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mercredi 21 février 2024

L'Eternel et Johnny Cash à l'arrière d'une Trabant


Il est là, assis sur une couverture, à l'ombre d'un vieil arbre dans ce parc de Londres. Paul McCartney a sorti un roman de son sac et tourne ainsi quelques pages en tendant l'oreille par moment sur la musique des oiseaux. Quel roman cela pourrait être, se demande l'auteur. Un roman islandais, peut-être. Un roman de lui-même ? La claque... Paul, le héros de sa jeunesse, il l'a accompagné tout au long de sa vie, qui lit un de ses livres. Mais comment oser l’aborder après ça ? Il a croisé souvent le regard de Paul, dans les étapes clés de sa construction d’écrivain, comme dans ce bus qui l’a emmené dans le Nord de l’île pour des vacances d’été, la bande des quatre assis au fond en train de composer de nouvelles musiques, une foire pas possible.

« Nous finissons par atteindre le bout du chemin, quoi que nous puissions faire, parce que tout a une fin. Les voyages, les baisers, les tasses de café, les désaccords, les randonnées, les bières, les étés, les angoisses, les journées de travail, 
la vie, 
et aussi le crayon à papier qui écrit ces lignes - il se consume peu à peu, c'est inexorable. Tout comme moi qui suis assis à la fois à Londres, dans l'herbe inondée de soleil, tout près de McCartney, avec la Trabant, l'Éternel et mon père entre nous, et ici, penché sur le vieux bureau de mon grand-oncle maternel, le poète capable de changer les mots en systèmes solaires, les phrases en voies lactées. Nous nous consumons tandis que le souffle du monde entre par la fenêtre : le ronronnement de la circulation, le chant douloureux des cygnes qui voguent à la surface de l’étang de Tjörnin tels des îlots couverts de neige, les cris des sternes arctiques, les trilles des oiseaux, la voiture qui passe devant la maison, la jeune fille qui tousse à l'étage d'en dessous, les résultats des élections dans deux pays, d'antiques tablettes d'argile exhumées des sables d'Irak, la Terre saccagée qui tourne sur elle-même et poursuit sa révolution autour du Soleil, emportant à son bord l'être humain, l'hymne à la vie, le plus destructeur des nuisibles, le plus cruel des prédateurs. »

dimanche 24 septembre 2023

Le Bidonville de Zarathoustra


 De Paris à Casablanca, retour à leurs racines. 
C’est décidé : Chérif et May décident de revenir dans leur ville natale en découvrant qu’ils vont avoir leur second enfant. 
Chérif, architecte de ville, May historienne, un couple qui avance main dans la main dans ce projet. Ils connaissent bien tous les deux la ville, même si ce n’est pas la même, à Chérif les coins populaires, à May quartiers de la bourgeoisie.
Si le roman de Yasmine Chami va s’attarder sur le couple, le sujet principal sera sa ville, Casablanca, à travers leurs regards, et leurs projets.
Chérif d’ailleurs, doit réhabiliter un bidonville. Pour cela il devra « recaser » sa population à l’extérieur de la ville. Il y prévoit des maisons en dur pour tous, avec un toit, l’eau, l’électricité. Il pense aux infrastructures nécessaires, écoles et espaces verts. Il espère même faire venir des lignes de bus…
Une action louable, donc…
Sauf que May a une autre vision du projet, du promoteur et de la mairie. Elle voit surtout des hommes et des femmes, dans le besoin, à qui l’on va reprendre la seule chose qu’ils avaient pour eux dans cette ville : la vue sur la mer.    

« Tu es un poète », avait-elle souri avec malice mais il avait rétorqué, vif : « Jamais ! Les poètes finissent maudits, la ville les dissout, les avale, crache leurs os disloqués qui vont rejoindre les carcasses de poissons morts au large du port. Plutôt mourir ! Non, je serai un nabab... et toi la reine de Saba ! Ma femme. »

jeudi 20 juillet 2023

All In


 Dans deux jours, ou deux cents pages, nous connaitrons le « nouveau » vainqueur du WSOP 81, World Series of Poker, un genre de championnat du monde de Poker où des centaines de joueurs se retrouvent enfermés dans un casino prestigieux de Las Vegas pour en découdre de bluffs et de mathématiques. Car ne vas pas croire que le poker est un jeu de hasard. La chance n’a pas son mot à dire, le public s’émeut de ho et de ha (Patriccckkk !) à la découverte du flop ou de la river, mais avant d’en arriver là, il y a eu la stratégie, les probabilités et la pression (pas celle qui finit dans une choppe, ici c’est plus bouteille d’eau ou thermos de café à volonté).

Mais avant de s'asseoir à la table finale, les huit ou neuf meilleurs joueurs du tournoi, car il n’en restera qu’un et ce ne sera pas un Macleod, Al Alvarez, écrivain-poète anglais, journaliste et passionné de poker s’invite dans le Nevada et les coulisses de ce WSOP, avec ce très bel ouvrage qui ne s’adresse pas forcément aux passionnés de poker – dit celui qui est capable de passer des heures comme subjugué devant son écran de télévision à regarder de vieilles rediffusions d'anciens tournois de Texas Hold'em. Avant tout, ce livre nous parle de tout, sauf du poker ou presque. Le poker, c'est aussi une histoire de mythe et d'ambiance.       

« Glitter Gulch est réservé aux gens de passage, la plupart âgés et repérables de loin : des vieilles en pantalon vert fluo, jaune banane ou orange de Floride pétant, agrippées à un gobelet rempli de petite monnaie dans une main, le levier d'un des 50 000 bandits manchots de Vegas dans l'autre ; des vieux aux dents en plastique et costard bleu ciel en plastique en train de jouer au craps à 1 dollar, au black-jack à 50 cents et au Stud Limit poker à 3 dollars ; des épaves en fauteuil roulant ou derrière des déambulateurs, des bossus, des difformes, des squelettiques et des obèses claquant leurs aides de la sécurité sociale, leurs pensions d'invalidité et leurs retraites, attendant leur heure et le miracle d'un jackpot qui transfigurerait leurs dernières années marquées par le dénuement. Tous sont animés d'une ferveur digne du sabbat des sorcières de Walpurgis, un mélange d'optimisme du joueur mâtiné de nostalgie. À L'ANCIENNE, hurlent les enseignes de néon, en plus des CONSOMMATIONS AU BAR 50 CENTS, GAGNEZ UNE VOITURE 25 CENTS, ASPIRINE & TENDRESSE À VOLONTÉ. Pour ces Snopes des Temps modernes, telles les canailles du roman de Faulkner, Glitter Gulch constitue le dernier arrêt, absurde, sur le lent chemin qui mène au cimetière. »

dimanche 18 juin 2023

Amal veut dire Espoir

 
Je m'appelle Amal
et Amal veut dire
espoir veut dire qu'il y a
encore un lendemain

mais il n'y a pas d'avenir entre ces
quatre murs    quatre murs
qui m'enferment     qui m'enferment
alors je frappe le vide

Amal veut dire espoir

Tel un cri

   DE RAGE OU DE HAINE

Tu le hurles dans le noir

 

            La révolution ne sera pas télévisée

écran noir et blanc  on sait qui est 

qui, du blanc et du noir

le noir est toujours le coupable

le blanc est le juge, l’avocat ou la victime

 

Une histoire de couleur finalement

Tu cries dans ta tenue orange

De ta cage grise

que le bleu du ciel n’arrive pas

    à s’infiltrer à travers ses barreaux

 

Le cœur haut

      et la bite basse                      

      le regard noir

           et les poings serrés

tu penses

  à quoi  à toi   à qui    

jeudi 4 mai 2023

Saúde ! São Paulo


Cette ville pousse à boire, ma première réflexion, ou celle d'un auteur connaissant parfaitement ce coin-là, São Paulo. La plus grande ville de l'Amérique du Sud, de hauts buildings, richesse d'une économie florissante, quartier d'affaires et de magouilles. Juste à côté, la favela, immense bidonville où survivent un peuple aux origines diverses. Entre les deux, du trafic, de drogue, de sexe, de dollars. Pour encadrer ce marché florissant, des gouvernements qui se succèdent. Lula, Dilma, Temer, et pour finir Bolsonaro. 2003 - 2018, une grande épopée brésilienne au cœur de São Paulo.  
 
"La voiture s'arrête dans le coin le plus éloigné de cette aire de jeu bétonnée. Ils sont à peu près à la même altitude que le sommet de la colline de la favela. A peut-être un kilomètre et demi à l'est, à vol d'oiseau. Les cratères débutent là où s'arrête la route principale. Briques et poussière. Des néons clignotants de gargotes de restauration rapide. Ils surplombent tout le trafic automobile. Des nuages stagnent, lourds gonflés dans des cieux bleu sombre. A leur place, je ne bougerais pas non plus, se dit Leme. Personne n'a envie de faire grand-chose. Baisser les stores, se branler un coup et piquer un roupillon est à peu près tout ce qu'on peut envisager de faire dans une telle chaleur. L’ambition sous les tropiques." 
 

mercredi 12 avril 2023

Bogotá sous la pluie

"Elle ouvrit la vitrine du bar et en sortit une bouteille de Bombay Sapphire. Elle en remplit un demi-verre avec des glaçons et ajouta deux zestes de citron. Les Tonic étaient dans le frigo. Trop sucrés à son goût, mais c'était la seule marque qu'on trouvait à Bogotá. Juste un doigt pour ne pas masquer la saveur du gin. Elle rangea la bouteille à coté d'une de Gordon's, qu'elle aimait dans le martini, et une de Beefeater, plus fort. Dans le fond, il y avait celle de Hendrick's pour boire pur et une encore intacte de Gilbey's, que Silanpa lui avait offerte en lui disant que c'était le gin préféré d'un écrivain nord-américain. Cheever ou Hemingway ? "
 
Trois jours de pluie, non-stop. 
Le ciel est chargé, noir sombre. La lumière reste obscure, de jour comme de nuit. Grise et triste. L'eau coule, coule, coule, du ciel, des toits, sur les réverbères, sur un terrain abandonné. La terre devient boue, marron sale, des corbeaux, peut-être même des vautours volent au-dessus de cette coulée, en cercle parfait. Des bouts d'os sont déterrés, blanchis par la pluie, par le temps. Deux jambes, puis deux bras. Parfaitement découpés. Pas de tronc, pas de tête. Un cordon de sécurité est mis en place, à la recherche du reste.
 

jeudi 16 mars 2023

Le Chemin Silencieux

One Night in Bangkok, les lumières des ruelles s'animent. Des odeurs enivrent, curry jaune, curry rouge, curry vert... Des étals de marchandises en tout genre, des fumoirs au bord de la route, un pad thaï sur le pouce. Du bruit, klaxons, cris, rires. Touk-touks, vélos, motos-taxis et piétons dans une cacophonie souriante. Et puis le silence. Un moine bouddhiste au coin d'une rue. Des hommes qui se prosternent, des femmes qui se prosternent. Des ladyboys aussi. Et des enfants qui courent autour.  
 
"On choisissait un plat sur l'un des grands plateaux en aluminium - plat rouge, plat orange, citronnelle, citron vert, lait de coco, piment, menthe, coriandre, basilic, cannelle, curcuma, cumin, ail, gingembre. Ou alors on commandait un plat à quelqu'un - une femme - qui le préparait sur-le-champ, dans un wok immense, profond, où elle cuisinait de tout, comme une machine où il suffirait de placer des ingrédients pour qu'elle les mélange, puis les serve juste après en un plat abouti.
Dans un coin, il y avait une femme aux manches retroussées, mèches de cheveux collées à la transpiration du front, qui avait un sourire affable quand des personnes s'approchaient pour lui demander de la soupe. Elle découvrait une casserole, se retrouvait enveloppée d'un nuage de vapeur, et servait des bols en plastique rose ou bleu. Puis, elle les saupoudrait de sauce piment, d'une cuillère de sauce noire, d'un brin de ciboulette haché, et les tendait avec ce même sourire bienveillant.
En montrant du doigt, j'ai demandé une de ces soupes aux nouilles. Usant également de gestes, elle m'a demandé si je voulais du piment, de la sauce, un brin de ciboulette. Je voulais tout. J'ai reçu le bol et le sourire."
 

mercredi 15 février 2023

L'île Littéraire


C’est le grand jour sur l’île du Mozambique. Le grand festival littéraire va ouvrir ses portes, avec en invités les plus grands romanciers africains venus discourir sur leurs conditions, celle d’être écrivain, celle d’être africain, celle d’être femme africaine. Être écrivain, c’est avant tout poser son regard sur la beauté. Celle qui t’entoure, le rivage avec les vagues venues lécher langoureusement l’étendue de sable blanc, les fesses de cette belle femme venues caresser l’air de ce trottoir, le sourire de la lune quand le soleil se couche au-delà de l’horizon. Et puis le blizzard, avis de tempête, les vents se lèvent la poussière fouette les cases, les palmiers se couchent dans une atmosphère apocalyptique. Serait-ce la fin du monde sur cette île qui donnera une nouvelle couleur à ce dernier festival littéraire ?

« C'est ainsi que tout commence : un énorme éclair déchire la nuit, l'île se détache du monde. Un temps s'achève, un autre commence. A ce moment-là, personne ne s'en rendit compte. »

Jour 2. Après la tempête. L’île est seule, entourée de brumes. Plus personne n’arrive, comme coupée du monde. Certains tentent de partir, de l’autre côté du pont, mais personne ne revient. Les réseaux téléphoniques et internet demeurent silencieux. Et sans internet, que nous reste-t-il du monde des vivants. Rien. A croire qu’ils sont tous morts. Que faire, à part contempler la mer, cet océan bleuté avec une bouteille de bière à ses pieds, et lire un excellent bouquin troublé par les effluves de cette île, regardant passer les vivants et les autres.

mardi 7 février 2023

Le Couvent de San Jérónimo

 
Qui croira qu'en signant la mort d'un autre,
le juge se condamne lui-même ?
Sœur Juana Iñés de la Cruz,
Sonnet 207. 
 
Dès que je franchis la grille et que celle-ci se referme sur moi, j'ai cette sensation froide comme d'étranges vibrations qui hurlent des murs humides leurs cris de terreur. Un certain silence, gêné, les silences gênés ça me connaît, s'impose du grand cloître au cloître des novices. La sensation de ne pas avoir pénétré la foi d'un couvent mais directement l'antre de l'Enfer. Cette nuit, une sœur s'est retrouvée morte, égorgée, étripée... Une flaque de sang immaculée autour de son corps, des os de poulets à proximité, une statuette d'un dieu aztèque ou incas, faut que j'aille à la bibliothèque pour me renseigner sur ces rites païens... Raconter ainsi l'histoire, ça donne presque envie, au moins autant que de croquer un ver au fond d'une bouteille d'une liqueur ancestrale.
 
« L'enfer. L'enfer. Il n'y avait pas d'autre mot pour décrire cet étalage de sang et de restes humains.
Le vent souffla avec plus de rage, éteignant les cierges un à un. Soudain on entendit des pas.
Lents et cadencés, claquant sur les dalles de pierre volcanique comme s'ils venaient de l'autel, du toit, des murs - de partout à la fois.
Alors, surgissant du sol comme s'ils provenaient de entrailles mêmes de la terre, un rugissement leur succéda, pareil à celui d'un porc qu'on égorge. Guttural, désespéré, de ceux qui vous poignardent les oreilles et vous tordent les tripes.
»

mercredi 1 février 2023

Crâne avec cigarette allumée


 Froide et sombre la nuit, la lune est absente. Ni bleue, ni lumineuse, elle s’en est retournée vers un autre monde, celui de la lumière. Moi, je reste allongé sur mon lit, dans le monde des ténèbres. Eteins-moi cette cigarette, souviens-toi des dangers de fumer au lit. Tout peut prendre feu en un instant, ta vie, ta mort, ton âme. Partie en cendres, cette dernière t’a tourné également le dos. Les yeux clos, le corps marqué, tu respires une dernière fois, respirer cet air suffocant, sentir cette humidité comme sur un vieux livre aux pages jaunies. Un jour, on retrouvera ton cadavre allongé dans la même position, les os blanchis par le temps, une cigarette encore plantée dans ton crane, comme une peinture de van Gogh. Mais en attendant, tu sens ce parfum de mort qui t’enveloppe, de chair en putréfaction, de peur et de tristesse. De l’Argentine à l’Espagne, tu voyages autour de la mort, avec des jeunes filles mal dans leur peau, des femmes qui ont peur, des fantômes…

« Son nez bouché à cause du rhume - elle chopait toujours un virus dans les avions - perturbait sans doute son odorat ; C'était sûrement ça, pourtant quand elle se mouchait avec un Kleenex et réussissait à renifler, l'odeur était encore pire. Elle ne se rappelait pas que Barcelone ait été aussi sale, en tout cas elle ne l'avait pas remarqué lors de son premier voyage, cinq ans plus tôt. Mais ce devait être son rhume, probablement les mucus coincés qui empestaient, parce que dans certaines rues elle ne sentait absolument rien, et soudain l'odeur l'assaillait, lui donnant de violentes nausées. Ça puait la charogne de chien pourrissant au bord de la route, ou la viande périmée et oubliée dans le frigo quand elle devient violette comme le vin. L'odeur se cachait et, par rafales, gâchait les endroits les plus jolis, les ruelles pittoresques avec du linge suspendu entre deux balcons, qui empêchait de voir le ciel. Elle atteignait même les Ramblas. »

samedi 10 décembre 2022

Un Goût dans la Bouche


J’ai comme un goût dans la bouche. Qui reste. Nauséeux. Je bois, je bois, je bois pour faire passer ce goût devenu ferreux. Bains de bouche à la Listerine. Mais rien n’y fait, ce goût semble indélébile, il ne s’efface pas de ma bouche, de ma tête. Je passe le visage sous l’eau, enlever tout ce sang au bord de ma bouche. Je reprends ma route, croise celle de Maren, seize ans, qui fuit aussi son « anomalie ». 

Elle est pareil, de la même veine, du même sang dirai-je de mon esprit cynique. Laissée par sa mère, qui n’arrive plus à s’occuper d’elle, à la protéger, elle traverse les Etats-Unis à la recherche de son père qu’elle n’a jamais connu. Comprendre pourquoi. Pourquoi il est parti. Pourquoi elle est comme ça. Pourquoi je bois de la Listerine.

Comme quoi, me diras-tu. A la recherche de normalité dans cette société-là. Elle n’est pas « normale ». Mais elle découvre qu’elle n’est pas seule. Sur sa route, subitement livrée à elle-même, elle monte dans des pick-up, elle rencontre des gens qui sont comme elle. Des gens qui bouffent d’autres gens. Chacun ses motivations. Ceux qui mangent les vieux, ceux qui dévorent les personnes malades ou en fin de vie, ceux qui bouffent les méchants… Et elle. Son premier festin, sa baby-sitter… Et puis des camarades de classe ou de camp d’été…

samedi 5 novembre 2022

David Bowie est Mort

 
Romy a 16 ans. Dans sa chambre, des posters de son idole, David Bowie, tapissent les murs de son refuge. En boule sur son lit, son chat Bowie, de plus en plus solitaire. Un peu boulotte, un peu myope, histoire de ne pas dire trop, elle se sent bien dans sa peau, malgré le ravage de l'adolescence, garde le sourire dans une famille que le regard des autres qualifierait de marginal. Un seul ami, mais parfois cela suffit. A la nuit tombée, lorsque les étoiles commencent à s'allumer, une musique vient bercer son crépuscule. Un compte à rebours entonné des milliers de fois, Major Tom est paré au décollage. Ses nuits avec Bowie. Des nuits où elle se confie, à son chat Bowie et à son idole, David. Des nuits où les rêves s'invitent dans les draps de l'adolescente, attendant l'odeur du chocolat chaud venu emplir le Domaine dans la brume du petit matin.
 
Elle n'ira pas à l'école ce matin. Elle ne comprend pas pourquoi mais comment refuser à un tel ordre de sa maman, si proche et si aimante. Si belle aussi. La police vient, visite de routine - ou pas. Interrogatoire informel au début, jusqu'à ce que la situation s'aggrave. Une élève du lycée a été retrouvée ligotée et en hypothermie dans le cabanon de son jardin. Elle décédera par la suite. L'enquête se poursuit. Qui en voulait à la méchante Greta Sanchez, la tortionnaire du lycée ? La liste des suspects pourrait être longue mais Romy et son entourage figure en pôle position, Romy étant la souffre-douleur préférée de Greta...  
 

dimanche 30 octobre 2022

Le Testament de la Rue Sherbrooke


Un. Deux. Trois… J’ai compté, comme dans une fin de vie, d’ailleurs ma vie sent déjà la fin, un parfum de pisse et de mort qui colle à ma peau, le nombre de livres que j’ai lu de Russell Banks. Ce « Oh, Canada » fut donc mon dixième roman de cet auteur, à noter dans mon testament, au cas où, je les lègue à qui de droit ou à qui en veut, d’ailleurs j’ai déjà commencé le legs de certains d’entre eux. Le testament de la rue Sherbrooke.

« Plus tôt, une heure avant d'aller diner, Fife et son beau-père s'étaient installés dans des fauteuils en rotin, dans la véranda protégée par un grillage écran, sous des ventilateurs qui tournaient lentement au plafond, et ils avaient fumé et bu du bourbon avec de l'eau et des glaçons dans de grands et lourds verres en cristal. Loin des dames, comme aime à dire Benjamin. C'est une coutume qu'on honore chaque fois que Fife et Alicia viennent à Richmond, surtout récemment, du fait qu'Alicia enceinte évite l'alcool et le tabac et que Jessie consacre l'heure du cocktail à superviser le dîner de Cornel, puis son bain et les préparatifs de son coucher. Fife fume sa pipe et Benjamin un cigare. Fife trouve agréable l'odeur du tabac qui brûle, mêlée aux arômes qui flottent à travers les parois grillagées de la véranda et viennent des buissons de myrique, de viorne et d'itéa de Virginie disposés en rangs et massifs soigneusement entretenus près de la maison et plus loin, au bord de la large pelouse vert menthe. Il aime le son des glaçons qui tintent contre le cristal, le poids disproportionné du verre frais dans sa main, l'odeur de sucre brûlé du bourbon quand il le porte à ses lèvres. Il aime regarder le soleil tomber lentement vers les chênes verts de l'autre côté de la James River et voir l'eau passer au noir satiné quand le soleil disparaît derrière la silhouette des arbres. »

vendredi 19 août 2022

Son Dernier Verre à Soho

"Lorenzo prend une douche, se branle, se lave, puis se sèche, s'habille et descend au pub du village."
 
Je le vois entrer dans le pub, le regard triste, le sourire absent, l'air mort. Comme tous ceux qui entrent dans un pub avant midi. Je fais partie de ce lot-là, des âmes errantes qui ont perdu leur âme un jour, sans s'en rendre compte, ou justement si, avec raison. La vie bouge, elle est un flux et reflux d'envie et de désir qui s'échouent aux rivages de ta porte brinquebalante, comme la marée qui laisse son écume blanche avant de se retirer. 
 
"Lorenzo commande une pinte de Black Sheep et regarde le liquide brun couler dans le verre en formant de la mousse. Quand il était à Londres, il buvait de la blonde parce que c'était facile et rapide, mais par une journée comme celle-ci et dans un pub comme celui-ci, il vaut mieux prendre quelque chose de plus costaud."
 
A l'intérieur, le ressort de l'horloge semble s'être cassé, au dessus de la glace miroitant un alignement presque géométrique de verres bus, un reste d'une mousse blanche s'étirant de toute sa langueur. De toute façon, dans la pénombre de ces lieux, l'heure n'importe peu, le temps n'a plus lieu, il est toujours l'heure d'une pinte, que cela soit la première ou la dernière pinte à Soho. La vie, là-bas, c'est cette adéquation entre l'ombre de la table et la lumière du comptoir. Une musique s'échappe d'une vieille platine, pour occuper le silence de ceux que ça dérange. Des êtres entrent, ressortent, se regardent ou baissent les yeux. De temps en temps un rire s'étale, des regards se tournent vers le sourire d'une femme, la porte des chiottes s'ouvrent et se referment.  
 

dimanche 17 juillet 2022

Une île sous Artifices

Les rues sont désertes, la température frôle les 50°C, loin de l'Andalousie, Emilio s'en est parti. Direction le Barheïn, une minuscule île dans le Golfe, qu'un pont unique la relie à l'Arabie Saoudite, vue sur des îlots artificiels, face au Qatar. Voilà pour situer. Je prends un verre au bar du Gulf Hotel d'Adliya en sa compagnie, expatrié espagnol. J'aurais envie de dire plusieurs verres même tant la conversation d'Emilio est riche et passionnante. Assis sur le haut tabouret de ce comptoir, les yeux fatigués par la poussière de sable, par les néons du bar, je l'écoute, silencieusement, presque religieusement, c'est l'heure de la prière. Il a un œil, celui d'un étranger venu découvrir un pays sous ses différentes facettes, en gardant toujours un esprit ouvert mais critique. Les sunnites contres les chiites, bien entendu, ou inversement, peu importe. Un peu touriste, un peu expatrié, un peu voyageur, un peu reporter. Carnets de routes dans le Golfe. 

"Entre les sunnites qui ont acclamé les blindés et les sunnites qui les ont subis il y avait les indifférents, ces jeunes dandys de l'élite, amateurs de voitures à grosse cylindrée et de Paolo Coelho, excellents animateurs des fêtes d'expatriés, drôles, charismatiques, soucieux du réchauffement climatique, dénonciateurs sur leur mur Facebook de la moindre injustice, sauf de celle qui leur permettait de garder leurs privilèges. Je me les imaginais comme ce play-boy libéral espagnol des années 30, peu croyant, pas du tout cul-bénit, connaisseur des avant-gardes artistiques européennes, qui se moque de l'esthétique martiale des hommes armés de la Phalange, mais qui respire avec soulagement quand Franco fait son coup d'État. Des gens comme H. qui, au milieu d'une fête, quand une certaine intimité s'était installée, disait des phrases comme : "Les chiites sont la majorité en quantité, mais pas en qualité." Ils parlaient des chiites avec ce même mépris avec lequel j'ai toujours entendu parler des gitans en Espagne."
 

jeudi 7 juillet 2022

Si Loin de l'Overlook Hôtel


« Le jeune barman australien m'a dit aujourd'hui : "C'est pas du tout comme ça que j'imaginais mourir dans une guerre nucléaire, mais au moins, y a un bar à volonté." »

Me voilà donc, accoudé au bar de l’hôtel. Seul ou presque. Le barman, bien sûr, en guise de compagnie, toujours prêt à me servir un cocktail ou un verre de bourbon sans glace. Une musique douce sort de la salle d’à-côté, il y a un type au comptoir, les cheveux dégarnis en vrac, des yeux de fou, un sourire inquiétant. Jack qu’il s’appelle, avec un verre de Jack Daniel’s dans lequel deux glaçons tintent. C’est glaçant cette ambiance… C’est en entendant les roues d’un tricycle enfantin roulant sur le parquet du bar que je sors de ma méditation de comptoir. Je me suis trompé de scénario. Je ne suis pas dans un film de Kubrick. Malheureusement. Du coup, je regarde mon portable. Ah oui, maintenant il y a des portables. Sauf qu’apparemment, il n’y a plus de réseau. Guerre nucléaire, il parait. Pas de réseau, pas d’info, nous sommes peu de chose finalement. Mon verre fini, je grimpe aux étages, regarder aux fenêtres, voir des fumées au loin, et les montagnes du Colorado. Ah encore raté, vue sur le Mont Blanc. J’avais déjà oublié que je n’étais pas dans Shining. Pas d’inscription REDRUM sur la glace de la chambre non plus. 

mercredi 13 avril 2022

Pure Doll Idole

 


Vue sous cet angle, Mima possédait un corps plutôt sensuel. Son tour de poitrine dépassait sans doute les 80 centimètres. Elle avait jusqu’à présent avancé sur le chemin de la « Cutie Rose » en cachant délibérément ses charmes. Dorénavant, elle ne se gênerait plus. Tadokoro souhaitait voir Mima déployait tous ses atours. De nouvelles phrases d’accroche étaient aussi en train de germer dans son esprit : « Neo Sexy », « Cutie Fashion », « Nude Heart ». Chacune des accroches qui lui venaient allait à l’encontre de l’ingénuité de Mima.

 

Nuit noire, nuit sauvage.

Dehors une légère pluie scintille sous le regard triste d’une lune bleue. Sur le plateau de télévision, le souffle coupé, le silence s’est éteint. Clap. Une lumière rouge vient de se déclencher sur la caméra. D’autres lumières s’allument subitement sur le devant de la scène. Clac, coups de projecteurs aveuglants. Le son monte, monte, monte comme le désir du spectateur. La lumière gicle d'un coup, puis se dirige langoureusement vers cette poupée adolescente au déhanchement aguichant, au déguisement provoquant. Finie l’ingénue jeune fille, la nouvelle jeune femme se présente à vous et à vos fantasmes. Le monde de la J-Pop mue comme l’adolescence.

 

Nuit bleue, nuit hurlante.

A l’ombre du plateau, un homme guette. Un pervers, un malade. Un homme pur. 

 

Le costume était d’ailleurs lui-même plutôt éloigné de ce côté ingénu. Il était composé d’un débardeur mettant en valeur le décolleté et maintenu par des petits cordons décoratifs qui, lors des mouvements intenses, laissaient bouger librement sa poitrine. La minijupe froncée blanche allait ondoyer avec légèreté et donnerait l’effet d’être sur le point de tomber à tout moment pour tenir les spectateurs en haleine. Les longues chaussettes blanches et les gros rubans fixés sur la tête et à l’arrière de la jupe souligneraient le côté mignon de Mima en même temps qu’un aspect sexy qui créerait un fort contraste. Cette image pervertie allait faire parler d’elle. 

 

dimanche 27 février 2022

Le Fleuve Est Plus Noir Que La Nuit


  Le soleil tape, frappe, cogne.
Les mots aussi.
Le vin également, la bière un peu tiède, un peu fade.
La pluie ruisselle sur les feuilles, le long de tes cuisses, ploc-ploc lorsqu'elle s'écrase sur l'eau plate du fleuve. 
 
"Enero Rey est debout sur son bateau, les jambes écartées, son corps est massif, imberbe, il a le ventre gonflé, il fixe la surface de l'eau et attend, un revolver à la main. Sur le même bateau, Tilo, le jeune homme, est cambré, l'extrémité de la canne appuyée sur sa hanche, il fait tourner le moulinet, tire sur le fil : c'est un cordeau de lumière contre le soleil qui décline. Negro, la cinquantaine, comme Enero, n'est pas sur le bateau mais dans le fleuve même, l'eau lui arrive aux testicules, son corps est également cambré, le soleil et l'effort font rougir son visage, tandis qu'il déroule et enroule le fil, sa canne forme un arc. La petite roue du moulinet tourne, sa respiration est celle d'un asthmatique. Le fleuve est immobile."
 
Étourdi par cette bière, par ces mots, par ce soleil, les pieds dans l'eau froide, le regard perdu sur le rivage. Les souvenirs refont surface toujours dans ces instants-là, celui ou après avoir bataillé des heures ou une vie à remonter une raie d'une grandeur bestiale, tu t'assois dos à la forêt, par moments hurlante, par d'autres silencieuse, et tu plonges ton âme dans le fleuve, eau sombre et noire.
 

jeudi 3 février 2022

Rouge


Un pull-over, rouge. 
Un cirque, rouge. 
Le sang d'une petite fille, rouge. 
Même ma bière est rouge. 

« Deux journalistes, Alex Panzani du quotidien La Marseillaise et Pierre Bernard du Provençal, sont venus faire le tour des bureaux de l’Evêché, à l’affut d’une bonne histoire. En ce lundi de Pentecôte il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. L’info du week-end a été essentiellement consacrée aux accidents de la route. Près de Salon-de-Provence un automobiliste a fait demi-tour sur l’autoroute : 3 morts, 6 blessés. En tout on compte 94 morts, 1 123 blessés dont 389 grièvement. La Pentecôte est meurtrière.

Sujet plus léger : l’apparition du monokini sur les plages. Certaines femmes le pratiquent même à la piscine où un coin leur est réservé afin de ne pas choquer les enfants. Les adeptes se multiplient et revendiquent fièrement cet acte de liberté : « Pour éviter les marques de maillots et aussi parce que nous nous sentons plus à l’aise. Nous avons fait sauter notre carcan ! » A Saint-Tropez, terre d’insolence, c’est carrément le string qui sera à la mode cet été. Voilà le genre d’informations que les journaux développent quand ils n’ont rien à raconter. »

  Une journée tranquille où il ne se passe rien, ou presque. En ce jour de Pentecôte 1974, les journalistes ont bien du mal à faire la une de leur quotidien. Des accidents de la route ou le monokini sur la plage, voilà de quoi tenir le lecteur informé et en haleine. Pourtant, ce 3 juin sera une date marquante pour la France, pour la justice et surtout pour Marie-Dolores et Jean-Baptiste Rambla. Que faisais-tu ce jour-là ? Toutes les personnes en âge de boire une bière s’en souviennent encore, parait-il, mieux que de sa première cuite. Parce qu’à partir de cette date-là marquée en rouge avec le sang d’une petite fille, la France a peur. Alors oui, je reviens sur les faits, une nouvelle fois. Marie-Dolores a été enlevée, pendant que son petit frère a été « épargné » en allant chercher le chien noir qu’un individu dans une Simca 1100 aurait perdu. Point de départ d’une sombre affaire où quelques jours après son corps mutilé est retrouvé abandonné dans une grotte. Un suspect, l’homme au pull-over rouge, vers lequel semble s’aiguiller les soupçons. Un procès, Giscard qui n’intervient pas, le couperet tombe en même temps que la tête de Christian Ranucci. L’histoire aurait pu s’arrêter là dans ces mois qui ont suivi la mort du dernier condamné, alors que toutes les radios fredonnent le tube de l’été, « Et si tu n’existais pas… » de Joe Dassin, son charme, sa voix, - bref, j’adore - et la chaleur de l’été, d’ailleurs il parait que des femmes se mettent en strings sur les plages de Saint-Tropez, l’insolente ou la décadente, - bref, j’adore encore plus -.

dimanche 23 janvier 2022

Tigre et Bison

  « Des bouts d'os de bisons, elles en ont vu le long de la piste, mais jamais en entier. Au fil des ans, les voyageurs ont brandi maillets et couteaux, ennui et besoin, prenant ce qui était facile à trouver pour faire du feu, ou des piquets de tentes, ou pour sculpter à leurs heures perdues. Ce squelette-là n'a pas été touché. Les orbites scintillent - un jeu d'ombres. Sam pourrait marcher dans la cage thoracique intacte sans se baisser.
Lucy imagine les os habillés de poils et de chair, l'animal debout. Ba prétendait que ces géants parcouraient jadis les collines, et les montagnes, et les plaines au-delà. Trois fois plus grands que n'importe quel homme, et néanmoins d'une douceur inimaginable. Un fleuve constant de bisons, disait Ba. Lucy laisse cette image ancienne l'inonder.
»

  Du temps de la ruée vers l'or, Lucy et Sam, deux gamines d'origine chinoise se retrouvent livrées à elle-même. Ma est partie il y a bien longtemps. Ba vient de mourir. D'ailleurs, il est dans la charrette, sa chair commence à couler, ses os à se briser. Les deux fillettes errent dans cette poussière, afin de trouver le bon endroit pour enterrer leur père, laisser son âme se reposer. Trouver enfin son « chez-soi ».

  Sombre et noire, comme la nuit, comme la violence et la racisme des hommes. Lumineux et magnifique, comme le soleil qui pare d'or cette colline. Saisissant et magique, comme ce vieux bison qui erre dans les esprits de ces lieux. Elles n'ont pas leur place dans la poussière de l'Ouest, ou de l'Est suivant d'où l'on vient, là où des os de bisons se retrouvent à nus par le temps, le vent. Bien que nées ici, elles sont d'ailleurs, de l'autre côté de l'océan, le pays de Ma. Elles restent des émigrées chinoises dans la nuit hors-la-loi.