Un
café, une bière, un whisky, une photographie de Wim Wenders sur la couverture
m’accompagnent. Le ciel est bleu, le soleil se couche dans ce lointain horizon,
quelques flaques d’eau renvoient ses derniers rayons. Une station-service qui
semble déserte, à croire que le monde est en confinement. Un dinner qui sent la
tarte à la cerise sortie du four. Des histoires pour une dernière bière. C’est
toujours un plaisir de retrouver la plume simple, d’un autre temps, celle d’un
Raymond Carver. En neuf histoires et un poème. Il décortique la vie, le couple,
les histoires derrière une fenêtre ou une porte, celles qu’on se racontent
autour d’un verre ou de deux, celles qu’on s’imagine lorsqu’on est allongé sur
le dos et que sa femme appose ses lèvres sur ton sexe vieillissant. Dans ces
histoires, j’y retrouve mon compte, un pauvre type qui se trouve vieillissant,
un couple se confrontant à l’hospitalisation de son fils, une serveuse
esseulée, un type qui veut boire une bière, un autre type qui veut boire une
autre bière, un troisième type qui veut boire une énième bière. Tiens, j’ai
envie de boire une bière également.
« Quand l’orchestre s’interrompit à nouveau,
Ralph chercha les toilettes des yeux. Il distingua des portes qui semblaient
animées d’un mouvement perpétuel à l’autre extrémité du bar et il mit le cap
sur elles. Il titubait un peu. Il était ivre à présent, il le savait. Une des
portes était surmontée d’un bois de cerf monté sur écusson. Un homme la poussa,
entra ; un second la retint, sortit. Ralph entra à son tour et se joignit
à la file qui s’était formé devant l’urinoir. Tandis qu’il attendait, il se mit
à fixer d’un œil hypnotisé les deux cuisses écartées et la vulve ouverte
maladroitement dessinées sur le mur au-dessus d’un distributeur de peignes en
plastique. Sous le dessin, on avait griffonné : BOUFFE-MOI, et plus bas
encore une autre main avait inscrit : Betty M. bouffe les minettes, RA
52275. La file avança et Ralph suivit le mouvement, le cœur serré à la pensée
de cette Betty. Il accéda enfin à l’urinoir et se soulagea. Le jet lui fit
l’effet d’un éclair jaillissant. Il soupira, se pencha en avant et appuya son
front sur la paroi. Oh ! Betty, songeait-il. Sa vie avait changé, il s’en
rendait bien compte. Du fond de son ivresse, il se demanda s’il existait
d’autres hommes qui, en se penchant sur un incident isolé de leur vie, étaient
capables d’y déceler les prémices d’une catastrophe qui bouleverserait par la
suite le cours de leur destinée. Un moment encore, il resta dans cette posture
puis il abaissa son regard et s’aperçut qu’il s’était pissé sur les doigts. »