« Le grondement d’une corne de brume rependait à l’infini sa musique désolée de violoncelle. »
Si
l’histoire commence à Fès, dans la Medina, je la retrouve à Bergen, cette jeune
fille frêle et fragile, tout au Nord de l’Europe, au Nord de la vie, du froid
et des ancêtres viking qui boivent leur cervoise dans des crânes humains. Il
pleut, comme tous les jours. La nuit tombe vite mais des étoiles scintillent
encore dans le ciel. Probablement l’âme des ancêtres qui veillent sur les corps
encore vivants. Mais j’apprends vite qu’elle n’est plus vraiment vivante. Un
passé lourd, des coups et une fuite. Bergen, comme une échappatoire avec vue
sur la mer, mais pas la Méditerranée. « Qui n’a pas vu la pluie tomber à Bergen ne sait rien de la pluie. Chaque jour il pleut. Ici, lever les yeux vers le ciel n’est pas un signe d’espoir mais de résignation. Une pluie qui ne mouille pas, prétendent les Bergenois pour faire bonne figure devant une étrangère. C’est vrai qu’elle ne mouille pas, à condition de lui échapper, de pousser la porte d’un de ces pubs où la bière pression et les jeux de fléchettes s’y entendent pour égayer les nuits précoces de la cité hanséatique. »
Je
pousse une porte, un pub bruyant, des hommes bourrus qui chantent, lancent des
fléchettes et cognent des choppes en métal. « Krol » ! En tous sens. Cela « krol » de partout – et j’ai oublié de mettre une sk[r]oll au frais. La langue y est
inconnue, mais belle. Au Maroc aussi, elle m’était inconnue mais me paraissait
moins belle, plus écorchée. Elle, je la sens justement écorchée, comme une
abandonnée de la vie, malgré ses vingt-trois hivers. Comme quoi, certaines
blessures physiques atteignent au plus profond de l’âme.