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mardi 7 décembre 2021

La Forêt des Trois-Frontières


 A l’orée de la forêt des Trois-Frontières, je respire ses parfums, je l’observe longuement de la terrasse, de cette pension reculée où je me repose une choppe de bière à la main. Loin du brouhaha de la oktoberfest, j’apprécie son calme, ses légendes, ses couleurs. Dans un lieu proche de la fantasmagorie, un roman d’Hermann Hesse en poche ou dans la tête, je m’y enfonce avec l’envie, presque obsessionnelle de découvrir le mystère des Trois Frontières, envoûté par le visible et l’invisible. 

« J'étais seul sous de grands arbres, et m'assis. Des hêtres sans fin (ceux-là atteignaient les quarante, cinquante mètres de haut, ou plus encore ? Rarement j'en avais vu d'aussi grands) me regardaient ; de là-haut, du dernier étage de leur feuillage, une nuit boréale, une de ces nuits de juin bleu pétrole gouttait. Par de petites trouées tombaient des bris de clarté lunaire. Les troncs tanguaient dans le vent, crissant comme les mâts d'un vieux brick. Et parce que le balancement des branches était très lent, on aurait dit qu'un chef d'orchestre, là-haut, dirigeait un mouvement funèbre. »

Le pack de bières dans le sac-à-dos, je m’engouffre au cœur de ces trois frontières, presque imaginaires au fin fond de l’Allemagne. Chaque matin quittant mon sanatorium de luxure ou de solitude, je divague dans la poésie de ces lieux. A la recherche de… la vie… l’arbre… la femme… le sourire d’une vie. Et chaque jour je m’enfonce un peu plus, une musique intérieure qui m’attire comme un concert à Köln au tréfonds de la forêt ou de mon âme.

lundi 20 juillet 2020

Les Escales de Nad' et du Bison : Corée du Sud

Lieu : Corée du Sud
Lever du soleil : 5h26  | Coucher du soleil : 19h50
Décalage horaire : + 7h
Météo : 23° ressentie 27°. Ciel couvert, pluie faible.
Coordonnée GPS : 37° 33' 57.6" Nord, 126° 58' 42.2" Est
Musique : C. Schumann, Three Romances for violin and piano, Op. 22, Clara-Jumi Kang & Yeol Eum Son
Un Verre au Comptoir : Winter is Coming N°2




« Les flocons se dispersent au hasard.
Dans le vide noir que la lumière des réverbères ne traverse pas.
Sur les arbres noirs et silencieux.
Sur les cheveux des passants à la tête baissée.
»

mardi 25 décembre 2018

A Love Supreme


« Épilogue : Un an après cette aventure, John Coltrane fut canonisé par le pape sous le nom de Saint Trane. Le premier volet de son œuvre A LOVE SUPREME remplaça le GLORIA dans la messe catholique. »

Prendre un verre de vin, mettre un disque de jazz, ouvrir ce petit livre rouge. La révolution, par le vin, par le jazz, par le communisme. Un beau programme sur une Afrique des années 70, une vision colorée… monochrome en Rouge. Il n’y a que du rouge, même dans la couverture. Les premières nouvelles parlent de cette période où le communisme devient la religion d’état. Avec une verve toute africaine, Emmanuel Dongala s’amuse de ces situations derrière lesquelles se cachent une pointe de cynisme et de désillusion. Sortir de la colonisation blanche pour verser dans la colonisation rouge… avec du vin rouge qui tâche… âpre et écorchant.

« Les gens de Pointe-Noire sont de grands buveurs de bière et de vin rouge importé, ce qui fait qu'à cette heure où commence la nuit, ils envahissent les buvettes comme les insectes nocturnes courent à la lumière, afin d'étancher une soif accumulée toute la journée dans cette ville où il fait particulièrement chaud malgré la présence de la mer. »

Nuit noire, nuit blanche, quatre heures du mat’, la bonne heure pour penser à ma misérable vie, ou l’oublier. Le froid pointe, je ne suis pas à Pointe-Noire malheureusement, les femmes couleur ébène s’immiscent dans mon monde de rêves et de musique, des tambours qui auraient pu être du Bronx mais qui viennent des bidonvilles, et surtout du jazz. Un verre de vin... De palme, c’est toujours mieux qu’un vieux rouge qui râpe la gorge. Je mets un disque sur la platine. Le soleil est couché mais sa lumière reste intense, au fond de mon cœur. La lune se dévoile, éclaire mes ondes, sensuelle, blue moon je l’appelle, et Sun Ra m’illumine.

mardi 5 décembre 2017

Les Escales de Nad' et du Bison : Haïti

Lieu : Tarmac de Port-au-Prince, Haïti
Lever du soleil : 6h07  | Coucher du soleil : 17h13
Décalage horaire : -6h
Météo : 31° Ressentie 34°, Beau temps avec quelques cirrus
Latitude : 18.594395 | Longitude : -72.307433
Musique : Sonny Rollins, Don't Stop The Carnival
Un Verre au Comptoir : Desperados Black


 

« Charlie Parker crève la nuit. Une nuit moite et lourde des Tristes Tropiques. Le jazz me ramène toujours à la Nouvelle-Orléans et ça fait un Nègre nostalgique. »

Je débarque sur le tarmac de Port-au-Prince. Je croise un type, dans le genre souriant et avenant. Les dents blanches, fraicheur de vivre. Il respire la bonté, la bienveillance et l'humanité. Tout mon contraire. Je l'avais déjà aperçu bien des années avant à Petit-Goâve, sa terre natale. J’apprends que grand-mère Da est partie pour le « pays sans chapeau », il y a quatre ans là-bas c’est le ciel, où repose son âme. Au cœur de ses souvenirs, les odeurs de café sont les mêmes. Quelques gouttes de Barbancourt dans sa tasse encore fumante est une réjouissance, jouissance en bouche, touche d’extase. Le café des Palmes est divin. Et la mémoire des sens ineffable, terre sauvage vers laquelle on revient sans cesse. Certes, l’errance est un rêve, elle nous emporte aussi loin de nos racines que les étoiles, mais au jour du réveil, nous savons que le pays d’une seule d’entre elle brillera à jamais d’une lueur unique. Au fil de ses déambulations, l’homme se dit qu’il n’avait pas réalisé à quel point ce « caillou entouré d’eau » lui avait manqué durant ces vingt dernières années, à quel point il avait marché à côté de sa vie.

dimanche 1 octobre 2017

Si la Neige est un Silence...

Je me souviens de son premier roman, « La Végétarienne ». Han Kang m’avait subjugué par sa plume, son audace, sa sensualité. Le début peut-être d’une grande histoire entre elle et moi, - et les végétariennes peut-être. Quelques années après, je me décide à apprendre le grec, pas n’importe lequel, le grec ancien, avec son écriture qui ressemble autant à des hiéroglyphes qu’à de l’alphabet coréen. Dans l’amphithéâtre ou à la terrasse d'un café, le parfum de feta se mélange à celui de l'ouzo, temps anciens chauffés par le soleil d'une rencontre silencieuse.

Dès que je rentre dans la salle de cours, je retrouve la grâce. Certes je me sens parfois perdu dans les considérations linguistiques d’une telle langue morte, mais je touche la beauté de l’âme. Cet homme qui perd progressivement la vue, et qui ne perçoit plus que des ombres de lumière dont le soleil lui brûle sa rétine. Cette femme qui ne dit pas un mot. Elle semble avoir perdu l’usage de la parole. D’ailleurs m’entend-elle ? Pourquoi ne me parle-t-elle pas ? Ces deux êtres dont leurs blessures paraissent s’inscrire au plus profond d’eux-mêmes, vont se retrouver. Avec timidité mais émotions...

« Si la neige est un silence qui descend du ciel, la pluie est peut-être faite de phrases interminables qui en tombent.
Des mots tombent sur les trottoirs, sur les terrasses des immeubles en béton, sur des flaques d’eau noires. Ils giclent.
Les mots de la langue maternelle enveloppés dans des gouttes de pluie noires.
Les traits tantôt ronds, tantôt droits, les points qui sont restés un bref moment.
Les virgules et les points d’interrogation qui se courbent. »

jeudi 27 juillet 2017

L'éveil de Léveillé, un tonneau de Rhum au Canada

L’orage gronde, le ciel devient noir, black is back, un noir devant moi, il me sert un verre de rhum, couleur ambrée, rhum de la Martinique. La chaleur m’envahit, comme la flemme dans mon hamac, une négresse joue de sa feuille de bananier, gros seins nus qui se balancent, je me balance dans le hamac, les esclaves faut que ça serve, ses charmes me tiennent éveillés. La Martinique, première partie de mon voyage où je découvre l’avis d’un « éveillé », Mathieu Léveillé. Normal qu’il se réveille après une séance de torture, sous le coup de la loi. Je ne comprends pas pourquoi abîmer la marchandise, en lui coupant un jarret. Toujours est-il que ce cher Mathieu (enfin pas si cher que ça, ça ne vaut pas le prix d’un kilo de café ou d’un tonneau de rhum) est condamné avec ses deux jarrets à la pendaison, avant même un café noir.

« En 1685, le Code noir, texte juridique réglant la vie des esclaves dans les îles françaises, est promulgué et le marronnage, officiellement puni :" L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour où son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées, et sera marqué d'une fleur de lys sur une épaule. S'il récidive une autre fois, à compter pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé et sera marqué d'une fleur de lys sur l'autre épaule. La troisième fois, il sera puni de mort", stipule l'un de ses 60 articles. »
Pendant que je balance toujours mes rêveries coloniales au grès de la bise et du hamac, Mathieu Léveillé broie du noir dans sa cellule, dans le noir. On ne va tout de même pas installer une lumière, encore moins tenir la chandelle à ses désirs de fuite. Mais une étrange proposition lui sera faite, qui le tiendra éveillé toute la nuit. Quoi qu’il n’ait pas vraiment hésité bien longtemps, le noir veut vivre. Pour échapper à la corde, il se voit proposer un job, un peu mieux payé que rien du tout, et c’est toujours mieux que de s’exercer aux nœuds coulants. Quoi que dans son nouveau métier, il devra savoir faire autant les nœuds marins que ces nœuds coulants. Et hop, destination le Canada, qu’à l’époque on appelait encore Nouvelle-France, pour rester esclave mais devenir bourreau. Plus de chaînes à ses pieds, désormais, ce sera lui le maître des clés, des cadenas, des chaines et des brodequins.

samedi 25 mars 2017

Au Sud de Key West

Le visa en poche, j’atterris sur le tarmac ensoleillé. Je vois déjà les vieilles voitures rutilantes parcourir les rues poussiéreuses de La Havane. Voitures multicolores, immeubles multicolores, filles multicolores. L’autoradio est branché sur une cassette de Buena Vista Social Club, c’est toujours mieux qu’un discours de Fidel. Les jupes des filles virevoltent sous la chaleur pour se donner de l’air frais, je rêve déjà d’un verre de rhum au bord de la piscine. Des bikinis autour de moi, des jambes bronzées, des couples qui font l’amour sur la voix d’Ibrahim Ferrer, des homosexuels qui se tiennent la main avant de s’embrasser… J’ai le droit de rêver un peu… C’est pas ça La Havane ? Alors je revois ma copie…

« The Southernmost Point in the U.S.A. C’est ce qu’il y a sur le panneau. Quelle horreur. Comment pourrait-on dire cela, nous autres ? Le point le plus au sud des Etats-Unis, bien sûr. Mais ce n’est pas pareil. La phrase fait trop long, elle y perd en précision, en efficacité. En espagnol, ça ne donne pas l’impression que l’on se trouve à l’endroit le plus au sud des Etats-Unis, mais en un point, au sud. Tandis qu’en anglais, cette rapidité, ce Southernmost Point avec les T dressés au bout nous indique que le monde se termine ici même ; une fois que l’on aura franchi ce point et traversé l’horizon, on ne trouvera plus que la mer des Sargasses, l’océan ténébreux. Ces T ne sont pas des lettres, ce sont des croix – regarde comme elles se dressent – qui indiquent clairement que derrière elles c’est la mort ou, pis encore, l’enfer. »

lundi 13 mars 2017

Quatre-vingt-dix Chapitres d'une Vie

Je te raconte l'histoire d'un petit garçon juif de Hongrie qui a fuit Bucarest avec ses parents – ne pas passer par la case Auschwitz.
Je te parle aussi d'un quinquagénaire sur un lit d’hôpital, lui n'a pas éviter la case Cancer.
Cancer du Tropique, j'ai pris un billet pour Cuba.
Je me vois dans la peau d'un jeune étudiant, premiers amours, souvenir de dépucelage, Paris peut-être.
Le petit garçon arrive à New-York, quartier du Bronx.
Un quadra travaille dans une boite de publicité avant de se faire virer.
Le jeune étudiant rêve d'être écrivain.
Et si je cherchais une maison d'édition, pour son livre. Le Serpent à plumes serait une bonne idée, faire entrer le jeune écrivain dans le panthéon des auteurs publiés. Et quel écrivain ! Foi de lecteur.
Un homme d'âge moyen, fraîchement divorcé ou bientôt marié, suivant comment je prends les épisodes – dans l'ordre ou le désordre, pire qu'un tiercé sur la pelouse d'Auteuil. Parce qu'il n'est pas juste question de trois bourrins sur un hippodrome. Non, là je te parle de quatre-vingt-dix chapitres d'une vie, putain de vie. Deux enfants qu'il voit, puis qu'il ne voit plus, le silence avant la mort...

Des chapitres qui se succèdent comme autant de bières que je prends seul, avant de finir moi même en bière. Cynique, cynisme d'une vie. J'adore. Ce côté, drôle et crue, triste et décalé, décrit dans des mini scénettes, une page ou deux, genre nouvelle à la Richard Brautigan ou à la Raymond Carver. Pas de longs discours, un bout de vie, une tranche de rien, du vide et de l'amour, quelques gouttes de sperme qui perle comme une goutte de sueur sur la tempe de Mick Jagger pendant que Keith Richards se fait un shoot entre deux titres. Magnifique, j'ai envie de dire. Un coup de cœur, pour originalité et le cynisme.