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vendredi 1 novembre 2024

Aux Vents des Orcades


«
En sortant de l’entrepôt, j'ai marché longtemps, seule, dans les rues, ma veste sur le bras, une bouteille de bière à la main. J'appréciais la douceur de l'air nocturne sur ma peau nue. J'étais saoule et défoncée, mais pas encore prête à aller me coucher. Je voulais respirer les parfums de la ville, me rouler sur le bitume. Chaussée de mes vieilles boots, j'avançais plus vite que les bus de nuit. Les drogues que j'avais avalées plus tôt dans la journée me donnaient des fourmillements dans les joues. Le souffle court, je me mordais les lèvres. J'avais l'impression d'être en feu - mon visage, ma bouche, mes seins, mon sexe : tout en moi se consumait. J'ai sorti une cigarette de mon paquet et l'ai allumée, avant d'avaler une gorgée de bière. En sentant la fumée entrer dans mes poumons, j'ai pris une profonde inspiration pour que les bulles d'oxygène métabolisent rapidement l'alcool, tout en retenant le plus longtemps possible la fumée dans ma cage thoracique, tirant un maximum de plaisir de chaque instant. »

Dans l'oubli hypnotique des nuits londoniennes... je regarde mon verre, je le fais tourner d'une main tremblante, pourquoi alors qu'il n'y a pas de glaçons, pas de tintements de cristal, je ne sais pas, je le regarde juste, des yeux posés sur un liquide ambré, un Benriach en version Smoky Ten, peut-être ai-je l'espoir de sentir son parfum, sa tourbe qui m’emmènera loin d'ici, plus au nord, à l'extrême nord même de l’Écosse, dans les îles Orcades. Ce verre sera le dernier, peut-être, avant de se reprendre en main, de tout laisser tomber et de reprendre vie. Dans un lieu familier, celui de l'enfance et des souvenirs, celui des brebis et du roi des Cailles. Là-bas, je n'oublierai pas mes compagnons nocturnes, bières, vin et vodka, pourtant j'essaierai d'y échapper, et pour cela il y aura le vent des Orcades chargé d'embruns tout aussi enivrant.  

lundi 7 octobre 2024

La Fille du Slasher


Venez voir, en ce jour du 12 septembre de l’an de grâce mille huit cent trente-huit, sur le Champ de Foire de Hallow Heath, dans le comté de Worcestershire, à la Foire aux Chevaux annuelle, attenante au nouveau canal de Birmingham, le combat très attendu du noble art de la boxe à mains nus… Et la foule crie, et la foule hurle, et la foule braille… Et la bière coule, et la bière se verse, déverse, se renverse… La revanche tant attendue entre Tom Heaney, l’ouragan irlandais, et le vieux Bill Perry, le slasher de Tipton… Sous une pluie battante, une pluie froide, une pluie de sueur… Et sous des hectolitres de bières…

« Toute cette bière au fil des années cette intense montée de plaisir qu'elle lui procurait quand elle cascadait dans sa gorge, bruissant et nettoyant ses entrailles, et l'étreinte musclée du houblon quand il vous frappait et que tout devenait possible. II était né avec une soif insatiable qu'aucune quantité de bière ne semblait jamais pouvoir étancher. »

Le dernier combat de Bill. Avec l’argent ramassé, il achète le pub de Tripton… Et là, le géant aussi alcoolisé que doux, des poings de fer un cœur de guimauve, se retrouve dans son élément, comme entre quatre cordes sur le ring, entre quatre fûts de bière derrière le comptoir. Il achète également pour quelques pièces une jeune gitane, Annie, oui à l’époque ça se faisait, pour s’occuper de lui et du bar ; elle devient ainsi sa « fille ». Une fille qui en cachette apprendra à se battre et montera également sur le ring, écrasant de son intelligence et de sa vivacité les grosses mégères fermières laitières venues se mesurer à elle pour quelques pièces... En digne héritière, son nom de ring, la fille du slasher.  

mercredi 22 novembre 2023

UN HIBOU VIT DANS LA FORÊT


 Alors que le silence coule sur les arbres, la forêt se fait noire, sombre charbon végétal dans la nuit. Dans une forêt inquiétante et mystérieuse dont il est strictement interdit de pénétrer, je me perds frissonnant de froid ou d’effroi, quelle différence cela peut faire au milieu de cette nuit. Le garde forestier m’a mis en garde, on ne sort pas indemne de ce labyrinthe feuillu, mieux vaut ne pas s'y égarer. J’entends subitement un cri, la lune même s’en est effrayée. Était-ce le hululement d’un hibou. Je détale, fait demi-tour, descend à toute berzingue la pente vers les faibles lumières du bourg enveloppées d'une légère brume.  

« Sur la route forestière, le grand ciel bleu s'inclinait peu à peu devant la nuit. La colline glissait en silence dans l'obscurité, bleuissait lentement, s'assombrissait. In-su, qui descendait en direction du pavillon où il résidait, s'arrêta et se laissa absorber dans la contemplation de l'ombre imposante qui grandissait, envahissait le bourg peu à peu. En un instant, elle gagna la route, qu'elle avala, avec In-su. »

Le silence y règne également, au bourg. D’ailleurs, du bourg n’existe en fait qu’une voie commerciale, une longue route qui termine son chemin dans la profondeur de la forêt, là où personne ne s’aventure (alors pourquoi une route ?), rien autour, rien avant, que des kilomètres de nuit et de silence. Les rideaux métalliques sont baissés à cette heure-ci, la blanchisserie et la librairie. Etrange ces deux commerces qui survivent encore dans ce trou perdu. Heureusement, les néons du bar sont allumés, guidant ma voie jusqu’au réconfort de l'ennui. Je pénètre l’antre de la débauche. Si la journée la forêt impose sa grandeur, la nuit, elle, elle appartient à l’alcool où les quelques autochtones s’ivrognent en silence dans l’absence de regards.

dimanche 16 août 2020

Uisge Beatha


Si le cœur t’en dit, je t’emmène sur l’île de Cragaig à la rencontre du vieux Alasdair. La première impression est sonore, tu entends le ressac des vagues venues s’échouer aux pieds de ces immenses falaises de calcaire blanc. Tu distingues le chant des cormorans, bernaches, lagopèdes, une farandole de cris dans le ciel, le meuglement des vaches perdues et le bêlement des moutons laineux. Tu perçois le scroutch de tes pas écrasant la couche de sphaigne dès que tu t’aventures en dehors des sentiers battus. Battus par qui d’abord ? Dans cet endroit déserté par la population, seuls quelques vieux qui ont compris le cœur de ce pays restent à braver la complainte de ces plaines. Battus par le vent, par le brouillard, par la fulgurance des embruns, par le blizzard, putain de blizzard.

« il avança en tanguant le long de la falaise. En contrebas se trouvaient les deux terrasses surplombant la grève, là où la famille de son grand-père avait fait pousser l'orge pour son whisky. Grandes marches vertes entre les collines brunes et la mer hyaline, elles étaient à présent en friche, les sillons dans l'herbe disparaissaient rapidement sous la fougère qui proliférait. C'était là que broutaient les moutons d'Achateny, tels des poux à fourrure éparpillés le long de la côte, leurs bêlements pathétiques se mêlant aux folles menaces des goélands argentés et des corneilles mantelées qui plongeaient, s'élevaient et tournoyaient au-dessus du littoral. Au-delà, les grands donjons crénelés des rochers noirs contrastaient avec les langues de terre et les récifs qui mouchetaient le léger ressac et que la marée était en train de recouvrir. »