« - Tiens.
- Encore toé…
- Tiens.
- C’é quoi ça ?
- Un livre.
- Un cadeau ?
- Mais non, franchement, c’est juste un livre ?
- Ah. J’en veux pas. Je lis pas.
- Pourquoi ?
- Parce que j’haïs ça.
- Pourquoi t’haïs ça ?
- T’aurais dû m’amener de la bière, une bonne ‘tite bière frette. »
L’histoire commence comme ça. Un vieux, un peu grincheux, un peu solitaire, assis sur sa chaise rouillée sur sa terrasse. Il regarde la rue, n’en a rien à foutre, observe en silence, une ‘tite bière frette à la main. Il n’a jamais regardé un épisode de Lady Oscar. Tout ce qui l’intéresse, lui, c’est sa bière, un Don de Dieu, et la bonne température de sa bière. Il attend juste que la mort vienne le chercher, avec sa bière frette. Et il espère qu’elle viendra rapidement.
- Dis, c’est quoi un sandwich à la crème glacée ?
Et pis, y’a Hélène qui veut qu’on l’appelle Joe. Un prénom masculin pour faire comme Lady Oscar du temps de la splendeur de Versailles. Elle ne rate pas un épisode de ce manga japonais et se rejoue dans sa tête et dans sa vie les scénarii, les dangers et les actes de courage de cette lady élevée comme un garçon. Lady Oscar, c’est son initiation à la vie.
Entre ces deux-là, une certaine connivence va s’installer. Ils vont s’apprivoiser. Ils vont apprendre à se connaître. Il faudra quelques temps pour qu’ils s’apprécient vraiment, mais une fois l’amitié scellée, cela sera un bonheur de les voir converser. Elle n’a que huit ans, même si elle déclare en avoir dix. Elle rêve d’exploits assez dignes pour sauver Marie-Antoinette des malversations de son entourage. Sauf qu’elle doit se contenter de livrer des journaux ou de servir des bières frettes dans une salle de bingo. Il n’attend plus rien de la vie, si ce n’est qu’elle lui foutte la paix (la vie) en s’évadant rapidement de son corps déjà froid (tiens, une douleur dans le bras gauche, sueurs et palpitations, serait-ce le bon moment).
« - En tout cas… ce serait fun si t’arrêtais de vouloir crevé.
- Pis toé de jouer au p’tit gars manqué. »