« Des
étrangers venus de toutes les provinces débarquent à Wuhan le week-end en
avion. Le jour, ils restent enfermés dans leur chambre d’hôtel et, la nuit, ils
vont manger rue du Bon-Augure, bien décidés à passer une bonne soirée. Mais la
rue du Bon-Augure n'est plus seulement un marché de nuit où l'on vient
grignoter. Pour vingt yuans, on peut manger à s'en faire éclater la panse. Le
styles des plats n'égalent pas celui des grands restaurants. Ce ne sont que des
petits plats comme à la maison, aussi banals que la fille d'à côté. Quand on
vient dépenser son argent dans la rue du Bon-Augure, c'est pour autre chose, et
cette autre chose, chacun la choisit à sa guise. Quoi que l'on vienne y
chercher, quoi que l'on ait en tête, tout le charme réside dans cet "à sa
guise". La rue du Bon-Augure est un fantasme, une sensation, c'est un port
flottant sans entraves, c'est une grande liberté, une grande libération, un
grand fatras, un grand chaos, une longue nuit où l'on peut rêver les yeux
grands ouverts. C'est le show de la vie que tout le monde joue sans s'être
concerté. »
Dans
la rue du Bon-Augure, sous la lune bleue et le bleu étoilé des cieux, il est de
bon augure d’aller déguster les cous de canard de la célèbre Célébrité, la grande
spécialité de Wuhan dans ce marché nocturne et bouillonnant d’un peuple ivre et
bruyant qui vagabonde entre les étals et les marmites de pangolins bouillis.
Célébrité dort le jour, travaille la nuit, ne va pas la réveiller avant 15
heures, sinon, de mauvais poils, elle te rabrouera vers ta charrette. C’est
pourtant ce que fit son grand frère, venu profiter de la bienveillance de sa
sœur, le sourire de son neveu devant la porte. C’est que si les hommes
apparaissent souvent comme des piliers de comptoir, Célébrité est le pilier de
cette famille. Elle a le caractère fort mais ne peut rien refuser à son neveu,
comme s’il était devenu son propre fils… Après tout, c’est elle qui lui a donné
le sein, et le sein dans la pensée chinoise est culturel. Ainsi autour de
Célébrité, gravitent les membres de la paresse, de l’avidité ou de la luxure,
ses frères et sœurs et belles-sœurs, chacun ayant à ses yeux ses propres tares…