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dimanche 10 décembre 2023

Baron Samedi ou Dimanche


 « Le vent essoufflé poussait sans y croire des morceaux de nuages. La mer remuait ses mauvais souvenirs. La terre hélait en vain miséricorde. Les femmes et les hommes ruminaient leur silence. Tout semblait à part, vampirisé par une désolation que même les rires d'enfants n'arrivaient pas à conjurer. Et dans tout Paulette une question se chuchotait. Que cherchait l'étranger ? Ainsi m'avait-on nommé. »

L’étranger, c’est moi. Ce pauvre type venu s’immiscer dans les rêves d’une autre vie, sur une autre rive. Ô Régina, jeune et belle Régina, ô belle mulâtresse aux jambes ensoleillées… 
Régina fût kidnappée un matin de soleil rosé, à cause de son teint trop clair, voilà tout le malheur de Marie-Soleil, sa mère.

« J'ai avalé deux ou trois verres de rhum. », l’appel de Cuba, l’appel d’Haïti, l’appel de Sainte-Lucie, de la Jamaïque, de Guadeloupe. Ce n’est pas de ma volonté mais c’est pour comprendre le mythe de ces îles, moi l’étranger sur cette terre, m’immerger dans ce paysage où le vent soulève la poussière de ma misère. Entre rhum et poussière, vivent des poètes, et des filles si jolies que… que le malheur engloutit ces îles. Ô Régina, ô Cuba, ô Haïti... Au-delà des flots et des cimetières, je croise le raconteur. Le raconteur est un conteur d’histoires, un gars qui autour d’un verre de rhum dévoile la vie de Régina, d’une île, de la misère. Celle d’être trop belle dans cette île trop pauvre. Et au milieu de ce malheur, Baron Samedi fait son apparition, tient on est lundi…  Peu importe, pas de jour pour le rhum, pas de nuit pour le vaudou. 

dimanche 12 novembre 2023

Vieux Rhum et Montecristos

Je te laisse imaginer la chaleur qui dégouline sur cette île. Le Conde, totalement nu dans sa chambre, face aux pâles du ventilateur provoquant une légère brise aux embruns de sueur. Sept heures moins le quart, il prendrait bien un verre de rhum mais il a encore le souvenir des bières bues quelques heures plus tôt, et puis il est en service, une affaire sérieuse et épineuse, le fils d’un diplomate retrouvé mort. Habillé en femme, Electre à la Havane. Il enfile donc son costume de commissaire et de poète, file dans les rues voir à quoi ressemble un transformiste mort. Les déambulations dans son île enrhumée, par la clim et les barriques, l’emmènent à réfléchir sur son poste, sur les homosexuels de Cuba, sur le besoin - une déviance ? – de porter une robe rouge pour un homme.

« Grâce à lui, plusieurs éléments devenaient clairs pour le Conde : le transformisme était quelque chose de plus essentiel et de plus biologique que la simple pédérastie ou l'exhibitionnisme consistant à sortir dans la rue habillé en femme, comme il l'avait toujours cru, à l'abri de son machisme élémentaire et viscéral. Il n'avait jamais été tout à fait convaincu par l'attitude de base du travesti qui change son physique pour mieux draguer. Draguer qui ? Les hommes-hommes, les vrais, hétérosexuels, avec des poils sur la poitrine et puant des aisselles, n'allaient jamais avoir une liaison consciente avec un travesti : ils coucheraient avec une femelle, et pas avec cette version limitée de la femme, dont l'orifice le plus appétissant était définitivement clos par la capricieuse loterie de la nature. Un homosexuel actif, caché derrière une apparence impénétrable d'homme « homme » vulgairement : un enculeur ; littérairement : un bougre - n'avait pas besoin de cette exagération pour sentir se réveiller en lui ses instincts sodomites et pénétrer per angostam viam. »

dimanche 2 octobre 2022

Le Canal de Conrad

Ô toi qui a lu le « Nostromo » de Joseph Conrad, tu rentreras de plein pied dans la boue de ce roman. Et même si tes sabots ne sont pas encore crottés par cette première aventure, le regard neuf porté vers cet imaginaire, tu t’engouffreras dans cette « Histoire secrète du Costaguana » comme certains enfouissent leur tête dans un tonneau de vieux rhum colombien. Vierge ou presque de Conrad (au cœur des ténèbres), je suis. Vierge ou presque de Vasquez (le bruit des choses qui tombent), je suis également. Mais parce qu’il faut vivre, je m’enfonce dans la forêt vierge, moite, humide, boueuse, des moustiques aussi gros que des éléphants. Dans cette jungle verdoyante et hurlante, des cris de détresse, animal ou humain, je pars à la grande Aventure, celle qui transporte une âme, transforme un pays. Aux prémices, il y a deux hommes, don Miguel Felipe Rodrigo Lázaro del Niño Jesús Altamirano et Teodor Józef Konrad Korzeniowski, plus communément appelé Miguel Altaminaro et Joseph Conrad, le journaliste détenteur de la vérité face à l’écrivain-marin usurpateur, car n’allez pas croire un traitre mot de ce Nostromo…

« Mon histoire commence en février 1820, cinq mois après l'entrée victorieuse de Simón Bolívar dans la capitale de mon pays libéré de fraîche date. Toute histoire a un père, et celle-ci commence avec la naissance du mien, don Miguel Felipe Rodrigo Lázaro del Niño Jesús Altamirano. Connu de ses amis comme le Dernier Homme de la Renaissance, Miguel Altamirano est né à Santa Fe de Bogotá, ville schizophrène que j'appellerai désormais indistinctement Santa Fe, Bogotá ou Cette Foutue Ville. Au moment même où ma grand-mère tirait violemment les cheveux de la sage-femme et poussait des cris qui épouvantaient les esclaves, à quelques pas de là, on édictait la loi qui permit à Bolívar, en qualité de père de la patrie, de choisir le nom de ce pays tout juste sorti du four et de le baptiser solennellement. La république de Colombie - pays schizophrène appelé par la suite Nouvelle-Grenade, puis Etats-Unis de Colombie et même Ce Foutu Pays - était donc encore un nourrisson, et les cadavres des Espagnols fusillés n'avaient pas eu le temps de refroidir. Mais hormis la cérémonie superflue de ce baptême, nul autre fait historique ne marque ou signale la naissance de mon père. Certes, j'avoue avoir été tenté de la faire correspondre au jour de l'indépendance. Il m'aurait suffi pour ce faire de la reculer de quelques mois à peine. (Je ne peux m’empêcher à présent de me demander si cela aurait dérangé quelqu'un ou même si quelqu'un s'en serait aperçu.) En vous faisant cet aveu, j'espère ne pas démériter de votre confiance. Chers lecteurs et jurés, je sais que je suis enclin au révisionnisme et à la mythographie et qu'il m'arrive de m'égarer, mais je reviens toujours au bercail narratif, aux règles complexes de l'exactitude et de la véracité. »

mardi 5 avril 2022

Dreamer, tu sais que tu es un rêveur...


 Je regarde la vitre, ou derrière la vitre, des gouttes de pluie ruissellent le long de sa paroi lisse, laissant des rides sur le temps qui s’écoule. J’attends un rayon de soleil comme on espère une fin de pandémie. Avant que la population ne se transforme en zombie comme pour la fin des temps, celle-ci vit recluse chez elle, cloitrée par obligation, par choix ou pas solitude entre quatre murs froids et quelques vitres sales sur lesquelles les rêves se fracassent silencieusement. 

« De l'autre côté de la vitre, il y a la mer. J'habite à des centaines de kilomètres, pourtant l'océan s'est étendu jusque chez moi. Je l'entends nettement rouler son écume au pied de l'immeuble, des cormorans dansent face au vent, le soleil repeint le linoléum de lumière, c'est jaune et doux sur mes paupières.
Parfois, c'est la nuit. L'hôpital se vide et le silence, liquide, envahit tout. Le bâtiment s'enfonce dans la pénombre comme un bateau qui sombre, lentement, avec grâce et indifférence. »

  Je suis écrivain, je suis journaliste, je suis infirmier, je suis institutrice en talons hauts – chacun ses fantasmes-, je suis boxeur, je suis lecteur.
Je soigne les coups, ou j’en donne contre la vitre ou contre ma femme, je soigne les plaies de la solitude, les maux du quotidien, je distille mes bonnes humeurs comme mes mauvaises au gré d’un ou deux verres pour ne pas parler de bouteilles.

jeudi 6 janvier 2022

Et si j'étais né à Cancun


Le soleil se couche, il sombre lentement dans l'océan bleu noir. A cet instant, le ciel se pare d'une robe orangée qui progressivement vire au violet. Loin des aurores boréales, c'est un tout autre spectacle qui m'attend sur cette plage. Des femmes en bikini, enfin juste un tout petit bout de tissu pour certaines, se déhanchent sous la lueur de la lune, une pensée pour les étoiles dans le ciel, David Bowie est de celles-ci.

Je m'approche d'une case où une musique crachote son moov', où les culs se balancent sur le groov', où les sourires illuminent le regard des passants. Je veux du rhum, boire, c'est jour de fête, nuit de soif. Je commande un Ernest Hemingway, parce que quand je bois du rhum, je me prends toujours pour Ernest, à l'ombre d'un palmier, ma vie rêvée à Cuba, juste des cubaines et une bouteille de rhum... Et si j'étais né sous les couleurs de La Havane ?
 
ERNEST HEMINGWAY

1.5 oz. white rum
1/4 oz. maraschino liqueur
juice of 1/2 lime
1/4 oz. grapefruit juice

Shake and pour in a glass with crushed ici. 
 
Les effluves des épices s'évadent de l'île. Elles voguent au-delà des vagues surfant sur le flux blanchâtre de l'écume venue s'abattre sur cette plage solitaire, un bain de minuit, l'ange blond m'observe sur son étoile, je sais que j'irai le rejoindre bientôt... 

samedi 1 janvier 2022

50 nuances de Blizzards


La neige tombe et dégouline le long de la baie vitrée. Le regard se porte dehors, sur la voisine dans sa mini en poil de castor qui pellette la neige pour retrouver son char, sur le chat noir qui grimpe sur la branche blanche de l’arbre sans feuille, sur le voisin qui vocifère à demi-nu sur le balcon par -20° du Kurt Cobain en posant pour un selfie. A qui va-t-il envoyer l’incongruité de cette photo, à sa blonde peut-être. L’esprit libre et l’âme chaude, j’entame donc quelques nouvelles du répertoire québécois. L’âtre de la cheminée ronronne doucement, l’atmosphère se réchauffe, j’ouvre mes chakras, ouvre les tiens, demain c’est sodomie libératoire.

Libéré, délivré, de tous ces péchés, dans un fauteuil en vieux cuir qui sent la fumée, je m’installe un verre de rhum à la main, sans caramel, quant à la seconde main... je te laisse deviner, et si tu cales en imagination, je te dirais qu’elle me sert surtout à tourner les pages de ce recueil, car il s’agit bien de recueillement lorsque j’entreprends de sucer… un de ces bonbons au sirop d’érable que j’affectionne tant et qui me réchauffe l’âme comme une fellation salvatrice.

« Dans son appartement sorti tout droit de Greenwich Village des années 60, elle branche son iPod sur une playlist d’Harmonium, groupe peu propice, en ce qui me concerne, à créer une ambiance sexuelle, mais qui manifestement allume Nadine. En quelques minutes, nous nous retrouvons nus dans son lit, ce qui me permet de constater que le corps est à la hauteur du visage.
La musique qui parvient du salon semble guider ses actions. Elle me suce pendant ‘Pour un instant’, glissa ma queue en elle sur les notes de ‘Si doucement’, puis m’offre son superbe cul au son du ‘Corridor’. Tout au long de nos ébats, elle garde les yeux fermés et chantonne les paroles des chansons, ce qui est quelque peu déroutant. Elle réussit même à fredonner en me pipant, provoquant ainsi sur ma verge une vibration plutôt intéressante. »
[Baise Fondatrice, Patrick Sénécal.]