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jeudi 30 mai 2024

Les Moustaches de Smiljevo


  "Un homme sans moustache est un homme sans âme", écrivait Confucius. A Smiljevo, dans l'arrière-pays dalmate, les hommes portent tous la moustache, c'est inné, c'est culturel. Il va s'en dire que le petit village est donc rempli d'âmes et ce n'est pas Don Stipan, le curé de la paroisse qui va s'en plaindre. Quoique... Il aimerait rencontrer moins de velléité et de passion de certaines de ses ouailles... Mais en plus des moustaches, ce qui caractérise surtout ce village, ce sont ces gestes du quotidien, la bonne humeur qui s'écoule d'un repas dominical sur la terrasse ombragée de la place du village, ce sont ces jupes qu virevoltent autour d'une danse klezmer ou d'une brise orchestrée par le Divin. Et pas que, lorsque je me promène dans les rues chaudes et humides comme les cuisses de cette veuve encore jeune, j'y croise un ivrogne ou un alcoolique repenti - où est la différence -, un poète - incompris comme tous les poètes -, un ministre de la Défense ou un général de l'armée croate, bref que des personnages qui sonnent bon le soleil, la gouaille et l'amusement littéraire.
 
  "Que Smiljevo est charmant au mois de mai, lorsque l'ombre noueuse sous le clair de lune, comme un monstre biscornu devant la fenêtre, se transforme peu à peu en amandier à la première lueur du jour pointant derrière les collines bleutées ! Ou à midi, quand les cloches sonnent si fort qu'on a l'impression que le ciel du bon Dieu est fait de tôle, et que les paysans qui travaillent la terre se nourrissent d'œufs durs, d'oignons frais et de fromage, de lard et de saucisson étalés sur des linges de cuisine avec des fraises pour motifs. Peut-être est-il plus beau encore au crépuscule, lorsque les nuages empourprés s'épanchent sous l'effet d'un vent venu d'on ne sait où. Ou la nuit, quand le silence n'est troublé que par les grillons, les chiens et les ivrognes qui chantent, rient ou se disputent avec leurs femmes qui les ont quittés depuis belle lurette, se débattant pendant des heures dans le fossé où ils sont tombés ivres morts, pour finir par s'endormir puis se réveiller à huit heures, voire plus tard, couverts de rosée et de fourmis."
 

lundi 18 avril 2022

Pivoine ou Gentiane


  Lui, il regarde des émissions de variété à la télé.
Elle, elle décapsule une bière, bien fraiche, pour la lui donner.
Un couple parfait ou un mariage contre nature, servir son gentil et bedonnant mari, fonction premium de l’amour ou du mariage.

« J’avais l’intention de patienter dans un coin, mais mes yeux se sont posés par hasard sur une pile de « Bento premier choix ! Dégustation quatre anguilles » dans la vitrine voisine, et je me suis laissé tenter. C’était un bento de rêve : de l’anguille grillée en sauce du fleuve Shimanto, du lac Hamana, de Mikawa et de Miyazaki, et en prime, de l’anguille grillée au sel. »

  Rien à voir avec le roman, mais déjà je trouve la couverture magnifique. Elle donne immédiatement un aperçu de l’intérieur des pages : de la beauté, de la poésie et du spleen. Je sens déjà le parfum de ces fleurs qui se mêlent à la cuisine japonaise et à la levure de ma bière. Point de bon bouquin sans bière, c’est une évidence. Fin de l’aparté.

« Alors, on va à la montagne, d’accord ?
- On fera un barbecue ? a demandé mon frère.
- Pourquoi pas ? On pourrait installer des hamacs et se la couler douce. Boire de la bière. »

samedi 7 août 2021

Âme Bandée


Réveillé, je suis dans un état second. Ecroulé, je me suis sur mon lit hier soir. La tête en vrac, le cœur mouillé, l’inverse est plausible, je ne sais plus. Le trou noir, j’erre dans des souvenirs sans fond, contrairement à la bouteille vide. Aucune idée ne vient, l’esprit vide lui aussi, j’ai perdu quelques heures de ma vie. 

Que s’est-il passé, trop bu, amnésie localisée, trop lu, les bras plâtrés, les jambes plâtrées ; et la tête, alouette. Une crêpe Suzette ? Je perds la tête. 

L’âme bandée, une vie à l’hosto et pour passer le temps un bouquin, j’aurais pu choisir la bible, après tout la fin est toute proche, non, j’ai pris un feel-good. Qu’est-ce qu’il m’a pris ? 

Un moment de faiblesse, l’ivresse instantanée, pris le premier roman près de la lampe de chevet, besoin de m’achever. Un livre feel-good, et avec ça, j’espère un « Bon Rétablissement » ? 

Pfff… Besoin d’un grand verre, plutôt… Whisky ou vodka, un truc sans eau en tout cas. J’ai déjà trop bu la tasse.  

« Depuis, l'eau a coulé sous les ponts. Et, si je n'ai pas coulé récemment avec elle, on peut dire que j'ai failli. On m'a repêché in extremis, il y a quelques jours, au milieu de la Seine.

Pour être plus précis, à deux mètres du bord, ce qui est bien suffisant pour sombrer dans la vase avant de remonter des semaines plus tard, tout mou et tout spongieux comme les bouts de pain qu'on balance aux canards.

On m'a vidé les bronches, plâtré ici et là. J'avais dû ricocher sur la pile du pont. Suicide raté, soirée trop arrosée, agression ? On se perdait en conjectures.

Moi, j'étais comateux, et donc sans opinion. »