C’est
presque une histoire banale, une histoire d’adolescence au cœur de l’Angleterre.
L’histoire commence comme une confession, le besoin de revenir sur son passé,
de s’expliquer et de clore les souvenirs de cette époque. Je m’installe dans un
pub de Bradford, une bière à la mousse bien blanche, des chômeurs jouent aux
fléchettes, des supporters se préparent à la réception de Manchester, des punks
jouent du couteau en braillant, je découvre la vie de Billie Morgan, Billie comme
un hommage à Billie Holiday.
« Mon histoire n’a rien de bien
original ; comme ces interminables ballades folks geignardes, elle s’est
répétée inlassablement au fil des siècles, il suffit de changer les frusques et
les drogues correspondant à l’époque. Une fille baisse sa garde, une fille est
bourrée ou défoncée, une fille se fait violer. Dans mon cas, comme de bien
entendu, c’est l’acide qui m’a trahie. J’étais au Crown, et j’étais défoncée.
J’avais seize ans, j’étais dans ma première année aux Beaux-Arts, je vivais
gaiement ma vie d’étudiante bohème et j’étais dans les vapes, à écouter les
sonorités chimiquement améliorées de Walk on the Wild Side (que je ne peux
toujours pas entendre sans ressentir un pincement dans ma poitrine, comme un
retour de trip). La musique ne cessait d’ondoyer et de perdre sa définition,
brodant des virgules de lumière en trois dimensions dans l’air, et tout à coup,
voilà Steveo, avec sa belle gueule et ses cheveux longs, sa chemise à fleurs
ouverte jusqu’à la taille, un collier de perles rebondissant sur sa poitrine
lisse, les revers de son pantalon patte d’eph à boutons descendant au ras du
sol autour de ses bottes argentées. Il me décocha un sourire, je lui rendis et
lorsqu’il s’assit à côté de mi, son relent de patchouli, d’encens et de sueur
fraîche, dérivant en volutes pastel évoquant des écharpes de soie en lambeaux,
me fit bicher. »