mardi 7 novembre 2017

La Poussière du Durty Misty’s

« Tu crois pas qu’on pourrait se boire une pinte matinale ensemble, une de tes –je-sais-plus-quoi-non-filtrées ? Juste une. J’ai un mal de crâne horrible.
- Ma foi, dit Larry. Si c’est à titre médicinal. »

Il y a des matins comme celui-ci où je me retrouve accoudé au comptoir d’un bar du fonds de l’Amérique, un bled perdu dans les ténèbres des Appalaches. Comme souvent, le juke-box déverse son mélange de country et de blues. Comme toujours, je me retrouve seul à tourner les pages d’une vie, il y a un gars sur scène qui joue de la guitare, des trucs à la Hank Jones, il y a un autre type qui porte un tatouage de Daffy Duck dans le cou. Une nana en mini habillée de santiags regarde le guitariste, les lèvres brillantes humidifiées par sa langue érotique, la main presque sur les couilles du tatoué.

Je sens que dans quelques secondes, minutes, heures, la baston va déchaîner son lot de violence, de sang et de bile. Cela finit toujours comme ça ces histoires qui mêlent le pouvoir de l’alcool, des drogues et des nanas bien roulées en santiags. Y’a pas à dire, aujourd’hui, je suis servi. J’ai tous mes plaisirs malsains sans bouger mon cul du tabouret du bout du comptoir. Une poupée m’apporte un shot, plus fort, plus violent, plus viril. Beau cul. L’heure de me défoncer la gueule au Durty Misty’s. D’oublier cette vie de merde, cette putain de vie qui me cloue devant un verre et un bouquin, cette vie qui me fait tituber d’un côté à l’autre du caniveau, dont les effluves de pisse se mêlent au parfum de gerbe qui me reste en travers de la gorge.


A quoi reconnait-on vraiment un homme ? A sa capacité de pleurer, à celle d’encaisser les coups ou à celle de compter le nombre de bières qu’il s’enfile avant de ne sombrer dans le caniveau et de se vomir dessus…  

« Jones s’est toujours demandé si Larry était vraiment d’ici, et de le voir pleurer comme ça, il sait maintenant que oui. Quand les gens se mettent à pleurer, c’est leur véritable voix qui sort. C’est comme ça que Jones a appris à chanter. »

A quoi reconnait-on un bon écrivain, en devenir ? Au fait de tourner les pages et de se retrouver perdu dans cette « Nitro Mountain », région minière désaffectée des Appalaches, et dans ce roman. C’est toujours le premier contact qui compte. Et comme première impression, je me suis senti dérouté, comme perdu dans le scénario. J’avoue, j’ai eu du mal au début, la gueule de bois, ou la gueule en vrac, pour accrocher à l’histoire, pour adhérer au comptoir, comme un sous-bock collé sur le zinc. Mais, à mon âge, je ne me refais pas, loin de là l’idée d’abandonner un pub alors que ma pinte n’est qu’à demi-consommée et que l’happy hour n’est pas terminée. J’ai persévéré, mon esprit est resté scotché au bar, une musique déversant toujours son flot d’accords, country toujours, cours toujours, les évènements déversant subitement un flot plus important de sang et de gnons, comme c’est trognon ce sang se déversant dans ce trou de balle, gros calibre, une bière se déversant toujours par le chemin le plus direct, de la pompe à mon verre, de mon verre à mon estomac, de mon estomac au caniveau. J’aime les circuits courts.

Lee Clay Johnson, nouvel auteur de cette Amérique profonde écrit là son premier roman. Pas parfait, mais pas non plus dénué d’intérêt. En devenir, donc, et probablement curieux de le découvrir dans quelques années dans un autre roman, toujours dans le coin, probablement que je n’aurai pas bougé de mon tabouret, accoudé seul au comptoir de n’importe quel bouge de la grande Amérique décadente. Du sang, de la bière et du vomis, le triptyque incontournable de mes désirs littéraires. Pour peu qu’un gratteux à la guitare y déverse ses mélodies sur scène, je suis prêt à boire n’importe quelle bière, même fadasse, même chaudasse, comme les nanas. J’aime la poussière du Durty Misty’s même si j’en espérais beaucoup mieux, en attendais probablement beaucoup trop.   

« Rien n’est plus triste que la fin de l’happy hour. »

Hey Poupée ! Saute dans tes santiags et grimpe dans mon pick-up, si le Durty Misty's sent la cendre, y'a encore plein d'autres bars à visiter dans les Appalaches... et laisser en toi couler la douceur d'un Tennessee Whiskey... 

« Nitro Mountain », Lee Clay Johnson.
Lu dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire
en Partenariat avec Priceminister et les éditions Fayard.

Smooth as a Tennessee Whiskey


14 commentaires:

  1. Il était dans ma mire. J'hésitais et... je continue d'hésiter.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu peux continuer d'hésiter... encore un peu...

      Supprimer
  2. Hey l'ami, c'est quand même souvent que je te retrouve accoudé au comptoir d'un bar avec ce qu'il faut à boire, des guitaristes graisseux à écouter, et un bon bouquin. Des gnons à l'âme comme tu dis, des larmes aux yeux parfois. La belle vie, quoi. Et je vais te dire, ça me plait rudement.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Hey l'ami, c'est que je te retrouve quand même souvent ici... A trainer dans mes bars, à écouter de la country ou du rock sudiste... Dire qu'à la place, tu pourrais écrire encore plus, et même jouer de la guitare folk en chantant le blues du Mississippi...

      Supprimer
  3. Pour une fois voilà un livre que je connais pour une fois (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis sûr qu'il y en a d'autres... Faudrait que je replonge dans mes classiques japonais...

      Supprimer
    2. D’ailleurs, pour mon article j’avais repris la citation que tu avais laissée sur le site babelio :-) (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

      Supprimer
  4. Moi aussi j'ai zieuté ce livre, moi aussi j'ai hésité, mais depuis quelques temps il est passé derrière le comptoir et je l'ai perdu de vue alors j'hésite plus, je ne le lirai pas, mais comme toi je resterai au bar. Na zdrowie Bison !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Du moment que de derrière le comptoir, on te ressert un verre...

      Supprimer
  5. J’adore les Appalaches, alors pourquoi pas. J’aime bien aussi le happy hour, les vieux pick-up et les hommes qui pleurent. Raison de plus. J’suis un peu moins fan des gars qui se vomissent dessus mais bon, si une fois n’est pas coutume. Tout compte fait, ça pourrait me plaire, mais évites quand même de m’gerber d’sus, ça manque de classe! :P
    « poupée » pffffffffffffff ! ^^

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si je dois gerber, j'éviterai de m'épancher sur tes gougounes :-)

      Les Appalaches et le Happy Hour. Une bière face au soleil qui se couche, le soleil se couche toujours à l'heure de l'Happy Hour. Les vieux pick-up qui démarrent toujours à la fin de l'Happy Hour, triste. Triste aussi les hommes qui pleurent parce que c'est la fin de l'Happy Hour...

      Supprimer
    2. PS : D'ailleurs, je n'ai jamais mis les sabots encore dans ces Appalaches. Peut-être que j'y ferais une nouvelle escale littéraire sur ces États...

      double PS : D'ailleurs, face à ces montagnes et au soleil couchant, je me vois prendre une bière dans la glacière, et me rendre compte que putain y'a plus de bière dans la glacière, et de devenir ainsi un de ces bisons qui pleurent...

      Supprimer
    3. Au retour d'Haïti on pourrait faire escale par les Appalaches, délaisser la moiteur haïtienne et les odeurs de mangue, faudra juste se couvrir d'un coton ouaté pour aller marcher dans les Appalaches ;-)

      Supprimer
  6. Je vois que tu restes dans le "bois sacré", même si celui-ci sent un peu plus la bière et l'animal. Quant je vois s'acoquiner les termes "country", "whisky", "santiags" et "Appalaches" je ne peux qu'être séduit par cet alliage qui va de la mine à la fournaise.
    "She tells me she comes from my mother the mountain, Her skin fits her tightly and her lips do not lie" TWZ

    RépondreSupprimer