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mercredi 13 novembre 2024

La Poussière de Chet


"Des phrasés simples dits avec le cœur." C'est ainsi que je peux moi aussi résumer le ressenti de chacun de ses disques. Chet a quelque chose en plus, comme de la fragilité, comme une âme emplie de tristesse car le cœur est toujours triste. Et la tristesse colle à la peau de certains hommes. 

Mais c'était sans compter "le vice, la nuit". Il est loin le temps de ses débuts avec l'oiseau Bird. Joints avec cette histoire, deux disques sur le début de la carrière de Chet Baker, les années 1953 - 1955. A l'époque il avait encore toutes ses dents, non brisées par quelques types de la rue venus lui ponctionner le prix de son fix'... La nuit, la drogue, et les hôtels minables qui s'enchainent, les arrestations aussi... Les draps et la moquette puent la pisse, le renfermé, lieux de solitude et de poussière. Moi je préfère me replonger dans sa discographie et oublier la misère d'un homme perdu dans ses "Poésies de poussières et de routes lointaines".

Chet a l'art de "Faire parler l'atmosphère, l'air entre les notes". Sa musique me parle alors je m'écoute My Funny Valentine, deux minutes vingt à ses débuts, des minutes qui vont s'étirer au fil du temps, jusqu'à ces fameuses trois heures du matin, un 13 mai 1988 à Amsterdam. 13 mai, une date marquante pour une "Nuit de pluie, la route qui appelle".

lundi 26 août 2024

Le Cas K


Avec le temps, il était temps, tant d'envie, tant d'attente, que je plonge dans les eaux troubles de Dino Buzzati, que je réfléchisse à la profondeur philosophique du cas K. Tant apprécié, certains lecteurs-folkeurs firent de ce K leur livre de chevet (ne vous retournez pas, ils se reconnaîtront aisément, généralement ils portent un verre à la main et la mélancolie d'une guitare dans l'autre). D'autres lecteurs-écrivaquiers (et souvent ce sont les mêmes que les précédents) ont le désert qui leur colle à la peau, et font de ce K, un K intéressant, voir passionnant, mais triste. Oui quand on parle de Buzzati, on se sent obligé d'évoquer, ne serait-ce que l'instant d'une micro-seconde son autre monument.

J'ai donc eu enfin - et c'est peu dire - le courage moi-aussi de prendre en pleine main ce K et de m'abreuver de ces quarante-quatre petites histoires comme autant de petits shots de whiskys à peine fumé. Ne sachant pas ce que j'allais y trouver avant, mis à part quelques effleurements fantastiques, ce sont donc les yeux fermés que je pénétra l'antre de la pensée de l'auteur. Et qui ai-je donc rencontré au fond de cet abîme littéraire, en plus de ce monstre marin qui donna les lettres de noblesse à ce recueil ?...
 

jeudi 22 juin 2023

Marais Romagnol


"En haut, sous le rebord du toit, on pouvait lire une inscription de style Art nouveau en lettres peintes écaillées : Nuovariva. Le nom d’un port, et en effet autrefois c’en était un. On pouvait voir des radeaux chargés de marchandises poussés par des hommes au moyen de perches qu’ils enfonçaient dans la vase. Le comble c’est qu’aucun d’entre eux n’avait jamais vu la mer. Il existe des horizons plus vastes, mais en cet endroit de la basse plaine, c’est difficile à imaginer. Nous sommes l’eau, la terre et le ciel."

La brume, épaisse comme le voile d'une femme en deuil, s'étend sur les marais nauséabonds proches de Nuovariva, une terre boueuse d’Emilie-Romagne. Des vapeurs de cadavres, cette odeur puante se mélange au méthane de la terre. De ces marais, si on les asséchait, on retrouverait probablement de nombreux corps en putréfaction, des corps de femmes, plusieurs dizaines de femmes laissées là, à l'appétit des vers, aux regards des corneilles. Il y fait frais, en ces jours de la Merlette, les jours les plus froids de janvier dans cette zone médiane de l'Italie, si bien que même un flux de vapeur s’échapperait de la bouche des morts. 

Et c’est dans le café du coin, au milieu des petits vieux qui font encore vivre le village, à coup de prosecco et de spritz, que je croise le regard de la Merlette, une peau si blanche à prendre des bains de lune. Chroniqueuse judiciaire, mais surtout revenue d’entre les morts et du marais, elle enquête sur ces oubliées, ces femmes laissées pour mortes dans le marais. Et ce qui est sûr c’est que le « travail » ne manque pas, vu la qualité de ces messieurs, les premiers coupables, à violenter jusqu’à la mort ces femmes. Son secret, les mortes lui parlent, la vengeance peut ainsi s’exercer, dans une même violence, sombre et sauvage.   

dimanche 5 septembre 2021

Les Escales de Nad' et du Bison : Italie

Lieu : Piombino, Italie
Lever du soleil : 6h46  | Coucher du soleil : 19h37
Décalage horaire : 0h
Météo : 27° ressenti 30°. Ensoleillé, rafales de nord-ouest 30 km/h.
Coordonnée GPS : 42°55’15.42 N / 10°31’33.276 E
Musique : Une barque sur l’océan, Béatrice Rana (Ravel)
Un Verre au Comptoir : Chimay




"Une pancarte noire en lettres orange indiquait la "zone artisanale". Avait indiqué. Parce que quelqu'un, génial, avait récemment noirci le a, le r, le t, le i et le s. C'était plus fidèle à la réalité, maintenant."

mercredi 11 novembre 2020

Voisin, Voisine


Des odeurs de citrons charriées par le vent s’engouffrent dans les ruelles écrasées par le soleil de l’après-midi. Je déambule entre deux ombres, ombre de moi-même, en direction de la plage. Le regard perdu dans mes pensées, celles qui te font dire que ta place n’est pas ici, celles qui te proposent d’en finir de la plus belle des manières, en toute discrétion. Un air de trompette s’évapore d’une fenêtre, la suavité de Paolo Fresu, un air marin, un air de Sardaigne. La voisine y apparaît, à demi-dénudée, un gros sein qui prend l’air chaud du vent. Je la regarde, son sourire, la longueur de ses cheveux qui habillerait presque sa nudité. La chaleur écrasante toujours, la sueur perlante, je continue mon chemin avec mes tristes pensées, la mine solitaire n’écoutant que le vent se distiller entre les notes de Paolo. D’ailleurs ou justement, une nouvelle pensée s’aventure entre les habituelles, je repense à son album mystique « Mare Nostrum », la voisine a de sublimes écoutes en plus de sublimes courbes.   

 

« …elle était tellement fatiguée à cette heure-là, et il faisait si chaud, et elle passait les nuits à ne pas pouvoir dormir, à cause de ses pensées tristes, ne se tranquillisant que si elle arrivait à perfectionner son suicide. D’ailleurs, quel mal y a-t-il à se suicider, quand vous savez que votre enfant sera entre de bonnes mains… »

jeudi 23 juillet 2020

Le Sommet des Dieux


Je le vois descendre de la montagne, le regard vidé de sens, vidé de vie. Un montagnard solitaire, berger à ses heures perdues, qui recherche aux sommets de ses alpages la quiétude, le bien-être, cette sensation de tutoyer les dieux. Dieu, il en sera question, Elohim, tout là-haut, comme une rencontre divine qu’un vent a ramené jusqu’à ma conscience.  

« Le dernier pas de la montée lui faisait toucher l’extrémité où s’arrête la terre et où commence le ciel. Un sommet atteint est un bord de frontière entre le fini et l’immense. Là, il arrivait à la distance maximale de son point de départ. Un sommet n’est pas une ligne d’arrivée, c’est un barrage. Là, il faisait l’expérience du vertige qui, en lui, n’était pas un appel du vide vers le bas, mais se pencher sur le vide du haut. Là, sur le sommet, il percevait la divinité qui s’approchait. Là-haut, il s’enveloppait de vent. Un sommet sans choc de masses d’air sur soi est effrayant. Car l’immense retient son souffle. »

Là-haut, l’alpiniste y trouve ce vent teinté d’un profond silence, propice à la réflexion. Là-haut, où qu’il soit, sur le sommet alpin qui se dresse devant sa minuscule personne, il ferme les yeux, se retrouve au Mont Sinaï, et entends des voix, les paroles divines, le décalogue murmuré par le vent.

mardi 30 juillet 2019

Le Silence des Cimes


« Peut-être aurions-nous vraiment pu rester là-haut pour toujours, et personne ne s’en serait jamais aperçu. »

A la recherche de fraîcheur et de plantes pour Génépi, mon regard se porte vers là-haut, vers l'infini et au-delà des nuages, des cimes majestueuses parcourues par des bourrus locaux, des chamois ou quelques touristes. Que vais-je bien y trouver là-haut que je n’aurais pas ici, en bas ? Le silence, probablement. Car plus l’on monte, plus il est accepté, probablement pour pouvoir y communier toute l’essence de son être avec celle de la nature. L’amitié aussi. C’est dans ces hauteurs au milieu de la rocaille et du silence que va se forger une amitié forte, et durable, espérons plus que les neiges éternelles qui fondent à vue d’œil, entre deux gamins, un de la ville, l’autre d’ici. Pietro et Bruno au cœur de la vallée d’Aoste. L’apprentissage de la vie, la vie de son père aussi.

« En montant, j’aimais m’arrêter une minute au bord du lac. Je me penchais pour caresser l’eau et en sentir la température au contact de ma peau. Le soleil, qui illuminait les cimes du Grenon, n’était pas encore arrivé jusque dans la vallée, et le lac gardait une qualité nocturne, comme le ciel quand il ne fait plus noir et que le jour tarde à venir. Je ne me rappelais plus très bien les raisons qui m’avaient fait m’éloigner de la montagne, ni ce que j’avais aimé d’autre quand je ne l’avais plus aimée elle, mais j’avais l’impression, en la remontant chaque matin en solitaire, que nous faisions lentement la paix. »

samedi 28 juillet 2018

L’homme qui fumait sur le Titanic ?

Les étoiles scintillaient encore dans le ciel d’un bleu noir, sombre illuminé par une lune maritime si près du pôle qu’on pourrait la caresser. Des glaçons dans mon verre, on the rocks, sonnent comme une corne de brume par temps de brume. Un énorme glaçon – dans le genre gros iceberg qui se promène la nuit sans faire de bruit, s’épanche sur le pont d’un bateau de croisière. Le fracas est prévisible, en cette douce et froide nuit du 14 au 15 avril 1912. Le Titanic sombre, un homme sur le pont fume le cigare, quand les corps se jettent à l’eau…

Au sommet des Dolomites - je t'aurais bien fait une rime avec sodomites, mais l'histoire ne s'y prête pas même avec une femme la fleur de l'âge, même avec une histoire d'amour et d'origami -, des fumées sur le mont Fumo sous le regard de la lune alpine et des étoiles italiennes, un homme sorti des tranchées fut fait prisonnier. Nous sommes le 14 avril 1916, Jacob Roumann, docteur dans une guerre d’horreur et de mutilés, se voit charger d’interroger le prisonnier. 
Qui est-il ? 
est la question de son supérieur. 
En réponse, il obtiendra deux autres questions : 
Qui est Guzman ? 
Et qui était l’homme qui fumait dans le Titanic ? 

vendredi 4 août 2017

La Putain de Closingtown

« Belle la putain de Closingtown, belle. Noirs les cheveux de la putain de Closingtown, noirs. Des dizaines de livres, dans sa chambre, au premier étage du saloon, elle les lit pendant qu’elle attend, des histoires avec un début et une fin, si tu lui demandes elle te les racontera. Jeune la putain de Closingtown, jeune. Quand elle te serre entre ses jambes elle te chuchote : amour. »

Closingtown, cela sonne pas très italien, comme patelin. Mais cela sonne comme un film de Sergio Leone. Les flingues sur la tempe. Les flingues dans leurs étuis. L’harmonica siffle, le regard pénètre, le saloon et à l’étage son bordel. Je monte fébrilement, comme quand on descend pour la première fois une bouteille de bourbon poussiéreux et que l’on se demande où l’on est à mi-chemin de la descente. Je joue le timide devant le sourire de la putain. Elle se dévoile dans la pénombre de cette chambre parfumée au patchouli. Bas et porte-jarretelles font de l’effet sur moi, et mon sexe se redresse aussitôt devant cette invitation divine. J’adore le crissement de mes mains sur ses bas, comme celui de la « soie » dans un autre roman d’Alessandro Baricco.       

« Fanny travaille, là-haut, le fils du pasteur entre les jambes. Amour. Le fils du pasteur s’appelle Young. Il a gardé sa chemise, et il a ses cheveux noirs trempés de sueur. Quelque chose comme une terreur, dans les yeux. Fanny lui dit Baise-moi Young. Mais lui se raidit et glisse loin des cuisses ouvertes – bas blancs avec dentelles jusqu’au-dessus du genou puis plus rien. Il ne sait pas où regarder. Il lui prend la main et la presse contre son sexe. Oui, Young, dit-elle. Elle le caresse, Tu es beau Young, dit-elle. Elle se lèche la paume de la main, en le regardant dans les yeux, puis elle recommence à le caresser, en le frôlant à peine. Oui, dit Young. Oui. Elle serre son sexe dans sa paume. Il ferme les yeux et pense je ne dois penser à rien. A rien. Elle regarde sa propre main, puis la sueur sur le visage de Young, sur sa poitrine, et de nouveau sa propre main qui glisse sur son sexe. J’aime ta queue, Young, je la veux, ta queue. »  


jeudi 17 novembre 2016

Le Roi Solitaire


L’homme est vieux, le cheveu grisonnant, les articulations grinçantes.
Le chamois est vieux aussi, une barbe grisonnante mais des bonds encore assurés.
La montagne est là depuis des siècles, le soleil encore plus. Et depuis longtemps ce lieu retiré du monde voit le combat entre l’homme et l’animal. Souvent l’homme gagne, il emporte ses trophées, les cornes et la peau, laisse les viscères aux aigles. Souvent. Mais le roi des chamois résiste. A l’homme. A ses fils. Il est majestueux sur son rocher, dans le genre le roi lion, la crinière en moins. Vingt ans qu’il domine cette montagne.
« Les sabots des chamois sont les quatre doigts d'un violoniste. Ils vont à l'aveuglette sans se tromper d'un millimètre. Ils giclent sur des à-pics, jongleurs en montée, acrobates en descente, ce sont des artistes de cirque pour le public des montagnes. Les sabots des chamois s'agrippent à l'air. Le cal en forme de coussinet sert de silencieux quand il veut, sinon l'ongle divisé en deux est une castagnette de flamenco. Les sabots des chamois sont quatre as dans la poche d'un tricheur. Avec eux, la pesanteur est une variante du thème, pas une loi. »
L’homme est vieux, habite seul dans sa cahute en bois au sommet de la montagne, loin de la civilisation, loin des autres hommes, et des femmes. Le vrai solitaire qui préfère jouer de l’harmonica plutôt que de parler. Il apprécie cette solitude, le silence de la montagne. Guide, chasseur, voleur de bétail, il se définit ainsi, mais avant de prendre sa retraite, il veut dans sa ligne de mire le roi des chamois qu’il côtoie depuis 20 ans sans le voir. Sa dernière chasse, son dernier trophée.


mardi 8 novembre 2016

Calculs Rénaux

Parce qu’il m’arrive de lire des romans d’amour, je vais au cinéma voir des films d’amour. Nicole Garcia en réalisatrice, et Marion Cotillard dans le rôle de la belle Sarde et dérangée, d'après un roman sarde de Milena Agus. Marion n’est plus tout à fait la sarde du roman, elle est provençale. Mais le ciel est toujours azuréen, la mer toujours aussi bleue turquoise, les cigales chantent aussi bien leur hymne à l’amour. Quelques adaptations libres lors de ce passage littéraire à la salle obscure. Le lieu, la guerre, le style de narration, mais l’amour reste, quel que soit le traitement qui lui soit donné.

« Et la nostalgie, c'est de la tristesse, mais c'est aussi un peu de bonheur. »

Au centre de cette histoire, il y a une jeune femme aux cheveux incroyablement noirs et magnifiques, une jeune sarde, que la rumeur dit perturbée. Est-ce parce qu’un jour, elle a décidé de couper sauvagement ses cheveux comme une folle hystérique l’aurait fait avec une paire de ciseaux rouillée ? Est-ce parce qu’elle a les avant-bras couverts de cicatrices qu’elle s’est infligée elle-même ? Est-ce parce qu’une fois elle s’est jetée au fond du puits familiale ? Toujours est-il que cette belle sarde apparaît comme dérangée mais surtout profondément triste et malheureuse. Triste d’attendre ses prétendants qui ne vinrent jamais au-delà du second rendez-vous. Malheureuse parce que personne ne comprend ses mots, sa poésie et tout le monde décrit ses poèmes passionnées comme l’œuvre du Démon, car en ce temps-là tout ce qui sort de la norme est habitée par le Diable, des maux du Malin.