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dimanche 13 mars 2022

Good Luck !


Le vieux, tout en sueur, flic à la retraite consciencieux à la Memory of Murders, grimpe les vingt étages à pieds, portant sur son dos des cages en bois, des pigeons voyageurs enfermés. De là-haut, il voit Séoul se lever, l'immensité se dresser à lui comme ces barrières montagneuse au loin. De l'autre côté, le Nord, sa vie d'avant, sa famille est-elle encore en vie. Un jour, il enverra ses pigeons avec peut-être des messages accrochés à leurs pattes, je suis en vie, je pense à vous, paix, harmonie, amour toujours, évidence... Le soleil se couche dans la rivière Han, M. Cho redescend alors, toujours par les escaliers, c'est pas tout ça, mais maintenant il est concierge de cette immeuble, les promoteurs l'ont appelé le Good Luck !
 
D'un poil soyeux, elle descend au salon de coiffure, se faire admirer, se faire caresser, la petite chatte. Kitty, un peu rebelle, un peu solitaire. D'où vient-elle, qui est-elle, à se parer de la lumière du soir, à se cacher à mon regard, à venir se coller à moi, le poil mouillé. Une messagère, de l'amour, de la vie, une chatte qui feule de plaisir entre les étages du Good Luck ! Je ferme les yeux, et je continue de sentir cette jolie chatte aux poils noirs venir se frôler à moi... Doux rêves. Caresse. 
 
"Je crois que Salomé frissonne quand je dis ces mots. Pour elle, je le sais, les histoires ne sont pas seulement des histoires, ce sont aussi des sensations qui l'effleurent, qui brûlent sa peau, des coups d'aiguille dans ses jointures, des vagues lancinantes derrière ses yeux. Elle les demande et elle en a mal, elle les craint. Il me semble que j'entends les battements de son cœur à travers la peau de ses avant-bras, je vois les pulsations sur son cou renversé, à la hauteur des jugulaires.
Mais je dois continuer, coûte que coûte, même si chaque histoire que je raconte à Salomé lui enlève un instant de vie."
 

vendredi 4 novembre 2016

Le Gros qui Sommeille en Moi

« Tokyo, quatre heures du matin… Peut-être le seul moment où la vie humaine s’offrait un répit, où la ville de goudron, de pierre, de béton dont les échangeurs routiers s’étageaient et s’enroulaient telles des lianes, redevenaient une forêt où les animaux allaient boire, se nourrir. Rats et corbeaux fonçaient sur les détritus, les rats lâchant les entrailles de la terre, caves, tuyaux, parkings, gaines, pour s’aventurer dans les rues désertes, les corbeaux abandonnant leurs perchoirs, tours, antennes, piliers électriques, pour déchiqueter de leur bec puissant les corps organiques en décomposition. »

Quatre du matin, c’est l’heure où je découvre ce livre, sortant nu de sous la couette (précision pour mon fan-club féminin qui aime les grosses bêtes à poil). Je me regarde, beurk, et je vois le gros qui sommeille en moi. Pas sûr que « sommeille » soit le verbe exact puisque je suis réveillé, allongé sur mon canapé aux couleurs automnales, ton « taupe ». Je me taperai bien une bière, à défaut d’autres plaisirs, peut-être que ça fait grossir la bière, mais si peu. Bref, je ne vais pas m’allonger plus longtemps sur le divan, puisque c’est un canapé, et que je tourne les pages de ce roman guère plus léger qu’un sumo qui ne pouvait pas grossir. Je découvre pour la première fois Eric-Emmanuel Schmitt, il faut bien une première fois, tu te souviens de ta première fois… N’hésites pas à venir t’allonger sur le divan pour me parler de ta première fois, je suis tout ouïe, j’écoute, je parle pas, mais j’écoute.