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vendredi 1 novembre 2024

Aux Vents des Orcades


«
En sortant de l’entrepôt, j'ai marché longtemps, seule, dans les rues, ma veste sur le bras, une bouteille de bière à la main. J'appréciais la douceur de l'air nocturne sur ma peau nue. J'étais saoule et défoncée, mais pas encore prête à aller me coucher. Je voulais respirer les parfums de la ville, me rouler sur le bitume. Chaussée de mes vieilles boots, j'avançais plus vite que les bus de nuit. Les drogues que j'avais avalées plus tôt dans la journée me donnaient des fourmillements dans les joues. Le souffle court, je me mordais les lèvres. J'avais l'impression d'être en feu - mon visage, ma bouche, mes seins, mon sexe : tout en moi se consumait. J'ai sorti une cigarette de mon paquet et l'ai allumée, avant d'avaler une gorgée de bière. En sentant la fumée entrer dans mes poumons, j'ai pris une profonde inspiration pour que les bulles d'oxygène métabolisent rapidement l'alcool, tout en retenant le plus longtemps possible la fumée dans ma cage thoracique, tirant un maximum de plaisir de chaque instant. »

Dans l'oubli hypnotique des nuits londoniennes... je regarde mon verre, je le fais tourner d'une main tremblante, pourquoi alors qu'il n'y a pas de glaçons, pas de tintements de cristal, je ne sais pas, je le regarde juste, des yeux posés sur un liquide ambré, un Benriach en version Smoky Ten, peut-être ai-je l'espoir de sentir son parfum, sa tourbe qui m’emmènera loin d'ici, plus au nord, à l'extrême nord même de l’Écosse, dans les îles Orcades. Ce verre sera le dernier, peut-être, avant de se reprendre en main, de tout laisser tomber et de reprendre vie. Dans un lieu familier, celui de l'enfance et des souvenirs, celui des brebis et du roi des Cailles. Là-bas, je n'oublierai pas mes compagnons nocturnes, bières, vin et vodka, pourtant j'essaierai d'y échapper, et pour cela il y aura le vent des Orcades chargé d'embruns tout aussi enivrant.  

lundi 7 octobre 2024

La Fille du Slasher


Venez voir, en ce jour du 12 septembre de l’an de grâce mille huit cent trente-huit, sur le Champ de Foire de Hallow Heath, dans le comté de Worcestershire, à la Foire aux Chevaux annuelle, attenante au nouveau canal de Birmingham, le combat très attendu du noble art de la boxe à mains nus… Et la foule crie, et la foule hurle, et la foule braille… Et la bière coule, et la bière se verse, déverse, se renverse… La revanche tant attendue entre Tom Heaney, l’ouragan irlandais, et le vieux Bill Perry, le slasher de Tipton… Sous une pluie battante, une pluie froide, une pluie de sueur… Et sous des hectolitres de bières…

« Toute cette bière au fil des années cette intense montée de plaisir qu'elle lui procurait quand elle cascadait dans sa gorge, bruissant et nettoyant ses entrailles, et l'étreinte musclée du houblon quand il vous frappait et que tout devenait possible. II était né avec une soif insatiable qu'aucune quantité de bière ne semblait jamais pouvoir étancher. »

Le dernier combat de Bill. Avec l’argent ramassé, il achète le pub de Tripton… Et là, le géant aussi alcoolisé que doux, des poings de fer un cœur de guimauve, se retrouve dans son élément, comme entre quatre cordes sur le ring, entre quatre fûts de bière derrière le comptoir. Il achète également pour quelques pièces une jeune gitane, Annie, oui à l’époque ça se faisait, pour s’occuper de lui et du bar ; elle devient ainsi sa « fille ». Une fille qui en cachette apprendra à se battre et montera également sur le ring, écrasant de son intelligence et de sa vivacité les grosses mégères fermières laitières venues se mesurer à elle pour quelques pièces... En digne héritière, son nom de ring, la fille du slasher.  

samedi 31 août 2024

Les Escales de Nad' et du Bison : Angleterre

Lieu : Hailsham, Angleterre
Lever du soleil : 6h11  | Coucher du soleil : 19h45
Décalage horaire : 0h
Météo : 22°. Très nuageux. Vents NE de 15 à 30 km/h.
Coordonnée GPS : 50° 51′ 46″ N / 0° 16′ 23″ E 
Musique : Never Let Me Go, Bill Evans
Un Verre au Comptoir : Ardberg




Je n’aurais jamais dû t’emmener à Menderley... Sur la côte de Cornouailles, l’ambiance est lourde et le brouillard épais. Dans une déferlante de pluie démentielle, la mer noire s’agite d’une rage affolante. Elle peine à abîmer au passage ta beauté, pourtant immuable, intemporelle. C’est l’Angleterre. Les lieux sont fraîchement hantés par le souvenir de Rebecca, disparue en mer. Ma Rebecca… Le château de Manderley est encore habité de ta présence. Oui, c’était beaucoup trop tôt pour t’y emmener… La gouvernante ne te ménage pas - elle reste fidèle à Becca - tu ne mérites pas sa hargne et son amertume. Elle te fait payer cher d’être la deuxième madame de Winter. Non, ta place n’est pas ici, sur ces chemins broussailleux où la froideur des lieux anesthésie ta fougue. Viens que je t’emmène au pub du coin. Entre deux frettes - pas si frettes en réalité - et trois quatre bigorneaux coincés entre les dents, j’essaierai de te raconter Rebecca. Que la page se tourne… 

lundi 6 mai 2024

Le Manoir de Cold Hill

Au bas de Cold Hill, une pancarte "Manoir à vendre".
A priori un charmant manoir, à retaper tout de même, cela fait quelques années qu'il est laissé à l'abandon.
Mais cela ne semble pas faire peur à Ollie et Caro qui investissent toutes leurs économies dans ce bien. "VENDU".
 
Bienvenue dans la campagne anglaise. Mais ce manoir va vite devenir un gouffre financier, les tapisseries se décollent au milieu de la nuit, les murs s’effondrent et les robinets s'ouvrent tout seuls en plein sommeil, inondant la chambre à coucher. Tiens... le lit a changé de place...
 
" Il s'assit d'un seul coup et se cogna la tête contre les barreaux du lit en fer forgé.
- Ollie, qu'est-ce qui s'est passé ? dit Caro d'une voix tremblante.
Il prit alors conscience de la réalité avec une redoutable clarté.
Le lit.
Le lit avait bougé pendant la nuit.
Il avait tourné de 180°."

Avec ce lit qui bouge, il y a ce petit coté L'exorciste, même si la fille ne balance pas de gerbe verte à l'autre bout de sa chambre. Mais il y a bien ce premier pasteur, puis ce second pasteur qui paraissent tout aussi perplexes. Le manoir cacherait-il un profond secret. Ou serait-il occupé par des indésirables, des oubliés d'un autre siècle.

dimanche 24 décembre 2023

La Playlist d’un type Ordinaire


 « La leçon que j'ai tirée de la débâcle avec Charlie, c'est qu'il faut boxer dans sa catégorie. Charlie était d'une autre classe : trop jolie, trop maligne, trop spirituelle ; trop. Je suis quoi, moi ? Ordinaire. Un poids moyen. Pas le cerveau du siècle, mais pas débile non plus : j'ai lu des livres comme L'Insoutenable Légèreté de l'être, L'Amour au temps du choléra, et je les ai compris, je crois (ils parlent des filles, c'est ça ?), mais je n'ai pas beaucoup aimé ; mon palmarès des livres, c'est Le Grand Sommeil de Raymond Chandler, Dragon rouge de Thomas Harris, Sweet Soul Music de Peter Guralnick, Le Guide du routard de la galaxie de Douglas Adams, et je sais pas, un truc de William Gibson ou de Kurt Vonnegut. Je lis le Guardian et l'Observer, et aussi le New Musical Express et des fanzines ; je ne suis pas contre aller à Camden voir des films sous-titrés (palmarès des films sous-titrés : 37,2 le matin, Subway, Attache-moi, L'homme qui voulait savoir, Diva), mais finalement je préfère les films américains (palmarès des films américains, et donc des meilleurs films du monde : Le Parrain, Le Parrain II, Taxi Driver, Les Affranchis, Reservoir Dogs). »

J’entame donc l’histoire d’un pauvre type qui s’est fait larguer et qui depuis une dizaine d’années reste obnubilé par cet amour. Disquaire de profession et dans l'âme, il vit pour et dans la pop et le rock. Heureusement que la musique le sauve de son morne quotidien. Le rock, donc et les listes. Le jazz aussi mais ça c'est une autre histoire, pour un second tome. Il a cette manie, lubie, qu’à chaque instant marquant de sa vie, il fait des listes : les 5 nanas inoubliables, ou les 5 ruptures inoubliables, c’est la même chose, les 5 bouquins à emmener sur une île déserte (1.Moon Palace…), les 5 musiques à écouter à 15 ans en se masturbant (1.Violator…), les 5 disques sur lesquels on peut - doit - faire l’amour au moins une fois dans sa vie (1.The Köln Concert…). Bref les listes de 5, c'est sa life, putain de vie.

jeudi 20 juillet 2023

All In


 Dans deux jours, ou deux cents pages, nous connaitrons le « nouveau » vainqueur du WSOP 81, World Series of Poker, un genre de championnat du monde de Poker où des centaines de joueurs se retrouvent enfermés dans un casino prestigieux de Las Vegas pour en découdre de bluffs et de mathématiques. Car ne vas pas croire que le poker est un jeu de hasard. La chance n’a pas son mot à dire, le public s’émeut de ho et de ha (Patriccckkk !) à la découverte du flop ou de la river, mais avant d’en arriver là, il y a eu la stratégie, les probabilités et la pression (pas celle qui finit dans une choppe, ici c’est plus bouteille d’eau ou thermos de café à volonté).

Mais avant de s'asseoir à la table finale, les huit ou neuf meilleurs joueurs du tournoi, car il n’en restera qu’un et ce ne sera pas un Macleod, Al Alvarez, écrivain-poète anglais, journaliste et passionné de poker s’invite dans le Nevada et les coulisses de ce WSOP, avec ce très bel ouvrage qui ne s’adresse pas forcément aux passionnés de poker – dit celui qui est capable de passer des heures comme subjugué devant son écran de télévision à regarder de vieilles rediffusions d'anciens tournois de Texas Hold'em. Avant tout, ce livre nous parle de tout, sauf du poker ou presque. Le poker, c'est aussi une histoire de mythe et d'ambiance.       

« Glitter Gulch est réservé aux gens de passage, la plupart âgés et repérables de loin : des vieilles en pantalon vert fluo, jaune banane ou orange de Floride pétant, agrippées à un gobelet rempli de petite monnaie dans une main, le levier d'un des 50 000 bandits manchots de Vegas dans l'autre ; des vieux aux dents en plastique et costard bleu ciel en plastique en train de jouer au craps à 1 dollar, au black-jack à 50 cents et au Stud Limit poker à 3 dollars ; des épaves en fauteuil roulant ou derrière des déambulateurs, des bossus, des difformes, des squelettiques et des obèses claquant leurs aides de la sécurité sociale, leurs pensions d'invalidité et leurs retraites, attendant leur heure et le miracle d'un jackpot qui transfigurerait leurs dernières années marquées par le dénuement. Tous sont animés d'une ferveur digne du sabbat des sorcières de Walpurgis, un mélange d'optimisme du joueur mâtiné de nostalgie. À L'ANCIENNE, hurlent les enseignes de néon, en plus des CONSOMMATIONS AU BAR 50 CENTS, GAGNEZ UNE VOITURE 25 CENTS, ASPIRINE & TENDRESSE À VOLONTÉ. Pour ces Snopes des Temps modernes, telles les canailles du roman de Faulkner, Glitter Gulch constitue le dernier arrêt, absurde, sur le lent chemin qui mène au cimetière. »

jeudi 4 mai 2023

Saúde ! São Paulo


Cette ville pousse à boire, ma première réflexion, ou celle d'un auteur connaissant parfaitement ce coin-là, São Paulo. La plus grande ville de l'Amérique du Sud, de hauts buildings, richesse d'une économie florissante, quartier d'affaires et de magouilles. Juste à côté, la favela, immense bidonville où survivent un peuple aux origines diverses. Entre les deux, du trafic, de drogue, de sexe, de dollars. Pour encadrer ce marché florissant, des gouvernements qui se succèdent. Lula, Dilma, Temer, et pour finir Bolsonaro. 2003 - 2018, une grande épopée brésilienne au cœur de São Paulo.  
 
"La voiture s'arrête dans le coin le plus éloigné de cette aire de jeu bétonnée. Ils sont à peu près à la même altitude que le sommet de la colline de la favela. A peut-être un kilomètre et demi à l'est, à vol d'oiseau. Les cratères débutent là où s'arrête la route principale. Briques et poussière. Des néons clignotants de gargotes de restauration rapide. Ils surplombent tout le trafic automobile. Des nuages stagnent, lourds gonflés dans des cieux bleu sombre. A leur place, je ne bougerais pas non plus, se dit Leme. Personne n'a envie de faire grand-chose. Baisser les stores, se branler un coup et piquer un roupillon est à peu près tout ce qu'on peut envisager de faire dans une telle chaleur. L’ambition sous les tropiques." 
 

vendredi 19 août 2022

Son Dernier Verre à Soho

"Lorenzo prend une douche, se branle, se lave, puis se sèche, s'habille et descend au pub du village."
 
Je le vois entrer dans le pub, le regard triste, le sourire absent, l'air mort. Comme tous ceux qui entrent dans un pub avant midi. Je fais partie de ce lot-là, des âmes errantes qui ont perdu leur âme un jour, sans s'en rendre compte, ou justement si, avec raison. La vie bouge, elle est un flux et reflux d'envie et de désir qui s'échouent aux rivages de ta porte brinquebalante, comme la marée qui laisse son écume blanche avant de se retirer. 
 
"Lorenzo commande une pinte de Black Sheep et regarde le liquide brun couler dans le verre en formant de la mousse. Quand il était à Londres, il buvait de la blonde parce que c'était facile et rapide, mais par une journée comme celle-ci et dans un pub comme celui-ci, il vaut mieux prendre quelque chose de plus costaud."
 
A l'intérieur, le ressort de l'horloge semble s'être cassé, au dessus de la glace miroitant un alignement presque géométrique de verres bus, un reste d'une mousse blanche s'étirant de toute sa langueur. De toute façon, dans la pénombre de ces lieux, l'heure n'importe peu, le temps n'a plus lieu, il est toujours l'heure d'une pinte, que cela soit la première ou la dernière pinte à Soho. La vie, là-bas, c'est cette adéquation entre l'ombre de la table et la lumière du comptoir. Une musique s'échappe d'une vieille platine, pour occuper le silence de ceux que ça dérange. Des êtres entrent, ressortent, se regardent ou baissent les yeux. De temps en temps un rire s'étale, des regards se tournent vers le sourire d'une femme, la porte des chiottes s'ouvrent et se referment.  
 

jeudi 7 juillet 2022

Si Loin de l'Overlook Hôtel


« Le jeune barman australien m'a dit aujourd'hui : "C'est pas du tout comme ça que j'imaginais mourir dans une guerre nucléaire, mais au moins, y a un bar à volonté." »

Me voilà donc, accoudé au bar de l’hôtel. Seul ou presque. Le barman, bien sûr, en guise de compagnie, toujours prêt à me servir un cocktail ou un verre de bourbon sans glace. Une musique douce sort de la salle d’à-côté, il y a un type au comptoir, les cheveux dégarnis en vrac, des yeux de fou, un sourire inquiétant. Jack qu’il s’appelle, avec un verre de Jack Daniel’s dans lequel deux glaçons tintent. C’est glaçant cette ambiance… C’est en entendant les roues d’un tricycle enfantin roulant sur le parquet du bar que je sors de ma méditation de comptoir. Je me suis trompé de scénario. Je ne suis pas dans un film de Kubrick. Malheureusement. Du coup, je regarde mon portable. Ah oui, maintenant il y a des portables. Sauf qu’apparemment, il n’y a plus de réseau. Guerre nucléaire, il parait. Pas de réseau, pas d’info, nous sommes peu de chose finalement. Mon verre fini, je grimpe aux étages, regarder aux fenêtres, voir des fumées au loin, et les montagnes du Colorado. Ah encore raté, vue sur le Mont Blanc. J’avais déjà oublié que je n’étais pas dans Shining. Pas d’inscription REDRUM sur la glace de la chambre non plus. 

jeudi 2 septembre 2021

Et Danser sur ma Tombe


C'est un été. 1982 pour la version originale. 1985 pour la version de François Ozon. 2020 pour son visionnage dans la salle obscure. 2021 pour sa lecture. Que de dates estivales pour commencer cette histoire. Et beaucoup de chiffres pour un roman, à commencer par son sous-titre, "Une vie et une mort en quatre parties cent dix-sept petits morceaux six rapports circonstanciés et deux coupures de presse avec quelques blagues deux ou trois devinettes quelques notes et un fiasco par-ci par-là pour faire avancer le récit".

Mais il est question aussi de lettres, de poésie, de souvenirs et de mélancolie. Les mots ont leur place dans l'univers de Hal, seize ans, qui ne sait pas très bien ce qu'il veut faire l'année prochaine. Arrêter le lycée comme le voudrait son père, continuer comme le souhaiteraient sa mère ou son professeur de lettres. Mais d'ailleurs pour faire quoi...

TRISTE adj. (XIIe ; trist, Xe; lat. tristis)
1. Qui est dans un état de tristesse, malheureux.
2. Qui, par nature, présente les caractères extérieurs de cet état ; qui ne rit pas, n'est pas gai. Clown triste. Les gens tristes sont peu apprécier en société.
3. Qui exprime cet état. Visage triste. Faire triste mine.
4. Par ext. Qui est comme imprégné de tristesse, répand la tristesse. Robe, couleur triste.

Triste : abattu, accablé, affecté, affligé, aigri, altéré, amer, angoissé, assombri, atrabilaire, attristé, austère, bonnet de nuit, cafardeux, chagrin, consterné, défait, désenchanté, désespéré, désolé, endolori, éploré, funèbre, lugubre, malheureux, maussade, mélancolique, morne, morose, navré, noir, neurasthénique, peiné, sévère, sinistre...

Tout ça au long de l'interminable nuit sans sommeil. 

dimanche 25 octobre 2020

Pikadon


 Il y a des bruits qu’on souhaite oublier, qu’on ne souhaite même pas nommer, qu’on ne devrait même pas décrire, tant ils nous renvoient vers l’inhumanité de ce monde et vers l’odeur de chairs brûlées. Le Pikadon. D’ailleurs, d’où vient ce nom qui prêterait presque à sourire de mon point de vue occidental et qui ferait plus penser à une version peluchée d’un manga plutôt qu’au souffle d’une bombe déposée – larguée - sur les collines de Nagasaki, un 9 août 1945. Alors, je sors mon encyclopédie numérique : « Pika » signifie étincelle, lueur ou éclat soudain de lumière. D’une beauté poétique, en somme, c’est comme une aurore boréale sous des latitudes nippones. « Don » lui pourrait se traduire par un gros boum !, une genre de déflagration. Associés ensemble, ces deux mots marquent surtout la défaite de l’humanité.

 

« J’eus l’impression que le cœur du monde venait d’exploser. Certains allaient le décrire par la suite comme un bang mais il ressemblait plus au fracas d’une porte se rabattant violemment sur ses gonds ou à la collision de plein fouet d’un camion-citerne et d’une voiture. Il n’existe pas de mot pour ce que nous avons entendu ce jour-là. Il ne doit jamais y en avoir. Donner un nom à ce son risquerait de signifier qu’il pourrait se reproduire. Quel terme serait à même de capturer les rugissements de tous les orages jamais entendus, tous les volcans, tsunamis et avalanches jamais vus en train de déchirer la terre et d’engloutir toutes les villes sous les flammes, les vagues, les vents ? Ne trouvez jamais les termes adéquats capables de décrire une telle horreur de bruit ni le silence qui s’était suivi. »

 

vendredi 13 décembre 2019

La Vie en Bleu


Ma première approche, très caricaturale, remonte aux années 89-90, la rencontre avec Raymond Babbit. Ray compte les cartes, « pouvoir » très intéressant sur une table de blackjack, et ça, Tom Cruise a bien perçu le potentiel de son nouveau frangin. Rain Man, le syndrome du savant, à l’époque associé à cette époque-là au syndrome d’Asperger. Une minuscule facette de cette « vie » qui a eu au moins le mérite d’évoquer au grand public la notion d’autisme.

Daniel Tammet a ce même profil, capable de te citer les plusieurs milliers de décimales qui composent le nombre pi. Moi, je n’en connais que 5, je sais c’est minable. Mais avant tout, dans ce bouquin, il montre sa vie, ses difficultés, surtout pour son entourage, et ses joies, ses amours. En fait, il vit avec ce syndrome comme une personne lambda, comme toi comme moi, il voit simplement les choses de façon différente, une association de couleur, des mots bleus, de la chaleur ou des idées qui s’associent. Très intéressante, cette perception du monde, pour comprendre comment son cerveau fonctionne.

dimanche 25 novembre 2018

L’Acid Queen de Bradford


C’est presque une histoire banale, une histoire d’adolescence au cœur de l’Angleterre. L’histoire commence comme une confession, le besoin de revenir sur son passé, de s’expliquer et de clore les souvenirs de cette époque. Je m’installe dans un pub de Bradford, une bière à la mousse bien blanche, des chômeurs jouent aux fléchettes, des supporters se préparent à la réception de Manchester, des punks jouent du couteau en braillant, je découvre la vie de Billie Morgan, Billie comme un hommage à Billie Holiday.

« Mon histoire n’a rien de bien original ; comme ces interminables ballades folks geignardes, elle s’est répétée inlassablement au fil des siècles, il suffit de changer les frusques et les drogues correspondant à l’époque. Une fille baisse sa garde, une fille est bourrée ou défoncée, une fille se fait violer. Dans mon cas, comme de bien entendu, c’est l’acide qui m’a trahie. J’étais au Crown, et j’étais défoncée. J’avais seize ans, j’étais dans ma première année aux Beaux-Arts, je vivais gaiement ma vie d’étudiante bohème et j’étais dans les vapes, à écouter les sonorités chimiquement améliorées de Walk on the Wild Side (que je ne peux toujours pas entendre sans ressentir un pincement dans ma poitrine, comme un retour de trip). La musique ne cessait d’ondoyer et de perdre sa définition, brodant des virgules de lumière en trois dimensions dans l’air, et tout à coup, voilà Steveo, avec sa belle gueule et ses cheveux longs, sa chemise à fleurs ouverte jusqu’à la taille, un collier de perles rebondissant sur sa poitrine lisse, les revers de son pantalon patte d’eph à boutons descendant au ras du sol autour de ses bottes argentées. Il me décocha un sourire, je lui rendis et lorsqu’il s’assit à côté de mi, son relent de patchouli, d’encens et de sueur fraîche, dérivant en volutes pastel évoquant des écharpes de soie en lambeaux, me fit bicher. »

mercredi 14 mars 2018

Bruce dans le Bush



« Tous les grands maîtres ont enseignés que l'homme était à l'origine, un "vagabond dans le désert brûlant et désolé de ce monde" - ce sont là les mots du Grand Inquisiteur Dostoïevski - et que, pour retrouver son humanité, il devait se débarrasser de ses attaches et se mettre en route.
Mes deux derniers carnets étaient pleins de notes prises en Afrique du Sud où j'avais observé, de visu, des preuves indiscutables sur l'origine de notre espèce. Ce que j'avais appris là-bas - avec ce que je savais maintenant des itinéraires chantés des aborigènes - semblait confirmer l'hypothèse que j'avais caressé depuis si longtemps : la sélection naturelle nous a conçus tout entier - de la structure des cellules de notre cerveau à celle de notre gros orteil - pour une existence coupée de voyages saisonniers à pied dans des terrains épineux écrasés de soleil ou dans le désert. »

vendredi 2 février 2018

Dans les Reflets de la Neckar

« Je ne puis me rappeler exactement le jour où je décidai qu’il fallait que Conrad devînt mon ami, mais je ne doute pas qu’il le deviendrait. Jusqu’à son arrivée, j’avais été sans ami. Il n’y avait pas, dans ma classe, un seul garçon qui répondît à mon romanesque idéal de l’amitié, pas un seul que j’admirais réellement, pour qui j’aurais volontiers donné ma vie et qui eût compris mon exigence d’une confiance, d’une abnégation et d’un loyalisme absolus. »

Avant de me plonger dans les premières lignes de ce petit livre, je l’imagine déjà comme l’une des belles histoires d’amitié de la littérature. Hans et Conrad, deux amis fidèles pour la vie. Hans Schwarz est juif, mais bon peu importe, vit dans un univers plutôt bourgeois. A 16 ans, au lycée Karl Alexander Gymnasium de Stuttgart, il ne brille pas plus que ses camarades, mais se fait remarquer par sa solitude. Si les autres le méprisent par moment, il n’en fait guère une affaire personnelle et laisse couler les guerres personnelles comme l’eau de la Neckar qui traverse majestueusement la ville.

Un matin comme tous les autres, ou presque, le soleil plonge la ville dans les reflets de sa Neckar. Ce matin, un nouvel élève entre en scène, Conrad Graf von Hohenfels, une tête d’un blond princier, la noblesse dans ses vêtements et dans son maintien. Une cour s’affaire autour de lui à la cour de récréation, mais il n’en semble guère touché par ses marques de fausses attentions, conscient de son statut familial et de la noblesse de son sang.

lundi 13 novembre 2017

L'histoire d'une Fille qui boit du Gin dans le Train

Prendre le même train. Tous les jours, à la même heure. Aujourd’hui, il pleut. Les gouttes ruissellent le long des vitres. Demain, le soleil traversera ces mêmes vitres sales pour y distiller quelques rayons de chaleur. Je passe devant des maisons, des rues, des chemins de traverse. Toujours le même décor, à la même vitesse. Un casque sur les oreilles. Rock N Roll. Toujours le même train, chaque matin. La musique pour ne pas entendre le flot des portables déversant leurs crachotements et chuchotements intimes dont je me fous totalement. Toujours les mêmes têtes, dans le train. Mais pas la même musique. Je ferme les yeux, respire le parfum de la femme d’en face, celle qui se met toujours à la même place, et qui sent le matin la vinasse. Toujours les mêmes maisons embrumées le matin. De quoi même s’inventer des histoires. De toute façon, les histoires des autres…     
« Mon gin tonic en canette frémit quand je le porte à mes lèvres pour en prendre une gorgée, fraîche et acidulée : le goût de mes toutes premières vacances avec Tom, dans un village de pêcheurs sur la côte basque, en 2005. Le matin, on nageait les sept cent mètres qui nous séparaient d’une petite île pour aller faire l’amour sur des plages secrètes ; l’après-midi, on s’asseyait au bar et on buvait des gin tonics amers, très alcoolisés, en regardant des nuées de footballeurs du dimanche faire des parties à vingt-cinq contre vingt-cinq sur le sable mouillé.
Je prends une autre gorgée, puis une troisième ; la canette est déjà à moitié vide mais ce n’est pas grave, j’en ai trois autres dans le sac en plastique à mes pieds. C’est vendredi, alors je n’ai pas à culpabiliser de boire dans le train. »
Le train ralentit, le feu passe au rouge, il stoppe sa démarche. J’aimais dans le temps le bruit que pouvait faire la locomotive en déversant sa fumée, mon côté vieux westerns. Un son que je ne retrouve plus maintenant, pendant que je regarde à travers la vitre. Un couple, dans le jardin. Un couple qui s’aime, un couple qui se déchaine. Et dans celle d’à côté, un autre couple. Des couples avec enfants. D’habitude, je ne regarde pas à travers la vitre, je garde mes yeux sur mon bouquin ou sur la fille d’en face qui discrètement sort une petite bouteille de vin. Commencer à boire dans le train du matin et me dire qu’elle se sent aussi mal dans sa vie que dans la mienne. Boire pour échapper aux regards des autres. Devenir transparent dans cette société-là, c’est à ça que sert le gin tonic le matin.