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mercredi 12 avril 2023

Bogotá sous la pluie

"Elle ouvrit la vitrine du bar et en sortit une bouteille de Bombay Sapphire. Elle en remplit un demi-verre avec des glaçons et ajouta deux zestes de citron. Les Tonic étaient dans le frigo. Trop sucrés à son goût, mais c'était la seule marque qu'on trouvait à Bogotá. Juste un doigt pour ne pas masquer la saveur du gin. Elle rangea la bouteille à coté d'une de Gordon's, qu'elle aimait dans le martini, et une de Beefeater, plus fort. Dans le fond, il y avait celle de Hendrick's pour boire pur et une encore intacte de Gilbey's, que Silanpa lui avait offerte en lui disant que c'était le gin préféré d'un écrivain nord-américain. Cheever ou Hemingway ? "
 
Trois jours de pluie, non-stop. 
Le ciel est chargé, noir sombre. La lumière reste obscure, de jour comme de nuit. Grise et triste. L'eau coule, coule, coule, du ciel, des toits, sur les réverbères, sur un terrain abandonné. La terre devient boue, marron sale, des corbeaux, peut-être même des vautours volent au-dessus de cette coulée, en cercle parfait. Des bouts d'os sont déterrés, blanchis par la pluie, par le temps. Deux jambes, puis deux bras. Parfaitement découpés. Pas de tronc, pas de tête. Un cordon de sécurité est mis en place, à la recherche du reste.
 

dimanche 2 octobre 2022

Le Canal de Conrad

Ô toi qui a lu le « Nostromo » de Joseph Conrad, tu rentreras de plein pied dans la boue de ce roman. Et même si tes sabots ne sont pas encore crottés par cette première aventure, le regard neuf porté vers cet imaginaire, tu t’engouffreras dans cette « Histoire secrète du Costaguana » comme certains enfouissent leur tête dans un tonneau de vieux rhum colombien. Vierge ou presque de Conrad (au cœur des ténèbres), je suis. Vierge ou presque de Vasquez (le bruit des choses qui tombent), je suis également. Mais parce qu’il faut vivre, je m’enfonce dans la forêt vierge, moite, humide, boueuse, des moustiques aussi gros que des éléphants. Dans cette jungle verdoyante et hurlante, des cris de détresse, animal ou humain, je pars à la grande Aventure, celle qui transporte une âme, transforme un pays. Aux prémices, il y a deux hommes, don Miguel Felipe Rodrigo Lázaro del Niño Jesús Altamirano et Teodor Józef Konrad Korzeniowski, plus communément appelé Miguel Altaminaro et Joseph Conrad, le journaliste détenteur de la vérité face à l’écrivain-marin usurpateur, car n’allez pas croire un traitre mot de ce Nostromo…

« Mon histoire commence en février 1820, cinq mois après l'entrée victorieuse de Simón Bolívar dans la capitale de mon pays libéré de fraîche date. Toute histoire a un père, et celle-ci commence avec la naissance du mien, don Miguel Felipe Rodrigo Lázaro del Niño Jesús Altamirano. Connu de ses amis comme le Dernier Homme de la Renaissance, Miguel Altamirano est né à Santa Fe de Bogotá, ville schizophrène que j'appellerai désormais indistinctement Santa Fe, Bogotá ou Cette Foutue Ville. Au moment même où ma grand-mère tirait violemment les cheveux de la sage-femme et poussait des cris qui épouvantaient les esclaves, à quelques pas de là, on édictait la loi qui permit à Bolívar, en qualité de père de la patrie, de choisir le nom de ce pays tout juste sorti du four et de le baptiser solennellement. La république de Colombie - pays schizophrène appelé par la suite Nouvelle-Grenade, puis Etats-Unis de Colombie et même Ce Foutu Pays - était donc encore un nourrisson, et les cadavres des Espagnols fusillés n'avaient pas eu le temps de refroidir. Mais hormis la cérémonie superflue de ce baptême, nul autre fait historique ne marque ou signale la naissance de mon père. Certes, j'avoue avoir été tenté de la faire correspondre au jour de l'indépendance. Il m'aurait suffi pour ce faire de la reculer de quelques mois à peine. (Je ne peux m’empêcher à présent de me demander si cela aurait dérangé quelqu'un ou même si quelqu'un s'en serait aperçu.) En vous faisant cet aveu, j'espère ne pas démériter de votre confiance. Chers lecteurs et jurés, je sais que je suis enclin au révisionnisme et à la mythographie et qu'il m'arrive de m'égarer, mais je reviens toujours au bercail narratif, aux règles complexes de l'exactitude et de la véracité. »

vendredi 13 août 2021

Les Lumières de Medellín


D'un coté, il y a Antonio et Emilio, fous amoureux de Rosario, la femme fatale de Colombie. Rosario aime Emilio mais se confie à Antonio. Le triangle amoureux de
Medellín semble aussi dangereux et fatal que le triangle des Bermudes. De l'autre coté - ou de partout autour, il y a la belle Medellín, cette ville sublimement parée de lumière et de violence.
 
Rosario est de ces femmes qui sont à la fois le venin et l'antidote. Elle guérit celui qu'elle veut guérir, et elle tue celui qu'elle veut tuer.

Rosario se retrouve à l'hosto, une balle en plein cœur, Antonio le cœur déchiré à son chevet. Rosario, la fille aux ciseaux. Ne me demande pas d'où lui survient ce surnom, ça risque de faire mal à ta virilité masculine. Oh oui, j'ose imaginé, mais putain que ça doit faire mal... Aussi mal qu'un cœur brisé. Et si je suis avec plaisir la jeunesse de ce trio dans ce qui ressemble à une chevauchée fantastique dans la nuit et la violence, c'est surtout pour découvrir les lumières de la cité colombienne, ses obscures ruelles et ses étoiles qui veillent tard dans la nuit. Roman nocturne sous les néons blafards de l'hôpital. 

De la fenêtre de l'hôpital, Medellín ressemble à une crèche. De petites lumières incrustées dans les montagnes scintillent comme des étoiles. Il ne reste plus aucune partie sombre dans la cordillère trouée de lumières du pied jusqu'à la cime, la "petite tasse d'argent" brille comme jamais. Les immeubles éclairés lui donnent une allure de grand bazar cosmopolite, un air de grandeur qui nous fait penser que nous avons vaincu le sous-développement. Le métro la traverse en son milieu, et la première fois que nous le vîmes circuler, nous crûmes que nous avions enfin cesser d'être pauvres.
- Comme elle est belle vue d'ici, disions-nous, tous ceux qui contemplions la cité d'en haut.

dimanche 11 avril 2021

Le Long des Golfes pas très Clairs

Il était assis sur un banc de bois, à l'ombre des feuilles jaunes du parc solitaire, plongé dans la contemplation des cygnes poussiéreux, les deux mains appuyées sur le pommeau d'argent de sa canne, et songeant à la mort. Lors de son premier séjour à Genève le lac était diaphane et serein, les mouettes paisibles, venaient picorer dans sa main, et les filles de joie paraissaient des sylphides de six heures du soir avec leurs volants d'organdi et leurs ombrelles en soie. A présent, aussi loin que portait sa vue, la seule femme accessible était une marchande de fleurs sur le quai désert. Il lui en coûtait de croire que le temps avait pu faire de pareils ravages dans sa vie comme dans le monde. 

L'écrivain voyage, conte et raconte ses contes. Je l'imagine dans son hacienda, l'ombre qui apporte un brin de fraîcheur à sa cerveza muy fresca. L'écrivain se pose ainsi, reprend des notes de jeunesse, évoque ses souvenirs, retriture de vieux textes. Gaby, après tout c'est notre troisième rencontre, je peux me permettre quelques familiarités, ce n'est pas un prix Nobel qui va m'intimider... enfin si, ce genre de prix ou d'honneur me fait un peu trembler, d'appréhension ou de peur... Gabi, Ô Gabi, donc aurait pu m'emmener dans son hacienda du côté d'Aracataca ; non, il commence par me promener aux abords du lac de Genève, à la rencontre d'un pauvre type, oh pardon monsieur le président, d'un ex-président déchu. Puis je file en Italie, en France, en Espagne... Rome, Paris, Barcelone... bref, je fais le tour de la Méditerranée, il y a moins de poussière qu'en Amérique du Sud, cependant... 

vendredi 11 octobre 2019

Rum y Rumba


Viens… Je t’emmène, jusqu’au bout de la nuit, au bout de la vie. Une folle nuit d’insomnie, à Cali. Santiago de Cali, berceau colombien de la salsa et de la danse. La musique déverse son flot de déhanchements à chaque coin de rue, et crois-moi, j’aime le déhanchement de ces femmes, dans le genre brune épicée au sourire ravageur. Timidement, je suis du regard Maria qui n'a de regards que pour ces ténébreux colombiens aux regards de braise capables de lui traduire les grandes chansons de rock américain, de danser toutes les sambas de la nuit, de lui fournir quelques comprimés d’une blancheur cocaïnée… Bref rien pour moi, mais je me contente d’observer son sourire et sa vie à distance. Elle a de toute façon l’air si heureuse loin de ma personne que personne ne s’en émeuve la bouteille de rhum à portée de main la narine hésitante face à cette ligne toute tracée et immaculée.

Une ballade et balade, nocturne, musicale, sous le clair de lune, dans les ruelles sombres et sous cocaïne, odeur puissante d’urine et de vomis. Du rock à la rumba, des pierres qui roulent, de la mousse dans un verre, Que Viva la Musica ! dirait un révolutionnaire, suivi de la belle Maria et de son sourire, fuyant sa clique d’admirateurs à sa suite. Elle est belle, Maria, toujours aussi belle qu’à son premier chapitre, toujours aussi fraîche même au bout de la nuit, mélange de jasmin et de sueur, je renifle, non pas de coke pour moi, juste sa fragrance enivrante, mon envie de lui verser sur son corps ma bouteille de rhum qui glisse entre ses seins, qui imbibe ses poils pubiens que je m’empresse de lécher, la langue assoiffée de ces prénoms en a. A moins que cette nuit de débauche et de rumba ne soit qu’une longue hallucination solitaire dans l’ombre de la lune bleue.

mardi 24 juillet 2018

Chronique d'une Beuverie Annoncée

Santiago Nasar va mourir. C’est annoncé dès le départ, dès le titre du roman. C’est un fait. On n’y pourra rien. Pas la peine de chercher à le sauver, sa mort est annoncée, et ce n’est pas à moi de la chroniquer. Enfin, si, quand même un peu sinon, je ne serais pas devant toi à te parler d’un roman de Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littérature, prix pour moi d’une atmosphère tourbillonnante. Laisse la bouteille sur la table, le temps de me servir un verre, ou deux, chronique d'une beuverie annoncée.

Je ne te cacherais pas plus longtemps les coupables, ni mêmes les aboutissants de ce fol, et étrange, lendemain de noce. Alors que tout le monde reprend ses esprits fortement embrumés par le flot d’alcool qui s’y est déversé durant ces deux jours de fêtes, Santiago Nasar va mourir. Des trompettes sonnent dans le vent, vent qui fait tourbillonner la poussière. Dès qu’il y a de la poussière, je me retrouve dans mon élément, poussière de vie qui s’envole, comme la mienne de vie. Des trompettes dansent, façon mariachis. Je les entends entre les paragraphes de l’auteur. Ses phrases doivent être à l’unisson du vent et de la musique, j’avais constamment le sentiment étrange de voir tourbillonner la poussière et la musique.

« La cérémonie officielle s’acheva à six heures du soir, quand les invités d’honneur se retirèrent. Le bateau repartit tous feux allumés, en laissant un sillage de valses jouées au piano mécanique, et nous restâmes durant un instant à la dérive au-dessus d’un abîme d’incertitude avant de nous reconnaître les uns et les autres et de nous enfoncer dans la mangrove de la beuverie. »