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dimanche 23 janvier 2022

Tigre et Bison

  « Des bouts d'os de bisons, elles en ont vu le long de la piste, mais jamais en entier. Au fil des ans, les voyageurs ont brandi maillets et couteaux, ennui et besoin, prenant ce qui était facile à trouver pour faire du feu, ou des piquets de tentes, ou pour sculpter à leurs heures perdues. Ce squelette-là n'a pas été touché. Les orbites scintillent - un jeu d'ombres. Sam pourrait marcher dans la cage thoracique intacte sans se baisser.
Lucy imagine les os habillés de poils et de chair, l'animal debout. Ba prétendait que ces géants parcouraient jadis les collines, et les montagnes, et les plaines au-delà. Trois fois plus grands que n'importe quel homme, et néanmoins d'une douceur inimaginable. Un fleuve constant de bisons, disait Ba. Lucy laisse cette image ancienne l'inonder.
»

  Du temps de la ruée vers l'or, Lucy et Sam, deux gamines d'origine chinoise se retrouvent livrées à elle-même. Ma est partie il y a bien longtemps. Ba vient de mourir. D'ailleurs, il est dans la charrette, sa chair commence à couler, ses os à se briser. Les deux fillettes errent dans cette poussière, afin de trouver le bon endroit pour enterrer leur père, laisser son âme se reposer. Trouver enfin son « chez-soi ».

  Sombre et noire, comme la nuit, comme la violence et la racisme des hommes. Lumineux et magnifique, comme le soleil qui pare d'or cette colline. Saisissant et magique, comme ce vieux bison qui erre dans les esprits de ces lieux. Elles n'ont pas leur place dans la poussière de l'Ouest, ou de l'Est suivant d'où l'on vient, là où des os de bisons se retrouvent à nus par le temps, le vent. Bien que nées ici, elles sont d'ailleurs, de l'autre côté de l'océan, le pays de Ma. Elles restent des émigrées chinoises dans la nuit hors-la-loi. 

vendredi 13 septembre 2019

Des Eaux Silencieuses


Cet été. Le hasard d'une lecture fait que j'ai commencé ce roman le jour où je découvris une photo de l'organisation Sea Shepherd montrant la vente promotionnelle d'un requin-renard sur les étals d'un grand supermarché où des mousquetaires jouent de l'épée. Une espèce protégée, il va de soi, qu'il est donc interdit de pêcher mais visiblement pas interdit de vendre si elle a été pêchée par « erreur ». Et ne serait-ce pas là le véritable problème que, à travers cette société pourrie par l'appât du gain, l’entreprise ne s’offusque pas d’afficher de tels étals sauf s'il y a quelques remous médiatiques…

Mais je m’égare, et gare mon regard vers l’autre rive, l’océan est si grand, qu’il me faut revenir au bouquin, et lui rendre hommage. Parce que je ne connaissais pas l’écriture d’Alice Ferney, mais le sujet m’a depuis longtemps intéressé, ayant notamment suivi les frasques et flibusteries de Paul Watson, fondateur de cette ONG. Parce qu’à travers ce roman, il s’agit bien évidemment d’un hommage au courage et à la détermination de cet homme qui à la barre de vieux rafiots n’hésite pas à se mettre en travers de l’économie mondiale, de la toute-puissance des états, et de ces impunis de la mer. 


mercredi 13 décembre 2017

Le Train des Larmes et le Goût du Sirop d'Érable

Il retira l'omoplate d'orignal qu'il avait enfouie sous la braise, et entreprit de lire le présage.

Mukwa est un jeune Ojibwé. Je suis en terre indienne, terre froide et enneigée, à l'ouest du Québec, à l'est de la Colombie-Britannique, avec un territoire qui s'étend jusqu'au nord du Michigan. Il n'y a pas si longtemps que ça, quelques années en arrière, à peine quelques décennies. Dans la tradition, il aurait dû certainement prouvé qu'il était un homme, avec sa longue chevelure noir-corbeau, en chassant peut-être l'ours avec un couteau, ou en digne fils de trappeur poser seul des pièges à vison. Mais à l'heure où les hommes mettent un pied sur la lune pendant que d'autres hommes regardent à la télévision ces hommes mettre un pied sur la lune, blue moon sous le hurlement du loup solitaire, que valent ces traditions ancestrales ?

Dans les wagons de troisième classe destinés aux enfants indiens, tout le monde pleurait.
Même chose sur les quais, puis tout le long du trajet.
Railway of tears...
Jamais train n'avait aussi bien porté son nom.

Le jeune Mukwa est contraint par les autorités de prendre le train des larmes. Il se trouve sur le quai, avec d'autres indiens comme lui, en pleurs. Railway of tears... Direction le pensionnat Sainte-Cecilia. Quitter son monde, et découvrir celui des blancs. Un monde fait de brimades, d'humiliations, de torture même. Des nonnes sadiques, des prêtres pédophiles, le regard tourné dans la direction opposée à ces pensionnats canadiens pour ne pas voir cette triste vérité de l'âme humaine et ces cimetières improvisés. Exterminer l'âme indienne, tuer l'indien dans l'enfant. Lui faire oublier sa culture, sa religion, ses origines. « Kill The Indian in The Child ».

dimanche 30 avril 2017

L’Art de L’Affinage

Après la vieille qui murmurait à l’oreille des haricots azukis dans « les Délices de Tokyo », je te propose de poursuivre le parcours culinaire de l’auteur japonais, avec le vieux qui murmurait à l’oreille de ses fromages de chèvres. Prévois un verre de vin rouge ou une Triple Karmeliet à défaut d’un verre de shôchû. Le fromage a toujours son pendant, le verre. 

Un roman basé sur l’art de fabriquer du fromage de chèvres. Le lait, qu’il faut traire, les chèvres sauvages sur une île ô combien mystérieuse, puis l’affinage sur le bord de la fenêtre au vent, à la chaleur, à l’humidité. Mais ils font comment les français ? pour obtenir du fromage si bon, si fondant, si piquant. De la moisissure en plus ? Et pourquoi pas de la paille ou de la cendre… Ce roman est un hommage au fromage de chèvre tel que l’on en fait encore – un peu – artisanalement – et que l’on peut acheter – et exclusivement - directement aux producteurs sur les marchés de Dordogne. Le Japon nous envie notre fromage, ou du moins les règles de l’art ! L’art de l’affinage. Alors de là à se faire seppuku…

« Le soleil descendait déjà dans le ciel. La mer et le vent se fondaient dans une lumière dorée.
Ryôsuke continua à courir. Il s'arrêta à l'entrée du premier virage, où il s'assit sur une pierre. Le souffle court, il contempla le paysage étincelant sous ses yeux.La mer des îles du sud était flamboyante. Chaque vague rutilait.Derrière le flot de lumière apparaissaient des images de son enfance.
Lui seul dans une pièce baignée par les rayons du soleil couchant, le regard rivé sur le portrait funéraire de son père. Lui qui trouait, à coups de crayon à papier, l'entrée du mot « suicide » dans le dictionnaire. Lui qui détournait instinctivement les yeux de ses camarades en train de rire à gorge déployée. Ces souvenirs remontaient les uns après les autres, s'agglutinaient en une masse qui dévorait le ciel. Il se prit le front entre les mains, écrasé par le passé qui lui revenait. »