lundi 20 juillet 2020

Les Escales de Nad' et du Bison : Corée du Sud

Lieu : Corée du Sud
Lever du soleil : 5h26  | Coucher du soleil : 19h50
Décalage horaire : + 7h
Météo : 23° ressentie 27°. Ciel couvert, pluie faible.
Coordonnée GPS : 37° 33' 57.6" Nord, 126° 58' 42.2" Est
Musique : C. Schumann, Three Romances for violin and piano, Op. 22, Clara-Jumi Kang & Yeol Eum Son
Un Verre au Comptoir : Winter is Coming N°2




« Les flocons se dispersent au hasard.
Dans le vide noir que la lumière des réverbères ne traverse pas.
Sur les arbres noirs et silencieux.
Sur les cheveux des passants à la tête baissée.
»

La nuit dernière j’ai fait un rêve. En pleine nuit, immobile et somnolente, j’ai ouvert le frigo et j’ai balancé aux poubelles toute trace de viande. Quelle pourriture ! L’homme qui partage ma vie tente de me convaincre - à moins qu’il ne tente de se convaincre lui-même - que le rêve que j’ai fait n’est qu’illusion… Qu’on me foute la paix avec ces diagnostics de schizophrénie, d’anorexie, de je ne sais quoi encore ! Ma nouvelle vie ce sont les algues, les feuilles de batavia, les pâtes de sojas, le kimch’i, les vermicelles aux légumes… je ne mange plus que des végétaux… Ma mère s’en est mêlée, quand j’étais hospitalisée, elle a tenté de me faire ingurgiter un liquide noir plutôt infect, mais il ne faut pas me prendre pour une folle, ce n’était rien de moins qu'un mélange dégoûtant fabriqué à partir d’une chèvre noire. La pauvre… j’entends la chèvre, non pas ma mère ! Enfin… je suis lasse de ma relation. Il n’y a jamais vraiment eu de passion entre mon mari et moi. Rien de festif, encore moins d’affectif. Depuis mon hospitalisation en psychiatrie, il me trouve même bizarre, mystérieuse, effrayante… Je m’en souviens comme si c’était hier, c’était un dimanche, un long dimanche sans fin. De ces jours hors du temps qui n’en finissent pas.

Un autre homme m’a fait renaître. Il a deviné et imaginé sur mon corps la naissance d’un arbre. De fleurs de toutes les couleurs. Et j’ai repris vie… mais pour combien de temps ?  


« Certains objets paraissent blancs dans l'obscurité.
Quand une vague lueur les caresse, même les choses qui ne sont pas à proprement parler blanche diffusent une pâle clarté.
La nuit, dans le séjour où je n'allumais pas la lumière, je dépliais le canapé-lit sur lequel je m'allongeais et dans la pénombre, au lieu d'essayer de dormir, je me mettais à l'écoute du temps qui s'écoulait. J'observais les ombres qui dessinaient les arbres sur le mur blanc. »


A la belle saison, des pétales de fleurs apparaissent. D'un blanc pur. Le vert du végétal se pare d'ombres blanches. Des feuilles d'abord, puis des bourgeons, avant la naissance fugace de ces fleurs, beautés éphémères qui parent son corps lui aussi pâle. Elle est nue, son corps blanc, ses seins à peine rose, sa toison noir s'ouvre comme une fleur. Je la regarde, hypnotisé par cette blancheur. D'un blanc silencieux, comme la neige qui tombe des étoiles, vole dans le ciel. D'un blanc pur, comme un amour intense, l'amour évident qui vrille l'âme, celui qui se passe de mots et se compose de regards et de silence. Elle se tourne vers l'évier, regarde les bols blancs qui traînent, quelques grains de riz blanc au fond. Je vois son ombre se déplacer lentement, comme un fantôme nu cherchant à s'éveiller vers cet autre monde, cette lumière blanche qui l'attire.

A la belle saison, le sol se recouvre de cette blancheur immaculée, celle des cristaux de neige qui floconnent dans la bise et le brouillard. Mon regard se porte au-delà de la fenêtre, la lune illumine le brouillard qui illumine la neige. Le réverbère, de sa lumière faiblarde, n'est là que pour allonger certaines ombres. D'ombres et de lumière, du noir au blanc, je me tourne vers la blancheur de ses fesses, l'ombre au creux de ses reins où j'imagine une goutte de bière blanche onduler entre ces rondeurs. Dehors la neige, tombe encore et encore, dans le silence de la nuit. De lourds flocons blancs en hiver qui contrastent avec la légèreté des pétales blanches des cerisiers qui s'envolent au printemps. Et elle, nue et blanche, pure et belle, qui s'enracine profondément dans mon âme.

« Un temps de calme est nécessaire après une longue journée. Un temps où on peut tendre les mains engourdies et les ouvrir vers la chaleur tiède du silence, comme on le ferait machinalement devant une cheminée. »

Le passage des saisons sur le corps d’une femme, sur son corps à elle… accentue sa beauté. Il le raréfie, marqué par le sillage des jours sur la peau de son âme, puis l’épanouie, libéré de l’enclos du temps où il s’est façonné pour enfin s’offrir, corps floral dans toute sa pureté sauvage.

Au loin, la neige qui floconne le ciel de blancheur immaculée me renvoie à la pureté de son corps. On dirait des flocons de lumière qui s’échappent du ciel. J’en ai les larmes aux yeux. Je la revois dans le silence de mes rêves, allongée et nue, sous mon regard émue par tant de poésie. Autant de délicatesse et de fraîcheur ne peuvent que s’inscrire dans le grand secret des fleurs. Au-dessus de sa fesse gauche, l’objet de ma fascination, sa tâche mongolique. J’en rêve chaque jour, chaque nuit, à chaque souffle, je fantasme jusqu’à en perdre la raison, je suis fou d’elle. Son corps est un vaste univers, une œuvre d’art. J’y ai peint des boutons de fleurs rouges et pourpres qui se sont épanouis sur sa peau, de jolis pistils jaunes, des roses accouplées, des camélias imbriqués les uns dans les autres, pareils au jour où après l’amour, lorsque je me suis retiré d’elle, un liquide vert a jailli de son sexe divin. Tel un arbre naissant, son âme s’est envolée vers des lieux inconnus.

La neige s’étend à perte de vue. Les flocons dansent dans le ciel et je revois les ondulations de son corps végétal. Je désire la revoir, au lieu de quoi je ne répondrai plus qu’au silence de l’instant. Un silence éphémère pour un amour phénomène. Une nuée de lagopèdes à queue blanche poursuivent leur migration, la saison de l'amour. Un silence que perturbe à peine le croassement d'une grenouille surgit de nulle part, si ce n'est d'un marais salant. Ploc. La neige a fondu, les fleurs de cerisiers ont paré le ciel. Elle s'allonge, se roule, s'enroule, nue dans la verdure d'une pelouse. Son odeur devient celle de l'herbe coupée. Sous un soleil du Sud, des perles de sueur s'écoulent de ses aisselles, lentement, timidement, n'attendant que ma langue venue se rafraichir de cette salinité érotique. Elle glisse sur sa peau, descend sur son ventre, entre en ses cuisses. Elle s'égare dans la volupté de sa toison noir, son sexe rosi par le plaisir. Blancheur du sel, sperme et lait de coco. Envie de sushis, lui dis-je. Elle se retourne, le visage blanc comme une boule de riz. Elle repense à cette tradition séculaire qui consiste à préparer des sushis de mère en fils. Une fête à ses yeux. Un feux d'artifice, jaillissement de rouge, de vert et d'or dans le ciel illuminé par une lune d'un blanc pur. Je la retourne, effet blue moon et pénètre son âme de mon obsession pervers.  

Mes rêves jaillissent de la nuit, tel un geyser en terre islandaise, une gerbe en pub irlandais ou le souffle d'une baleine dans le Saint-Laurent. L'écume blanche des vagues se fracasse sur le rivage, lèche mon esprit, caresse mon corps. Nue dans cet appartement froid, un silence de Schumann inonde la chambre, draps froissés de ce sperme bestial, de ce suc végétal. Je parcours le salon, m'engouffre dans la cuisine, me sert un verre de vin, rouge, blanc cassis. Je retourne au salon, le parfum enivrant du vin, illumine d'une bougie, colle mes seins contre la baie vitrée, le regard perdu vers un autre monde. Une perle de vin, coule de mes lèvres. Un dernier verre avant...  

« Blanc », Han Kang.
« La Végétarienne », Han Kang.
Traduction : Jeong Eun-Jin.






Les Escales, 
un trip littéraire composé à 4 majeurs,
amarrée des mots et de la poussière.

Prochaine escale : Irlande

4 commentaires:

  1. La belle Clara-Jumi Kang, magnifique, je parie qu'elle te coule dans les veines comme la sève dans le coeur des hommes.
    Puis Han Kang, merci de me l'avoir fait découvrir.
    Son suc est délicieux de sensualité. J'y retournerai...
    Il est maintenant temps de sortir la Guinness du pays des rousses.
    Rousses, blondes, brunes, qu'importe. Tant qu'il y a la sève...

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    Réponses
    1. Han Kang, je l'adore... J'ai tout lu ou presque... mais chaque roman est une nouvelle expérience sensorielle.
      Ça manque quand même de bière en Corée... revenir à la source pure...

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  2. Je boirai bien un verre de vin rouge blanc cassis et plonger au pays du matin calme.

    Un très beau billet !

    Smile

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