie des hommes à traverser cette région, à vivre dans les forêts de Sibérie, une cabane devant un lac gelé, immense comme la solitude.

Et pendant que le voyage m'emmène aux confins de moi-même, je sors de ma poche, une fiole de vodka et comme une référence littéraire de ce train, de ce mythe, la Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France de Blaise Cendrars. Dis Blaise, dis, sommes nous bien loin de Montmartre ?

Comment peut-on supporte ces hivers interminables, loin de tout ?
"On apprend la patience et on creuse la glace pour la faire fondre", me répond-elle simplement.
Ce couple de Sibériens n'en dira pas plus, mais je comprends à mots couverts que la vie ici est dure, très dure. Faite de solitude et de dénuement. Au Baïkal, il faut être capable de supporter le son de sa propre respiration, au risque de devenir flou. Les étés sont tellement chauds que les rennes meurent étouffés par les moustiques et les hivers sont si rudes que le thermomètre descend à moins 40°C, parfois plus. La vodka aide à vivre cet isolement encore plus grand quand il est imposé par les nuits d'hiver interminables durant lesquelles on reste recroquevillé dans la neige et dans le froid.
La vodka coule alors à flots. Il en faut des rasades pour affronter le vent mugissant et violent qui descend tout droit du pôle, cingle les joues et balaye tout sur son passage. Les rafales provoquent des claquements de portes et des coups de démence. On raconte que les femmes et les hommes hurlent au loup les soirs de pleine lune et que certains, seule délivrance possible, font des sous-bois leur gibet.

"Vertige du Transsibérien", Gwenaëlle Abolivier.
 
A l'ombre d'un cocotier, 
bain de soleil glacé et vodka embrumée, 
 les chroniques transat  
de Nadine, de Nadège... 
 

Prêt d'un siècle après Blaise, je voyage dans ce train en me demandant combien de jours il nous reste et si nous aurons, un jour, la chance de vivre notre amour.
J'ai au fond des poches la Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France pour mieux la lire à haute voix et mieux vérifier que tout est en place.

 

 


dimanche 11 avril 2021

Le Long des Golfes pas très Clairs

Il était assis sur un banc de bois, à l'ombre des feuilles jaunes du parc solitaire, plongé dans la contemplation des cygnes poussiéreux, les deux mains appuyées sur le pommeau d'argent de sa canne, et songeant à la mort. Lors de son premier séjour à Genève le lac était diaphane et serein, les mouettes paisibles, venaient picorer dans sa main, et les filles de joie paraissaient des sylphides de six heures du soir avec leurs volants d'organdi et leurs ombrelles en soie. A présent, aussi loin que portait sa vue, la seule femme accessible était une marchande de fleurs sur le quai désert. Il lui en coûtait de croire que le temps avait pu faire de pareils ravages dans sa vie comme dans le monde. 

L'écrivain voyage, conte et raconte ses contes. Je l'imagine dans son hacienda, l'ombre qui apporte un brin de fraîcheur à sa cerveza muy fresca. L'écrivain se pose ainsi, reprend des notes de jeunesse, évoque ses souvenirs, retriture de vieux textes. Gaby, après tout c'est notre troisième rencontre, je peux me permettre quelques familiarités, ce n'est pas un prix Nobel qui va m'intimider... enfin si, ce genre de prix ou d'honneur me fait un peu trembler, d'appréhension ou de peur... Gabi, Ô Gabi, donc aurait pu m'emmener dans son hacienda du côté d'Aracataca ; non, il commence par me promener aux abords du lac de Genève, à la rencontre d'un pauvre type, oh pardon monsieur le président, d'un ex-président déchu. Puis je file en Italie, en France, en Espagne... Rome, Paris, Barcelone... bref, je fais le tour de la Méditerranée, il y a moins de poussière qu'en Amérique du Sud, cependant... 

jeudi 1 avril 2021

Genre Lucian Freud


"Est-ce que tu... enfin, j'aimerais que vous posiez torse nu."
Les mots volent entre nous. Des feuilles mortes venant s'échouer au sol. "Genre Lucian Freud ?" Il baisse la tête. Il murmure qu'il n'irait pas jusqu'à se comparer à lui, bien sûr, mais qu'il cherche à peindre dans cet esprit-là, maintenant. La crudité et la bienveillance réunie. Une gageure. Il ajoute qu'évidemment il comprendrait très bien que je le prenne pour un malade et que je cesse notre collaboration. Il en serait dévasté mais il ne veut rien m'imposer, d'ailleurs, il n'en a pas le pouvoir, c'est idiot, cette conversation, en me parlant il se rend compte que c'est ridicule, non, vraiment, cette idée ne tient pas debout, "oubliez ça, Louis, vraiment, oubliez ça".
 
C'est donc à une exposition genre Lucian Freud que je croise Louis, un 'vieux' professeur d'anglais. Il est divorcé, une vie triste, ou une absence de vie comme il en existe de ces hommes passés la quarantaine. Il faut dire que j'adore Lucian Freud, genre je fais comme si j'y connaissais en art mais j'y connais rien en fait, à part peut-être Lucian Freud dont j'apprécie et estime grandement ses portraits. Pour Lucian, je me mettrai bien à nu, mais... je vous garantie que le résultat ne sera pas beau à voir. Le corps flasque, la peau qui commence à se friper, la disgrâce de certaines rondeurs, l'absence d'aura qui se dégage du reflet triste d'un miroir tout aussi triste. Ne cherche pas, tu n'y verras ni âme ni sourire, juste le regard perdu d'un type, pauvre dans sa tête, gras dans son corps. Mais il n'y a pas que le corps, surtout à cet âge-là. La mise à nu, c'est le retour sur sa vie, puisque la vie n'existe plus que derrière soi.
 

samedi 27 mars 2021

Le Cuirassé Noir


"La masse impressionnante de nuages qui avait tout à l'heure surgi de loin là-bas, vers le sud, s'amoncelait maintenant de plus en plus, déployant dans le ciel d'étranges reliefs de la couleur du plomb annonciateurs de tempête, telle une énorme barrière qui se serait soudain dressée entre la corvette et l'horizon. Les rayons d'un soleil, déjà à demi voilé filtraient tristement à travers les nuages, s'irisant, comme une sorte d'auréole, d'une écharpe brillante et multicolore, qui tombait dans la mer.
L'averse était imminente.
- Au cacatois et au perroquet ! hurla l'officier de quart."
 
Les vagues déferlent sur le pont, l'océan se fait sauvage, l'écume blanchâtre lèche le sol lavé des pêchés de ce bas-monde. Les matelots alignés par vents et marées, la vieille corvette rentre à son port. Les marins débarquent, les bars seront bruyants cette nuit, les femmes sortent leurs sourires en plus de leurs parures. Nuit de sueur. A son bord, reste Bom-Crioulo, un colosse ébène, la sueur luisante, le regard troublant. Les muscles saillants, cette machine dans la tête, le cuirassé noir, machine sourde et tempête, le corps fier, leitmotiv, nuits secrètes. A son bord, le jeune Aleixo, charmeur et charmant mousse, le corps fragile d'un éphèbe dans la nuit brésilienne. Un regard, un sourire, sur un quai humide, la sueur brûlante. Saudade.     

dimanche 21 mars 2021

Les Escales de Nad' et du Bison : Cuba

Lieu : La Havane
Lever du soleil : 7h36  | Coucher du soleil : 19h39
Décalage horaire : - 5h
Météo : 31° ressenti 38°. Beau temps peu nuageux, rafales de sud 25 km/h.
Coordonnée GPS : 23° 07' 58" Nord, 82° 22' 58" Ouest
Musique : El Quinto Regimento / Los Cuatro Generales / Viva La Quince Brigada, Charlie Haden
Un Verre au Comptoir : Rhum Clément




« - Faut que tu évolues, Pedro Juan. [...]
- J'aime pas qu'on me touche le derche.
- C'est du machisme, ça. Tu dois apprendre à jouir par-devant et par-derrière.
»

lundi 15 mars 2021

Au Fond du Couloir

les chroniques transat 

La MAISON

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Pas d’ascenseur, je prends les escaliers quatre à quatre, comme une urgence, un besoin irrémédiable, une envie pressante. Je ferme la porte derrière moi, me déchausse, vais au fond du couloir, la porte de droite, m’allonge sur mon lit, le regard déjà porté sur le plafond. Des années que je l’observe et que je découvre cette frêle fissure qui strie mon horizon. Le plafond de ma chambre, c’est un peu mon univers, ma vie. Le plafond, c’est ma MAISON. J’attrape mon casque, le majeur sur le bouton « Play », et m’enferme dans ma bulle, une bulle qui s’est construite petit à petit depuis des années et qui m’enveloppe intégralement maintenant. La musique, c’est ma MAISON. Le plafond, cette musique, je le fixe, la nuit qui s'élève, les étoiles qui scintillent, je l'observe, cette impression de solitude, ce sentiment d'isolement, je la garde en moi, comme un tout, une image de moi. 

Mais quelle maison en ce premier album, une révolution qui se prépare dans ma tête, qui bouscule mon âme. Combien de fois n’ai-je ma entonné dans ma tête ce petit gimmick, been dazed and confused for so long it’s not true, qui déchire à chaque fois un peu plus mon âme. Je ne cherche pas à comprendre les paroles, le blues par définition, c’est un mélange de tristesse et de poussière – et une ligne de basse qui vient l’inaugurer. Mais revenons, à la maison, allongé dans le noir, le regard sur les étoiles brillantes de mon plafond. J’y vois une évasion, bercé par la voix de Robert, déchiré par les riffs de Jimmy. Mes camarades de chambre, 4 fidèles compagnons de solitude - Robert Jimmy John John-Paul, 4 albums essentiels plus ou moins un, je ne me pose même pas la question s’ils regardent également leur plafond respectif, je ne pose aucune question. Je laisse simplement les émotions venir, elles sont là, viennent en moi, me bousculent, me transportent, repartent, libres comme cette part des anges qui s’évapore dans les cieux, bien au-delà de mon plafond. 1969 et un zeppelin s’écrase dans ma MAISON.   

mardi 9 mars 2021

de Cendres et de Poussière


Des fleurs de cerisier, amours éphémères, s'envolent derrière le jardin du temple. La plus belle des poussières ces fleurs, avec celle distillée par la lune bleue qui illumine de son sourire mon verre de bière. Je prends le pouls du temple, silence, et respire sombrement mes pensées. Je monte les escaliers, ceux qui me mènent au ciel au sommet de la falaise, dans l'ombre d'une forêt d'érables et de cryptomérias. Là, une vue s'étend à l'horizon,
je vois presque l'Australie, le ciel se confond à la mer, le bleu turquoise devient azur, l'azur plonge dans l'immensité de l'océan. Un bâtiment de brique rouge, et une longue cheminée qui longe le ciel. Une fumée grise s'échappe, s'envole comme l'amour ou les papillons. L’incinérateur chauffe sa mélodie, ritournelle incessante, trouble l'atmosphère, suffoque et tousse ses rejets carbonisés. Sakutaro lève les yeux, son regard se perd dans la fumée grise qui s'enfuit lentement de la cheminée. Poussière d'Aki qui s'envole ainsi au milieu des nuages, les gris se mélangent, se confondent, disparaissent. Le souvenir d'Aki qui se dépose, comme une poussière de cendres qu'il recueille entre ses mains.
 
Nous avons échangé un baiser au moment même où les dernières traînées du jour s'effaçaient à l'horizon. Nous étions restés un moment les yeux dans les yeux. Nos lèvres se sont jointes spontanément lorsque nous avons pris conscience de l'invisible consentement qui était monté en nous. Les lèvres d'Aki avaient un goût de feuille d'automne. Peut-être était-ce dû à l'odeur des feuilles mortes que l'homme en pantalon blanc faisait brûler dans la cour du temple.

 

vendredi 5 mars 2021

Les Violons de Chosta et la Neige

Qu’ils s’appellent Roxane, Mélissa ou Kevin, qu'ils aient à peine douze ans, qu’ils vivent dans un quartier populaire, qu'ils habitent dans un « bloc » d’appartements, Hochelga-Maisonneuve…


Ils se croisent à peine mais grandissent plus vite face à l’adversité de la vie. Ils essayent surtout de survivre, tout en gardant une part de rêve dans un recoin de leur tête. L’espoir qu’un jour leur père ou leur mère reviendront à la réalité, celle qui consiste à former une famille, aussi petite soit-elle, à retrouver de l’amour et de la complicité même dans et sous les coups durs.


« Roxane ferme sa porte. Des cris. Des cris. Des mots. Des coups. Son nom. Sa mère qui crie son nom. Roxane ouvre son tiroir. Cherche ses écouteurs, trouve ses écouteurs.
Chostakovitch, les violons. Plus fort, plus fort encore. Les violons la fenêtre la neige snieg qui tombe comme des lignes du ciel à l’eau comme des lianes pour s’agripper, pour monter très haut, jusqu’en haut, les flocons tombent en lianes du sol au ciel, le violon de Chostakovitch coule sur elle, puis coule en elle. Roxane est une corde, stridente sous l’archet, Roxane vibre, Roxane explose, vole par-dessus la rue, par-dessus les corps morts, par-dessus la marde, jusqu’aux bateaux, jusqu’au fleuve, jusqu’en Russie. Roxane est une symphonie. »


Le tableau dans ce coin de Montréal ne fait pas dans le rose-bonbon. Entre un père « catcheur » loseur et vieillissant qui perd son job au garage, une mère alcoolique qui se fait tabasser par son chum et une autre qui a totalement délaissé sa fille et arpente le trottoir des putes de jour comme de nuit, même par avis de tempêtes… Bref, je suis dans la chronique sociale qui ne respire pas le grand bonheur ni même l’éclat’ joviale.

vendredi 26 février 2021

Bowie au Kirghizistan


Sibylle, si belle, à qui sa vie lui a échappé. 
Sibylle, sa vie son échec, la fuite du temps et de ses espoirs. 
Sibylle, que l'avenir a presque abandonné, jusqu'au jour où elle sent son fils Samuel déraper, genre de l'autre côté de la barrière, de la rivière, de la cordillère.
Elle n'a pas le droit d'abandonner, maintenant. Elle a trop laissé filer sa vie, sa famille, sa soif. Une bière, une vodka ? L'instinct maternel ou l'amour filial, appelle ça comme tu veux. Elle décide de tout plaquer et partir dans trois mois à l'autre bout du monde, une lubie, une folie, appelle ça comme tu veux, traverser le Kirghizistan en cheval avec Samuel. L'immensité du monde perdue dans la poussière du silence, l'infini des steppes fouettées par la solitude du vent. 
 
Ils se parlent peu, ils économisent leurs forces et se concentrent sur ce qu'ils ont à faire, ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, ce qu'ils ressentent. Les mots sont ici comme tous ces poids morts dont on se débarrasse parce qu'ils ne servent qu'à alourdir les bagages.  

Il est difficile d'écrire sur des émotions, celles qui vous touchent, vous bouleversent, vous chavirent. Je suis parti au Kirghizistan, une lointaine contrée où on ne sait jamais placer le h dans son nom, pour y découvrir une nouvelle poussière, le koumis et la vodka. J'ai traversé des steppes silencieuses, des rencontres en russe, l'haleine légère en vodka, la fraîcheur du matin. J'admire le courage de Sibylle, il faut avoir une vraie force de caractère pour se mesurer à ce vent, et surtout affronter ce silence qui laisse tant de places à ses pensées, noires et tristes. Elle ne se demande même pas pourquoi elle est là-bas à des années-lumière de sa vie, pas même le temps d'une nano-seconde, d'une hésitation ou d'un dé de vodka qui coule le long de votre âme. Elle y est, c'est tout, juste pour sauver son fils, lui redonner la vie, le goût. L'envie d'une nouvelle vie.

dimanche 21 février 2021

L'index Et le Majeur


L’histoire d’une femme, j’aime les histoires de femmes, c’est mon côté potin mondain entre deux verres de vin, en cristal les verres bien entendu.

Le roman d’un sexe, une toison brune, des jambes qui s’écartent, la sève qui s’écoule ; c’est mon côté voyeur entre deux verres d’un single malt, l’aventure dans cette inconnue qui s’ouvre à moi.

La musique sauvage, riffs sur les sentiments, pas de quoi siffloter la joie de vivre, le bonheur conjugal. Un western sans poussière avec mise à mort de l'âme, pendue à la branche du chêne familial, une balle perdue dans le cœur du plaisir. 

Mais le roman, la femme, le sexe se composent sans douce mélodie autour de l’addiction. L’addiction au sexe, l’addiction maladive qui détruit, à commencer par soi-même, puis autour de soi. C’est du brut. 

Et comme toute addiction reconnue, il y a surtout une énorme souffrance, la perte de son âme, la peur de l’autre, puis celle de la découverte. Malgré un mari et un enfant, Adèle est ainsi, prise dans le tourbillon malsain de ses pulsions, celles du sexe à tout-va, en tous lieux. Il y a la vie de façade et puis sa vie intérieure et bouillonnante.

« Et puis, ils sont allés à Montmartre. « Ça plaira à la petite », répétait Monsieur. Place Pigalle, ils ont pris le train touristique et Adèle, coincée entre sa mère et l’homme, a découvert le Moulin-Rouge avec terreur.

Elle garde de cette visite à Pigalle un souvenir noir, effrayant, à la fois glauque et terriblement vivant. Sur le boulevard de Clichy, vrai ou pas, elle se souvient d’avoir vu des prostituées, par dizaines, dénudées malgré la bruine de novembre. Elle se souvient de groupes de punks, de drogués à la démarche chancelante, de maquereaux aux cheveux pommadés, de transsexuels aux seins pointus et aux sexes moulés dans des jupes léopards. Protégé par le cahotement du train aux allures de jouet géant, serrée entre sa mère et l’homme qui se lançaient des regards lubriques, Adèle a ressenti pour la première fois ce mélange de peur et d’envie, de dégoût et d’émoi érotique. Ce désir sale de savoir ce qu’il se passait derrière les portes des hôtels de passe, au fond des cours d’immeuble, sur les fauteuils du cinéma Atlas, dans l’arrière-salle des sex-shops dont les néons roses et bleus trouaient le crépuscule. Elle n’a jamais retrouvé, ni dans les bras des hommes, ni dans les promenades qu’elle a faite des années plus tard sur ce même boulevard, ce sentiment magique de toucher du doigt le vil et l’obscène, la perversion bourgeoise et la misère humaine. »

mardi 16 février 2021

Cuatrocasas


Tu ne peux pas te tromper, tu prends la route, celle qui est caillouteuse et poussiéreuse et qui s’enfile sous l’horizon du soleil couchant. Au deuxième jour tu tournes sur la droite, et vers 14h30 tu prends la troisième sur la gauche. Ou la quatrième, je sais plus bien. Une fois revenu sur tes pas, tu n'es plus très loin de Cuatrocasas. Un village laissé à l’abandon où seule la poussière s’épanouit sous le regard de trois ou quatre vieux qui se demandent pourquoi ils sont encore en vie dans ce coin.
 
D’ailleurs,
tu te demandes encore pourquoi tu t’es arrêté là.
D’ailleurs,
Il n’y a rien là-bas.
Une prison
abandonnée,
un bar sans nom, et sans client
un lieu au nom évocateur,
Les Vingt Nymphes,
une gare où le train ne passe plus depuis des lustres,
la garnison s’est sauvée, reste bien une vieille prostituée.
En dehors, la poussière règne, un vent qui semble rendre fou, qui semble rendre triste. Tout est triste ici, même les amours. 
 
« Alors,
quand les sujets de conversation furent épuisés.
Elle le prit par la main. La mit sur sa poitrine.
Puis elle le mena sur la grève ; loin.
Et là, elle lui fit honneur.
La nuit s’écoula.
Le dernier jour de carnaval commençait. Et le vent de la côte apportait le glapissement du sanctuaire des loups marins.
Amancia se réveilla sur la grève. Elle étira les doigts et chercha la main du garçon.
Elle ne trouva rien.
Elle resta là, à contempler le ciel.
Le train emporta le garçon pour toujours. »

dimanche 14 février 2021

6mn16 de Bonheur


A mon âge, il faut bien si attendre. 

Il y a le type qui se la joue en solo. Puis il y a celui qui joue du trio, s'aventure vers le quartet ou s'affole sur le quintet voir plus grand, tout un orchestre à ses claviers. C'est ça le jazz, des moments intimes, des moments de partage. C'est ça l'amour, c'est ça le cœur espagnol, The Spanish Heart.

Si j'aime ses pianos solo, parce que cela correspond aussi à ma musique, mon émotion, celle d'être en tête à tête, il y a cet album au parfum particulier qui est à ranger sur une étagère spéciale. Cela ne se compose pas, cela ne se classe pas, c'est comme ça, c'est la vie, point final. L'improvisation d'une rencontre. Celle d'une vie qui m'a accompagné, un peu, un peu plus à certains moments, un peu moins, à d'autres. Si je m'agenouille au confessionnal, j'avouerai que j'ai tout de même une préférence pour Keith J., mais Chick C. garde aussi mes faveurs, une place toute chaude autour de mon âme, malgré l'air glacé qui l'entoure.

1976, The Spanish Heart, avec d'autres types qui comptent pour moi aussi, Stanley Clarke à la basse (qui ne se souvient pas de son fameux Journey to love), un voyage à travers l'amour, ou Jean-Luc Ponty au violon (qui ne se souvient pas de ses interventions avec Frank Zappa). Une sonorité très seventies, le son, l'orgue, la musique. Et ce costume sur la pochette du disque, entre maître de cérémonie et matador pour aborder la Spanish Fantasy... 

Mais avant...

jeudi 11 février 2021

Mariage à Tegucigalpa

L’année dernière, je me suis embarqué pour le Honduras. J’ai été tellement pris par ce voyage, empêtré dans la poussière et la chaleur de ce pays, que je n’avais pas encore pris le temps de noter mes mémoires. Et pourtant… J’y ai rencontré du beau monde à Tegucigalpa, en particulier Erasmo Mira Brossa, célèbre avocat et président du Parti national hondurien et de son épouse doña Lena Mira Brossa, bourgeoise hautaine. D’ailleurs, c’est jour de fête à Tegucigalpa : ils marient leur fille Teti avec Clemente. Aux dires de doña Lena, il est bien trop âgé pour elle – vingt-cinq ans de plus - mais pire que tout il est communiste et encore plus pire que tout il est salvadorien. Alors Mira qui n’ira pas à ce mariage enferme le pauvre Erasmo dans la salle de bain pour l’empêcher d’aller également au mariage de sa propre fille. S’ensuivent alors des dialogues truculents, des situations grotesques pour ne pas dire absurdes par porte interposée. Sublime à épanouir les sourires du lecteur devant son verre de bière ou de la lectrice dans son maillot brésilien.

« Il y a plus de chances que l'homme marche sur la Lune que les Salvadoriens sur les trottoirs du Honduras », comme s'il y avait un rapport quelconque entre le grand voyage de l'espace de Neil Armstrong et cette guerre stupide.

Moi, chaque fois que je peux, je préfère regarder les informations sur l'alunissage plutôt que celles qui empoisonnent la vie avec cette maudite guerre, mais les journaux ressemblent à des chiens enragés, ils ne parlent que de combats, d'incursions, de prises de villes et de biens qui me mettent les nerfs en boule, comme si les pas de l'homme sur la lune n'étaient pas plus importants qu'une guerre entre deux pays frères.

lundi 8 février 2021

au Bout du diable

 "Attends ! Écoute..."

 Je tendis l'oreille et dans l'air calme du crépuscule, j'entendis une plainte répétée qu'on aurait pu prendre pour un gémissement humain, guttural et sonore; mais dont la mélodie me laissa vite reconnaître les appels d'un vol de migrateurs.

 Ces longues encoches claires tracées dans le ciel par les oies sauvages n'étaient pas si rares à observer, à l'automne, au-dessus de la ville. Sauf que, cette fois-ci, montés sur le rempart, nous les voyions beaucoup plus rapprochées - ou, peut-être, ces grands oiseaux venaient-ils juste de composer, quittant un lac, leur épure ailée. Nous pouvions voir le délicat dessin de leurs plumes, le coloris de leurs pattes repliées et même, me sembla-t-il, l'expression de leurs yeux - ce regard qui se posa sur deux adolescents figés, la tête renversée, au milieu de l'ondoiement des herbes folles.


Le Bout du Diable, c'est un lieu d'enfance, un lieu d'amitié scellé entre deux gamins au fin fond de la Sibérie. Ce quartier déshérité qui fait face à la prison centrale s'est construite autour de ses barbelés. Toute la communauté arménienne y a un oncle, un frère, un père enfermé à la prison, le goulag de Staline, ou en attente d'un procès, d'un faux jugement. Deux gamins, un orphelin solitaire et un enfant fragile, se lient, se protègent, se découvrent. Une amitié forte naîtra de cet enfance à l'autre bout du monde pendant que les adultes pleurent et boivent, vodka ou vin rouge d'Arménie.    

samedi 6 février 2021

Clavecin en Saxe

 « Bach s'attabla devant une chope de bière et une omelette au lard. »


Une Paulaner à écouter en buvant une sonate, une fugue de Jean-Sébastien à la mousse particulière. Je ferme les yeux et je l’écoute. Une onde sensuelle qui flotte comme un parfum enivrant, mélange de houblon et de jasmin. J’ai envie d’une bonne choucroute quand je perçois Bach poindre ses mélodies. Je fais genre je m’y connais, mais pourtant, je m’y connais pas du tout. C’est juste pour emballer les grosses teutonnes aux avantages gracieux à l’Oktoberfest. J’avais faim, j’avais soif, je suis rentré dans cette taverne qui sentait le graillon. Le genre de lieu bruyant où la ripaille s’entasse sur les tables et où la bière coule à flot des tonneaux. Le tavernier, d’ailleurs, parlons-en, Jean Salmona, à la fois musicologue et gastronome. Moi j’aime bien la musique, j’aime bien ripailler, j’aime beaucoup les ondes sensuelles, surtout celles d’Eva, élève particulière du grand Johann Sebastian Bach. Et j’aime aussi bien boire. Du coup, il m’est offert, c’est la tournée du patron, des choppes de bière, des bouteilles de Riesling et même de Bourgogne, un beau côtes-de-nuit et une longue chevauchée de Jean-Sébastien à la poursuite de sa walkyrie.

mardi 2 février 2021

Le Vagabond Romantique


Petit traité sur l’immensité du monde. Tout est énoncé dans le titre. Ou presque. Le voyageur face à l’immensité des terres doit effectivement se sentir tout petit, une poussière. Je me sens d’ailleurs poussière, prêt à m’envoler dans ces lointaines contrées, à travers ces plaines désertiques, aux confins des steppes silencieuses là où seul le vent chante ses mélopées comme une ritournelle sans fin, ou comme un ivrogne un soir de pleine lune.

Perdu dans l’immensité du monde, l’esprit divague, des vagues de pensées qui submergent ton subconscient tel un tsunami dévastateur sur une terre vide. Il faut avoir un putain de courage pour affronter son esprit, seul dans une tempête de poussières ou de neige. Avec pour seuls compagnes, quelques bouteilles de vodka dans son barda, l’errance sans but, voilà de quoi réhabiliter le vagabond romantique. Surtout quand la bouteille est vide… 

« J’ai vite compris qu’à trop divaguer sur les cartes on risquait la déception. Car le voyageur, une fois l’esprit encombré de mythes, ne partira pas pour découvrir des royaumes inconnus mais pour vérifier si ceux-ci ressemblent à son rêve. Et lorsqu’il parviendra devant la muraille de Samarcande avec le crâne farci de descriptions antiques et la certitude que se dévoileront dans l’horizon des coupoles turquoise et lustrées surnageant comme des îles d’un voile de poussière levé par le pas des caravanes, il se trouvera fort déçu d’avoir à traverser une banlieue industrielle. Neuf ans après l’effondrement de l’URSS, je suis moi-même un jour tombé de mon rêve et la chute sur le pavé du réel fut douloureuse. »

samedi 30 janvier 2021

Orphée et Eurydice


 « Ici et là, un rayon de soleil filtrant par une fente transformait la poussière en une danse d’atomes d’or. »

Alors que je relativise encore sur la théorie d’Einstein, sur le sexe (pas celui d’Albert) et sur moi-même (la théorie de mon âme pas de mon sexe), un verre à la main, couleur atome d’or (pour celles et ceux qui s’interrogent secrètement sur la couleur des atomes, ces derniers ont la couleur dorée d’un Vouvray), je la vois cette brune, intense et mystérieuse, un sourire à faire craquer ma braguette, des yeux à faire pétiller le bleuté de la lune. Une Eurydice, si je veux m’aventurer dans la mythologique. Appelle-moi donc Orphée et je serais tout pour toi, j’irai jusqu’à Caen ou même aux Enfers. Je m’allongerai dans la poussière, mettant les draps de ma vie au pied de mon lit, je t’accueillerai sur moi où tu seras libre de me chevaucher, les cheveux en bataille la sueur en perles, comme si tu traversais la pampa jusqu’au soleil couchant, jusqu’à ce qu’un oiseau se pose sur ton épaule pour la nuit ou qu’une nuée de papillons s’envolent par la fenêtre pour achever leurs jours.  

Orphée et Eurydice, c’est une histoire d’amour, une histoire de passion, une histoire de sexe que tu prends dans ta bouche que je caresse de ma langue, une histoire de rencontre qu’un regard à bouleversé à tout jamais. Mais voilà, les histoires d’amour finissent… en général.

dimanche 24 janvier 2021

Fjord Cubain


Ne me parle pas de blizzard, de froid, de neige et de fjords norvégiens. 

Non, parle-moi plutôt de bikinis, de soleil et de mojitos. J’aime les bikinis et les mojitos.

Hasta Siempre, commandante.

Ne me parle pas de solitude, de tristesse et d’abandon.

Non, parle-moi plutôt d’amour, de passion, de sexe. J’aime les histoires d’amour, j'aime les histoires de sexe, surtout avec un mojito.

« Des mojitos dans le sang, au soleil, pas à la maison pour retrouver le vide, l'absence. Prolonger au maximum, au lieu du taxi, les jambes, malgré la chaleur, pour traverser ces rues pleines d'odeurs obscènes, de sueur, de bananes pourrissantes, les relents tout proches de l'océan, les poissons et l'essence par temps de crise mêlés à l'odeur des lointaines plantations. Le vent saturé de salpêtre qui fouettait les façades humides, l'odeur de poussière mouillée. »

Elle n’avait simplement pas envie de passer le réveillon du 31 décembre, seule dans sa maison. Seule, son fils ne faisant guère d’effort pour venir la voir de temps en temps, ou pour prendre de ses nouvelles. Seule et triste, cette bibliothécaire norvégienne, d’un « certain » âge, prend sur un coup de tête un billet d’avion pour Cuba. Hôtel 5 étoiles, je l’accompagne, j’aime la chaleur cubaine, surtout celle de ces danseuses mi-dénudés que je croise à l’ombre d’une plage pendant qu’elle reste au bord de la piscine, un verre de mojito et un orchestre de bellâtres noirs jouant quelques salsas cubaines.

Il lui offre un verre de vin blanc, ce bel homme à la trompette, ce noir qui dénote sur sa peau blanche. Une histoire qui va finir dans le lit de sa chambre, 4ème étage vue sur l’océan. Elle a au moins deux fois son âge, ça la gêne un peu au début, mais la passion est la plus forte. C’est la fin des vacances, le retour en Norvège et cette impression de vide comme cette bouteille de rhum, ce sentiment de solitude qui te colle à la peau comme une poussière de vie.

« La vie, déclara Ramon dans une chemise à motif d’anciens fanions, a la couleur du rhum. »

Plusieurs voyages successifs au cours des mois, des années. Toujours le soleil cubain, toujours le même noir à la fin de la chanson au bord de la piscine, le même verre de vin blanc. Comme une répétition pour trouver la finalité. Celui de le faire sortir de la prison ensoleillée de son île… mais au milieu du vent et de la neige peut-il avoir un avenir dans son monde à elle ?

Voilà donc un très beau roman, qui parle de solitude et d’un certain choc entre deux mondes qui se rencontrent, se trouvent – ou pas. Une belle histoire teintée, d’amour et de tristesse – cela va ensemble -, de rhum et de salsas – cela va de paire -, de soleil et de neige. Une belle histoire de sexe, j’aime sentir son parfum « mojito », à laquelle plusieurs semaines après, j’en garde en mémoire ses effluves, avec ce qu’il faut de poussière et de sueur. Merci. 

« Loin de l’océan et de tous les arbres, les chevaux aux flancs secs et courbant l’encolure vers la terre, l’odeur de poussière, de rhum, des cigares qui rougeoyaient au rythme de la respiration, comme si cette petite lumière qu’ils provoquaient étaient synchronisés avec un pouls, emplissait l’espace, puis se retirait vers les murs. Vertige, nausée, je voulais dormir, il me suivit jusqu’à un lit de planches au premier étage où je me réveillai au chant du coq à l’aube, à côté de lui, sous une couverture. »   

« Parle-moi », Vigdis Hjorth.

Traduction : Hélène Hervieu. 



jeudi 21 janvier 2021

Le Contraire d’un Gai


 Parce qu’à l’annonce d’une triste nouvelle, on repense à son passé, à son histoire, à ses souvenirs. Et de fait, j’ai eu l’envie, le besoin même, de replonger dans ma cuisine, sans dépendances. Ouvrir une bouteille de vin, un Chinon aux fruits rouges type prune, je crois qu’il aurait bien aimé un verre de Chinon, je ne sais pas pourquoi, c’est l’image qu’il me renvoie, ça ne se discute pas, ça se ressent, simplement, intérieurement, silencieusement, c’est comme le désir, la passion, l’Amour. Et le type, un passionné, je le crois, de théâtre déjà, de cinéma et d’amitié. Pas un bougon, ce n’est qu’un personnage, mais un être tendre qui boirait un verre de vin avec moi. Agnès, tu peux te joindre à nous.

 Bref, du coup, j’ai sorti mon DVD de « Cuisine et Dépendances », et j’ai souri, beaucoup, énormément, pendant quatre-vingt dix minutes. Et puis, je me suis rendu compte que j’avais un beau coffret avec le texte intégral de la pièce. Je crois que je ne l’avais jamais lu auparavant. L’occasion, je me jette dessus, comme quand on est sur un quai de gare, face à un train, et qu’on décide de monter dedans, juste pour voir un sourire. Parce que des sourires il y en a beaucoup qui fusent à l’ombre de la lune d’un soir. Et je prolonge donc ce plaisir de lire la pièce. Les dialogues font toujours mouche, j’ai les images qui restent gravées en moi, comme certains sourires. 

dimanche 17 janvier 2021

Comme un Ivrogne dans une Chorale de Minuit

Comme un ivrogne dans une chorale de minuit, je ferme les yeux envahis par la tristesse et la poussière de cette chambre. L'ombre de la lune s'éteint le temps d'une chanson, d'un disque qui a tourné en boucle l'ombre d'une nuit sur ma platine. Les images qui défilent sont en noir et blanc, un verre, une fille, une ampoule nue au plafond, les volets restent fermés, la poussière emprisonnée, la fille est nue aussi, le verre lui est vide.

Des images tournent dans ma tête, comme ce disque autour de son axe. Une guitare fredonne quelques accords mineurs qu'un majeur s'éveille. L'ambiance est sombre, presque froide, la poussière colle à la peau comme le parfum emprisonné dans ta goutte de sueur. L'atmosphère d'un second album, noire comme une vieille photographie d'un autre temps, usée par le temps et le vent. Un air qui fit les beaux jours de la country, trois minutes et vingt-huit secondes pour qu'un oiseau s'envole de sa cage de Nashville, pour qu'il s'enfuit de cette chambre au spleen gluant et qu'il se pose sur un fil.

jeudi 14 janvier 2021

Bêtes de Nuit

Et si on prenait la route pour le Maine. Une maison de campagne au cœur de la forêt, quelques jours de vacances en famille. Le soleil couchant, l'asphalte s'assombrit, les lumières s'éteignent... Nocturnes sensations... J'entame un bouquin, nocturne insomnie. Tony conduit tranquillement, sur des routes de silence et de poussière, et puis l'accrochage. Des gars sortent d'une vieille guimbarde, le look Amérique profonde ou dégénéré façon Délivrance. Et puis là, l'impensable, l'inimaginable, nocturne horreur. Le début du cauchemar.

Il savait qu'à l'ivresse de la chevauchée nocturne succéderait une gueule de bois matinale et qu'il aurait toutes les peines du monde à ne pas tomber de sommeil dans l'après-midi et à retrouver un horaire normal, mais il était un cow-boy en vacances et c'était le moment ou jamais d'être irresponsable.
- Alors, c'est parti, dit-il.
Ainsi s'en furent-ils par l'autoroute, sous le long crépuscule de juin, croisant au large des cités industrielles, cisaillant lentement les courbes et avalant patiemment les longues montées et les descentes parmi les terres agraires, pendant que le soleil, derrière eux, incendiait de ses derniers feux les fenêtres des fermes à flanc de colline. Tous trois s'extasiaient de l'aventure et s’émerveillaient de la beauté de la terre au couchant, avec cette lumière rase jetée sur le jaune des champs, le vert des bois et le noir du goudron devant eux, qui virait étrangement à l'argent dans le rétroviseur. 

lundi 11 janvier 2021

Regards Contaminés

J'ouvre la première page, deux photos qui se font face, une mère et sa fille, à gauche, des buissons à droite. Est-ce qu'elles jouent, est-ce qu'elles interrogent ? Je ne vois pas leur visage, leurs cheveux fouettant leurs regards, leurs sourires, leurs perplexités. Je me mets à la place de ce couple, la fille a envie de jouer, la mère a envie de la protéger. La protéger de quoi, de cet ennemi totalement invisible que les buissons ne laissent même pas entrevoir. La radioactivité. Il est un lieu où l'on ne peut plus aller, laissant à la dérive les souvenirs de sa vie, de ses ancêtres. Il est un lieu, où il est nécessaire d'avoir son compteur sur soi et vérifier que l'on peut sortir prendre l'air, prendre le vent qui emporte ou dépose quelques poussières invisibles mais radioactives.

Je tourne la page, deux autres photos, des enfants qui regardent à travers la vitre, un jardin mi-vert mi-ombragé presque abandonné. Et toujours cette même réflexion, comment continuer à vivre dans cet environnement. Pour soi, pour sen enfants, pour ses ancêtres. Delphine Parodi, photographe installée au Japon depuis 2010, montre le visible et l'invisible, des photos humaines où l'homme, la femme, l'enfant sont présents au cœur de son regard, tout comme la nature qui elle, continue, comme s'il ne s'était rien passé, à survivre dans cet environnement.

Une fillette arrose ses ipomées
avec l'eau non gazeuse,
La terre glougloute dans le parterre mouillé.
Sa mère accourt à toute allure.
L'eau achetée, je n'en gaspille jamais !
L'enfant répond calmement :
Contaminé, le mot que j'ai entendu de toi.
Aller chercher avec l'arrosoir
l'eau du robinet, que j'évite, ce serait absurde,
alors que ma fleur me fait confiance.

vendredi 8 janvier 2021

Epices Islandaises


Le célèbre Erlendur est parti en promenade dans les landes, des vacances méritées en solitaire, en flic taciturne et sombre. Du coup, je me retrouve avec l’inspectrice Elinborg pour mener l’enquête. Une affaire de viol et de drogue du violeur. D’ailleurs, ça serait le violeur qui aurait ingéré la drogue et se serait fait tuer. Pas commun cette affaire…

Elinborg est peut-être l’antithèse d’Erlendur. Elle parait enjouée, une mère de famille qui essaye tant bien que mal d’élever ses trois enfants, des ados à l’âge difficile. Pas facile donc de concilier ces deux parties prenantes de sa vie. Erlendur n’a plus donner signes de vie depuis son brusque départ, une voiture de location laissée à l’abandon. Mais on n’a pas le temps de s’en occuper. Cela fera l’objet d’une autre affaire, d’un autre bouquin, priorité au meurtre du jour aux odeurs de tandoori. 

« Ensuite, elle avait vu ce sang.

Et cette entaille en travers de sa gorge.

Elle avait été prise de nausée. Elle ne voyait plus que le visage blafard de l'homme et cette entaille rouge, béante. Elle avait l'impression qu'il la fixait de ses yeux mi-clos et qu'il l'accusait. »

dimanche 3 janvier 2021

Les Doigts dans la Prise


Tu ouvres les fenêtres de la caisse, tournes la clef, cheveux aux vents, files fonces défonces à fond sur la rocade, quatre-vingt dix kilomètres à l'heure dans la descente à donf, crie hurle l'autoroute de l'enfer... c'était ça l'esprit du rock'n'roll.

A la faveur d'une colline de ouf, genre dos d'âne surpuissant qui meurtrit à chaque passage les vieux amortisseurs, tu ralentis, pries religieusement au nom du père et de tous les seins, ton heure a sonné, tu entends les cloches de l'enfer se fracasser dans ton crâne imbibé de bières et de gin... c'était ça l'esprit du rock'n'roll. Ça fait mal à la tête mais putain ça te purifie l'âme.

Tu montes le son, avec l'âge tu as perdu quelques décibels acoustiques, à moins que ça soit l'abus de guitares illicites dans les tympans. Tu as gardé ton uniforme d'écolier, casquette, short et cartable, aux bons souvenirs des cours de biochimie, la chimie des hormones et de la fermentation, les fers de lance de la vie sur Terre ou en Enfer. Car il est toujours question d'enfer lorsque tu mets les doigts dans la prise, surtout le majeur à t'ébouriffer les cheveux, riffs sauvages sur courant alternatif. Le pouvoir du rock'n'roll est toujours là, fidèle à ses principes et à ses solos.