jeudi 19 mars 2020

la Vérité est Ailleurs


Flint City, un coin presque perdu dans l’Oklahoma. Un petit garçon y est retrouvé mort aux abords du parc, couvert de sang, sodomisé par une branche, couvert de sperme. Ça te pose une ambiance, quand tu gares ton pick-up dans le dinner du coin ouvert très tard dans la nuit ou très tôt le matin. Tu commandes un café, avec quelques œufs brouillés, une serveuse au joli sourire pas brouillé. Un suspect, coach Terry. L’entraineur de tous les gamins de Flint City depuis des années, un homme bon et bien sous tout rapport. Mais le connait-on bien, ce monstre ? Comment est-il capable d’une telle atrocité. L’humanité en prend une nouvelle fois un coup… Deux policiers viennent l’arrêter, sur le carré de la pelouse, demi-finale de la conférence junior de base-ball. C’est la sidération sur le banc, dans les tribunes, dans la ville. Comme un lynchage sur place publique.

« Le monde est rempli de coins et recoins étranges. »

Le procès… Une évidence… Des témoins l’ont vu, chemise ensanglantée, camionnette volée. Enfin... une vieille, une gamine, un ancien taulard ancien alcoolique ancien camé et un type qui sort d’un bar avec des filles qui font danser leur poitrine nue devant quelques clients. Ça a l’air d’être quand même du lourd. Sauf que coach Terry semble avoir un solide alibi, à l’autre bout de l’état. Il était à une conférence d’Harlan Coben, grand maître du crime et des ventes de bouquins, avec ses collègues de boulot, confrérie des profs d’anglais. Qui croire… Ou plutôt que croire. Car cela me semble bien étrange comme histoire… Certaines évidences ne sont pas aussi évidentes. Des coins et recoins bien étranges dans la vicissitude de la vie et de cette banlieue si tranquille.   

dimanche 15 mars 2020

Les Bisons Meurent Jamais de Vieillesse

« Les bruits du saloon étaient comme assourdis par des couches de poussière et de chaleur. »

Un nuage de poussière, les portes battantes d'un saloon, un homme seul au comptoir, une bière un bourbon, l'évocation d'un majestueux troupeau de bisons quelque part dans l'ouest sauvage... Le tout dans les trente premières pages. Il y a même une putain qui regarde mon regard vide, au fond de la salle. C'est dire que je suis d'entrée plongé dans mon élément, la grande littérature de la conquête de l'ouest, parmi les trappeurs de castors, les chasseurs de bisons et les ivrognes qui ont perdu leur fortune autour de quelques bouteilles de whisky frelaté.  

« Il prit une profonde inspiration, l’odeur âcre du pétrole mêlé à la sueur et à l’alcool emplit ses poumons ; cela le fit tousser. Il s’approcha du bar, qui lui arrivait à peine à la taille. Le barman, petit homme chauve aux grandes moustaches et au teint bilieux, le dévisagea sans mot dire.
« Une bière », dit Andrews.
Le barman prit une lourde chope sous le bar. Il ouvrit le robinet d’un des fûts posés sur de larges caisses en bois et fit couler la mousse blanche le long du verre.
« Ça fera vingt-cinq cents », dit-il en plaçant la chope devant Andrews.
Ce dernier y trempa les lèvres ; la bière insipide lui parut plus chaude que la salle. Il posa une pièce sur le comptoir. »

lundi 9 mars 2020

L'âme slave


« Dehors, juste au-dessus du wagon, dansent de légères étincelles bleues, produites par le frottement du réseau de câbles et d'antennes avec les caténaires, des étincelles comme des frêles incisions dans la masse compacte du ciel, qui éclairent des congères boueuses repoussées le long des voies, avec leurs formes arrondies, massives, tels des mammouths ou des dinosaures endormis, posés là dans l'attente d'un hypothétique réveil. »

NIce, 9 mars 1881.
Anna Alexandrovna, jeune aristocrate russe, est sur le quai de la gare. Une certaine impatience même à quitter ces lieux, d'une villégiature de luxe. Les "exils" bourgeois de ses parents sur la côte d'Azur l'ennuient. Elle est une de ces beautés, celle des filles de bord de mer, mais son âme slave la ramène toujours vers la grandeur de son pays, sa vodka, son herbe à bison et ses promenades à cheval dans l'immensité de ses steppes.

« Le train poursuit son avancée dans la nuit, comme s'il ouvrait la terre droit devant lui, rejetant les ténèbres de part et d'autre de la voie. La nuit est noire, d'un noir dense, serré, d'où toute trace de gris a disparu. »

Moscou, 8 mars 2012.
Irina, une de ces beautés des filles de l'Est qui se dévoile sur le papier glacé d'un magazine ou sur un site de rencontres pour ceux qui recherchent l'âme slave, avance timidement sur le quai. Une certaine appréhension l'envahit, comme une peur de l'inconnu. De Moscou à Nice, elle quitte tout pour Enzo, un de ces gars qui se réfugie derrière un pseudo pour rencontrer l'amour. Elle ne l'a jamais vu, ne lui a jamais parlé, mais le monde virtuel les a rapproché. Il aurait pu lui payer un billet d'avion, pourtant elle a préféré la lenteur du train, comme pour mieux respirer son attente et sentir le paysage défiler derrière la vitre du compartiment.  

jeudi 5 mars 2020

Euskal Balea

Elle s'appelle Oyana et voulait juste descendre au dépanneur, acheter quelques bières pour la soirée. Prendre un truc à manger pour une soirée tranquille à Montréal, à deux pas de la rue Sherbrooke. Une radio qui crépite, flash-info annonçant la dissolution de l'ETA. Un monde qui bascule, le sien. Les souvenirs resurgissent de son passé, d'une grande violence.

C'était il y a bien longtemps, elle prenait des photos de touristes sur la plage entre deux services dans un bar. Un soir, elle devait juste conduire une voiture, parce qu'un ami le lui avait demandé. Et puis la déflagration d'une bombe, une mère et son fils, simple dommage collatéral. Impossible à en supporter plus.

« J'ai erré dans la maison en me demandant ce que je pouvais emporter. J'ai photographié chaque pièce. J'ai choisi des vêtements : ma robe noire à pois blancs que tu aimes tant, mon pull en laine ramené de Calgary, mon manteau en cuir verte que tu m'avais acheté sur un coup de tête dans Kensignton Market. On était allés passer quelques jours à Toronto pour fêter nos dix ans. J'aurais pu prendre des CD mais ceux que j'aime sont déjà dans ma playlist : Bach, Sati, Tom Waits, Richard Desjardins, Brassens, la trame sonore de Broken Flowers, Janis Joplin, Gotan Project... J'ai quand même craqué pour le Stabat Mater de Vivaldi par Andreas choll et My World is Gone d'Otis Taylor. Par besoin de t'expliquer le pourquoi de ce titre. Côté bouquins, je me suis restreinte à trois. An Unfortunate Woman de Brautigan. Encore un signe ? La Femme aux lucioles de Jim Harrison et, parce que j'en ai tiré le début de cette confession, Alexis ou le traité du vain combat. J'ai aussi failli prendre La femme qui fuit mais je n'avais pas assez de place. Je te laisse mes Pléiades d'Hemingway, de Baudelaire et de Rabelais. J'emporte quelques bijoux.
C'est drôle de réaliser que, tout à coup au moment du départ, tant de choses auxquelles je croyais tenir m'apparaissent insignifiantes. Elles ne servaient qu'à consolider le château de cartes de ma vie.  »

dimanche 1 mars 2020

Putains de Tremblements


La lune s’élève dans le ciel. De ses rayons bleutés, elle irise le flot de la rivière. Un canoë à l’eau et c’est le début d’une nouvelle vie. La Délivrance, une autre histoire. Celle que je vais te conter aujourd’hui est une grande histoire d’amour entre un trouduc et une femme. Dalt & Maddy. J’aime bien quand dans l’intimité des silences, ces mots affectifs s’affichent, sourire d'une brune, bière blonde décapsulée à la main.  

« La lune est partout, irisant le gravier, striant les arbres d'ombres et de lumière ; couleur étain, la rivière est parsemée d'éclairs de ciel chatoyants. »

Il est d'abord question de canoë et d'un coureur de rivière, quelques parties de pêches sous un sourire éclatant de la vie. Une promesse, pas du genre pour le meilleur et pour le pire, mais plutôt avec des mots style jusqu'à mon désir le plus ardent. Ils s'aiment et se marient dans la nature du Wyoming, guides de pêches passionnés, avant de fonder leur entreprise de rafting dans les rivières tumultueuses de l'Oregon. Une nouvelle vie commence, prémice des tremblements à venir.

mardi 25 février 2020

une Montagne, un Lac, des Chemins et un Cours d'eau


Sur le quai d’une gare. Personne. Juste du vent, pas l’ombre d’une brune. Juste de la poussière balayée par le vent. La brume s’évapore, la lune s’enfuit, un train siffle. Puis le silence. D’un quai vide, d’une vie vide. Le train reprend son rythme lancinant, le regard sur l’horizon. Je regarde par la fenêtre le paysage défiler. Des arbres, des forêts, des clairières, des arbres, un lac. Je descends à l’arrêt suivant. Toujours personne sur le quai, personne qui m’attend. Je m’engouffre, petit chemin sous-boisé dont les méandres semblent grimper au-delà des montagnes. La sueur découle à chaque pas, atmosphère humide, au son des clochettes des temples voisins.

Bien étrange atmosphère où je plonge, à l’ombre de cryptomérias centenaires, un parfum de forêt et de solitude, dans un lieu à la fois mystique et mystérieux. Bien étrange bouquin que j’ai amené avec moi pour accompagner cette longue plage de silence où les âmes semblent avoir disparu, la mienne comprise. Entre deux pauses contemplatives, je lis quelques pages, ouvrant un roman hongrois, je me retrouve immergé dans la forêt du Kansaï à suivre les traces du petit-fils du prince Genji à la recherche d’un jardin d’une incroyable beauté.

samedi 22 février 2020

Monologue (Historias de Pampas)


Brunes ou blondes, elles s’ouvrent à moi, mystérieuses et vaporeuses. Je parle de bières, je parle de femmes. Enfoncée dans le tréfonds de la pampa, une belle argentine – ô pléonasme, toutes les argentines doivent être sublimes – une bouteille de bière coincée entre ses cuisses nues et chaudes – et caramélisées, la condensation de la bouteille coulant sur ses poils pubiens, blonds ou bruns. Elle pense. J’essaie de la pénétrer, son âme, sa beauté mystérieuse. Ses pensées intérieures filent, à vive allure, défilent comme le va-et-vient de ma bite dans sa chatte baveuse. Ses cuisses ouvertes s’offrent à l’intimité de mon moi. Son soi, elle n’y pense que trop. Elle se sent prisonnière. De son homme, ce genre d’homme qu’on qualifie de « mon amour » dans l’intimité d’un canapé. Crève, mon amour, même, pense-t-elle furieusement. De son bébé. Da sa vie, dans cet endroit reculé de l’Argentine, tragédie de sa vie.

De quoi rêve-t-elle, cette femme dans son long monologue intérieur. D’une autre vie, de son voisin, de la bite de son homme qui lui martèle le cul, la sueur aigre dégoulinant sur les draps.

« A chaque fois que mon mari me baise je cligne des yeux et c’est comme si on abattait un arbre. Comme des coups de hache. Je mange d’une main et la graisse dégouline. Je parle fort, je bave, mais on me baise quand même, je suis toujours appétissante. Contre le mur, tu aimes ça, dit-il, lascif. Menottée, comme tu l’as demandé. Je ne le reconnais pas. On dirait qu’il a pris des notes. Il me baise et mes yeux explosent à plusieurs reprises. L’exorciste. Je reste aveugle. Une pierre contre le front. Il me baise, il me baise et tout s’effondre, les objets tombent et se fracassent. Les petites tasses en porcelaine de la grand-mère. Les images encadrées rapportées d’Italie. Ma maison est un dépôt de verre. Mon fémur me fait mal. Je ne dis rien. Pour une fois j’entre dans son jeu. Le petit mari fort en tautologies s’est dégourdi. Le rapace s’est réveillé. Je me noie sans résistance dans ses fluides. Il dit même pute. Il le dit et sa bouche s’emplit d’une eau rageuse. De l’eau polluée. Ce ne sont pas ses mots. Loué soit le Seigneur. Il a appris, a-t-il observé l’autre ? Mais ça ne me sert plus à rien. J’essaie de lui appartenir. Je lui donne mon cuir chevelu. Prends. Je lui donne mon cerveau. Je lui donne ma peau tendue. Pince-la. Je lui donne mes cils, je me fiche de les perdre. Que mes yeux s’assèchent en un clignotement. Je m’offre. Sers-toi. Tiens. Goûte. Je veux être son épouse mais je le regarde, étonnée comme une inconnue. Une femme qui fait la sieste et se fait agresser par une ombre. […] C’est fini. Je le laisse me toucher encore. On est tout baveux. Maintenant viennent l’étreinte et le baiser humide. Maintenant vient le harcèlement de l’amour. Je veux me fondre… »

samedi 15 février 2020

Questions pour un Champion


Les lumières sur le plateau s’éteignent. Un public en délire et en sueur, chauffé au thé glacé Earl grey, retient sa respiration avant d’hurler de plaisir ou de fantasmes lorsque le projecteur illumine le Maître de cérémonie, j’ai nommé, j’ai nono, j’ai mémé, non laisse mémé dehors, j’ai nommé JULIEN LEPERSSSSSS… Applaudissements dans les gradins, des soutiens-gorges volent, le piercing du téton est tendance, des rires à gorges déployés, des fan-clubs enjoués et des déambulateurs laissés à l’entrée. C’estttt Questionnnns pour un CHAMPIONNNN !

« Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. » Olivier Liron commence ainsi, presque comme une excuse de n’être pas dans le même moule que la société. Il file aux toilettes, trempe une madeleine dans son coca et revient derrière son pupitre attendant la nouvelle question de Juju. Juju, il l’aime bien, et je crois que c’est réciproque. D’ailleurs tout le monde aime Juju, le gars de la télé qui a rêvé toute sa vie d'être chanteur. C’est donc pour lui, cette foule en délire. Il a ses fiches, il regarde Olivier, il regarde le public, il me regarde et crie question botanique. La banane, c’est là où il est le plus fort, pas moi, j’ai séché tous mes cours de biologie végétale.

« Quand on ne peut pas parler, on construit des forteresses. Ma forteresse à moi est faite de solitude et de colère. Ma forteresse à moi est faite de poésie et de silence. Ma forteresse à moi est faite d’un long hurlement. Ma forteresse à moi est imprenable. Et j’en suis le prisonnier. »

vendredi 14 février 2020

Un Air de Gershwin


Quelques notes au piano. Assis dans le noir, l’âme allongée sur un parfum de jasmin, je garde les yeux clos pour capter l’émotion, l’essence de ces notes si sibyllines. Le soleil se couche, les ombres s’agrandissent, la nuit se pare de ses étoiles, j’ai toujours les yeux fermés. Et je laisse le temps filer, il coule sur ma peau nue et froide. Un rayon de lune essaie de percer les ténèbres de mes volets, mais un mur de silence me maintient à l’écart. Et dans ce silence, un homme seul avec son instrument à longue queue, un Steinway. Brillant et dépoussiéré, le genre d’engin à être entretenu par des mains délicates, il sonne la magie du silence. 

mardi 11 février 2020

Brouillard

Bienvenue à Grosvenore-Mine, ses joies, ses pochetrons et ses kidnappeurs d’enfants. Voilà la pancarte que j’aurais dû lire avant d’entrer dans ce bled aux confins du bush australien. Mon Nissan 4x4 chargé de poussière, la traversée du désert, une cassette à bande magnétique de Nick Cave dans l’autoradio crachote ses sombres mélopées. La poussière se soulève de l’asphalte brûlant, ma gorge brûlée par l’incandescence du soleil, une allumette craque et mon corps s’enflamme aussitôt, combustion spontanée d’une vie dans le brouillard.

« A mon deuxième réveil, il faisait jour, mais j’étais dans le brouillard.
Le vrai, je veux dire.
Pas celui dans ma tête, un vrai brouillard de belle et authentique vapeur d’eau qui enveloppait les vitres du Nissan de sa grisaille ouatée.
Ça arrive, dans le bush.
Un déluge s’abat au milieu de la nuit. La roche, qui n’est jamais très loin sous le sable, empêche l’écoulement de l’eau. Le matin, un quart d’heure après s’être levé, le soleil commence à souffler sur cette partie du monde son haleine de dragon furax. Le sol imbibé de flotte se met à fumer et bientôt on n’y voit plus à un mètre. »

jeudi 6 février 2020

Muskogee, Oklahoma


Un vent chaud souffle sur cette crinière rousse, jeune et flamboyante, dans les collines de Californie. Beck Westbrook, apprentie comédienne. Dans sa poubelle, le corps démembré d'une jeune femme se mêle à l'air déjà suffocant de cette nuit étoilée. Ça ne donne pas trop envie d'y plonger ses mains manucurées essentiellement occupées à masturber la bite molle de son vieux compagnon richard. La célébrité dans ce milieu a un prix, celui des castings.

Un étrange homme, ce Wes, qui se retrouve souvent dans son point de vue. Peintre mystérieux d'une peinture encore plus mystérieuse, sombre et saignante même, il a une obsession pour les femmes. Dis-moi, Wes, ça ne serait pas plutôt les taches de rousseur qui te motivent dans cette obsession. Une rencontre se dessine mais surtout un retour aux sources, Muskogee, Oklahoma, un bled perdu dans la profondeur de l'Amérique, pas très bandant comme nom mais pourtant une belle rousse sur un air de country, ça se chevauche bien.

dimanche 2 février 2020

Un jour, j'irai à New-York avec... Loulou


Les primevères sont derrière moi. HP Ignition, une autre histoire. A bord du ferry, un vent glacial s'emmêle dans les méandres de ma crinière grasse qu'un shampoing à la moelle de bambou ne serait rendre l'éclat de sa jeunesse. Les hauts buildings de Manhattan s'érigent face à moi, je me sens petit, minable, une poussière d'étoile, de vie, de Ground Zero. Je la vois, elle, ravissante brune. Bianca. Quelque chose dans ses yeux, son regard qui me pénètre. J'ai envie de respirer ses cheveux, je ne sais pas ce que sent la moelle de bambou ?

« J'atterris dans un bar d'un tout autre style. La clientèle est différente : des métalleux aux cheveux longs, tatoués de la tête aux pieds pour la plupart. La musique à fond, je crois reconnaître un air de Deep Purple. Jo tient toujours ma main. J'ai le choix entre une IPA et une Brooklyn Lager, les deux seules boissons à la carte. Je le laisse choisir. Je n'aime pas la bière. Mais ce soir, c'est différent. C'est très rafraîchissant, comme Jo. J'attrape ma pinte. Jo disparaît. Je me retrouve toute seule à boire. »

Une musique dans un bar, playlist d'une autre époque. David Bowie est resté dans son corps. Deep Purple est dans le mien. Je fais un compromis, Guns N' Roses pour raviver ses souvenirs. Elle est seule devant son verre de bière. Je connais bien cette situation. Devant ma pinte, à la regarder. Ou sur un banc, à l'observer. Sa mélancolie, sa tristesse, son envie. Je plonge dans son regard, comme un poivrot dans son verre, ou un pauvre type dans le vide du haut de son immeuble. La situation m'est familière, ces flashs sont fréquents dans les putains de vie. No Hope. 

dimanche 26 janvier 2020

HP. Ignition


Un banc sous un arbre, quelques pigeons s’y sont abandonnés. Une note de silence, la musique de ma vie. Je m’assois. Quelques oiseaux fredonnent leurs ébats envolés. Seul. Mon regard se pose sur cette grande bâtisse qui se dresse devant moi, à l’ombre du soleil. D’un autre âge, austère malgré son nom fleuri, j’ai la triste impression de me retrouver face à une prison sans barreaux. Les Primevères, HP. Ignition.

« Je refusais de manger. Ils ont fini par me poser une sonde afin de m’alimenter. Chaque soir, avant d’aller me coucher, un infirmier fait rentrer le tube par mes narines. Deux poches de liquide opaque me nourrissent. Le tube remplit mon estomac. Je ne connais pas son goût, j’imagine un lait concentré chimique saveur protéines, glucides, lipides, vitamines. Vers quatre heures du matin, un infirmier vient me changer les poches. Deux litres par nuit. Gavée, comme une oie. J’attends l’abattoir. Mon corps rejette le liquide, il a compris. Il goûte : oppression, soumission, détention, gavage, remplissage. Il dégoûte. »


mardi 21 janvier 2020

L'Innocence de l'Aube

Une petite fille, mignonne comme tout, le teint blanc et slave, un matin comme tant d'autres, un jour de rentrée des classes. Le sourire et la joie de vivre respirent de chacun de ses petits pas. Elle discute de tout et de rien, d'hier ou de la semaine dernière, sur un chemin caillouteux quelques touffes d'herbes éprises de rosée, avec sa meilleure copine, comme deux pipelettes qui ne se sont pas vues depuis la veille. Derrière, le grand-père ferme la marche, à son allure, une allure de grand-père. Elles rentrent toutes deux dans le gymnase, habillées comme deux princesses des steppes, rubans dans les cheveux. J'ai soif, et je te dis qu'il va m'en falloir un peu plus qu'une gamine aussi jolie soit-elle dans l'enceinte de son école pour m'émouvoir. J'ai chaud. Elle semble avoir oublié son grand-père, mais il connait la route et il la rejoindra dans quelques minutes, le souffle toujours un peu plus court chaque jour.

Bien que j'ai passé l'âge de lire des histoires de princesses – même de la taïga - ou de petites filles, je suis pris dans l'histoire, la petite dans la grande. Dois-je y mettre une majuscule ou n'est-ce qu'un fait tragique de l'humanité ? L'émotion arrive lentement en moi, comme cette bière salvatrice qui s'écoule tout aussi lentement en moi. Elle a soif, moi aussi. Le roman commence par un poème de Rimbaud, un truc sur l'enfance du genre « au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir...il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse. Le roman finit ainsi : à Beslan, en Ossétie du Nord, dans la Fédération de Russie, le 3 septembre 2004, trois cent trente et une personnes, dont cent quatre-vingt-six enfants, ont trouvé la mort au terme d'une prise d'otages qui les a tenues emprisonnées trois jours durant, sans eau, dans un gymnase surchauffé. Tam ta tam,

Tam ta tam

vendredi 17 janvier 2020

Poussières du Nord


Il fait froid, il fait sale. Des poussières du Nord. Bienvenue chez les ch’tis où les hommes battent leurs femmes avant ou après d’aller boire une bière entre potes, où les filles se font prendre dès l’âge de floraison, où il n’y a même plus assez de patates pour faire des frites, seuls quelques quignons de pains rassis trônent encore sur la table ou dans la soupe. Une lecture du grand Nord, celui des Hauts-de-France maintenant, celui des bas-fonds d’antan, le temps de Zola. Cette poussière noire se retrouve sur tout le paysage, et même là où on ne l’attend pas, dans les bronches et les poumons. Les gars qui descendent à la mine, en ressortent le teint noir. Leurs crachats sont mêmes devenus noirs. Même la misère leurs fait broyer du noir. Ne pense pas à ton petit noir du matin, même dilué avec un ersatz de chicorée, le goût reste infect et l’amertume prenante. L’eau noir probablement. L’amertume de la vie les emporte au tréfonds de la terre, à creuser des galeries souterraines pour un extraire une substance qui n’a rien à voir avec l’or noir, et pourtant. Back in Black.

« Le puits dévorateur avait avalé sa ration quotidienne d’hommes, près de sept cents ouvriers, qui besognaient à cette heure dans cette fourmilière géante, trouant la terre de toutes parts, la criblant ainsi qu’un vieux bois piqué de vers. Et, au milieu du silence lourd, de l’écrasement des couches profondes, on aurait pu, l’oreille collée à la roche, entendre le branle de ces insectes humains en marche, depuis le vol du câble qui montait et descendait la cage d’extraction, jusqu’à la mesure des outils entamant la houille, au fond des chantiers d’abattage. »

dimanche 12 janvier 2020

Le Binoclard du Midwest


Un jour que je me promène dans la campagne du Midwest, entre les tracteurs et les champs de maïs transgéniques, je croise le regard d’un gamin du coin, à l’accent fort prononcé de chewing-gum. De loin, il ne me voit pas l’observer, un vrai binoclard plus myope qu’une taupe, s’il y avait encore des taupes dans ces champs à l’abondance de pesticide. Il me rappelle vaguement quelqu’un, un type que j’avais vu à la télé, dans un film de Nicholas Ray, Jimmy et sa légende.

Et, un jour, il s'est présenté.
Jimmy Dean, étudiant en droit.
Franchement, il n'avait rien pour lui.
Un petit jeune homme, les dents barrés par un bridge, et gauche avec ça, l'air d'un oiseau tombé du nid, un accent impossible par moments, des réminiscences du Midwest, une diction imprécise qui rendait certaines de ses phrases parfaitement incompréhensibles.
Je n'ai aucun mal à l'avouer : je n'ai pas repéré au premier coup d’œil qu'il deviendrait celui qu'il est devenu.

Du coup, sa vie défile devant moi à la vitesse grand V, comme à bord d’une Porsche 550 Spyder. Des pages de sa vie se tournent et filent, pas que l’envie de connaître sa fin ou sa vie se fait pressente, mais l’écriture est fluide. Depuis son enfance, ses premiers pas sur les planches dans une troupe d’amateurs du lycée, avec une prof qui en pincerait pour lui que ça ne m’étonnerait guère.

mercredi 8 janvier 2020

Les Escales de Nad' et du Bison : Russie

Lieu : Russie (Komsomolsk-sur-l'Amour)
Lever du soleil : 8h52  | Coucher du soleil : 17h03
Décalage horaire : - 1h
Météo : -27°. Beau temps, peu nuageux
Coordonnée GPS : 50° 33' 1.2" Nord, 137° 0' 35.8" Est
Musique : Tchaïkovsky : Piano Concerto N°1, Yuja Wang
Un Verre au Comptoir : Zubrowka Biala




« Du fleuve parvenait le froissement sonore des glaces qui commençaient à fondre. Dans l'air planait, grisante, la senteur froide des eaux qui se libéraient, encore invisibles, sous les neiges. Le soleil m'éblouissait et, au début, je ne réussissais pas à fixer ce visage aimé qui me souriait, je clignais des yeux, devinant inconsciemment qu'il ne s'agissait pas seulement du soleil mais de l'incapacité pour un regard humain à percevoir, au-delà de l'harmonie des traits, cette beauté insaisissable qui se créait et se recréait à chaque instant. »

mercredi 1 janvier 2020

Un Canon sur la Tempe


Jim, un calibre .44 Magnum dans la poche. Jim, le père de David. Jim, fatigué, lassé, usé par la vie. Une putain de vie, alors il a bien le droit d’avoir son flingue sur lui. Pour être toujours prêt. Le canon froid et métallique dans la bouche, sur la tempe, sous le menton. Sentir cette tension. L’objet de cette attention : le suicide. D’un père, d’un proche.

Jim souffre, intérieurement d’abord. Mais il arrive à exprimer à minima ce malaise qui campe en lui depuis trop longtemps. On pourrait croire à un début, celui de la conscience et de la prise en charge, psychiatre et médicaments pour soulager la peine, un soutien familial. Pourtant, il ne cesse de clamer qu’il veut en finir, qu’il va en finir. Une balle dans le magnum et l’explosion finale.

« J'aurais dû être un meilleur père, un meilleur époux, un meilleur chrétien, un meilleur dentiste, un homme meilleur. Dans mon enfance, je posais des collets, et pour être totalement honnête, j'aurais aimé passer ma vie en forêt, loin des gens, mais j'ai été obligé de discuter avec eux tous les jours, et je dois encore parler. Je suis censé sourire, aussi, mais je ne crois pas que ça me soit arrivé depuis une décennie ou deux. Chaque nouvelle année n'est qu'une période à traverser, du temps à passer, rien à désirer. »