"L'homme tourna une page, et Pablo eut à nouveau l'impression qu'il le suivait du regard. Il leva le nez au plafond pour ne pas se faire remarquer, fixa un point au fond du balcon puis, n'y tenant plus, se tourna vers l'homme et put lire les gros titres étalés en première page : "L'Argentine championne du monde" et, plus bas, : "Nous avons vaincu le monde entier."
Je relis à deux fois le titre du journal, l'Argentine est bien championne du monde. La foule est en liesse. J'aurais fait un saut dans le temps. Car d'un autre côté, la foule a peur également. Elle oscille entre afficher ostensiblement sa joie dans les rues ou cacher fébrilement ses peurs aux regards des grandes artères. Nous sommes en 1978, l'Argentine de Mario Kempes est bien championne du monde, mais régulièrement des cadavres échouent sur ses plages. La dictature fait rage deux ans après le coup d'état du 24 mars 1976. La dictature, championne du monde.
Au soir de la demi-finale match, Pablo est sur le point de rentrer dans son appartement du centre de Buenos Aires lorsqu'il voit "deux hommes à l’affût" dans leur voiture en bas de son immeuble. Il grimpe les escaliers trois par trois, le souffle court, il ouvre sa porte, des gouttes de sueurs froides dans le dos. Il laisse les lumières éteintes un temps, se sert un verre de vin et regarde par la fenêtre. Ils sont toujours là. Que veulent-ils ? Est-ce qu'ils le surveillent, lui ?
