mardi 15 septembre 2020

Les Colonnes



« Claire était venue s’asseoir près de moi. Elle sentait la fougère et le soir qui descend sous les arbres. Une odeur qui m’était devenue familière. Comme l’étaient à présent la douceur au bout de ses doigts, la chaleur de son ventre, ses yeux écartés et son cou de roseau. »

J’échoue dans ce petit village de campagne, la voiture sur le bas-côté. Fin du voyage, fin d’une vie. S’abandonner ici, que certains qualifieront de trou perdu. Se lever avant le soleil, faire quelques longueurs dans l’eau froide de la rivière, et se fondre dans la nature sauvage de cette forêt sombre. L’esprit vide par ce sentiment de sérénité qui accompagne la langueur de mes mouvements de brasse, je sors de l’eau, l’orage gronde éclaboussant de sa fulgurance le silence de ce décor champêtre. De grosses gouttes se fracassent contre le calme de la rivière, juste le temps de sentir l’odeur de fougère qui s’évapore avec la venue des premiers rayons de soleil perçant l’horizon nébuleux. Je marche sous un ciel de traîne jusqu’au moulin, là où j’ai laissé mes cannes à pêche.

Sur la place du village, il y a cette librairie qui périclite au fil des jours et des saisons qui défilent dans cet arrière-pays. Il y a Armand, un autre vieux solitaire, qui tient encore tête aux banquiers et à leurs créances, question de survie d’un certain mode de vie. Il y a surtout Claire, sa nièce venue s’échouer également dans ce village. Elle a l’air éteinte, le regard presque triste. Ce coin perdu semble être celui des âmes échouées, des âmes solitaires qui ont perdus le sens de la vie, la motivation de l’envie.


« Nos corps se sont cherchés doucement dans le noir, ébauchant des gestes malhabiles. Et puis, les bras de Claire, souples et immenses, se sont noués et dénoués autour de moi, u rythme incertain de notre balancement. Son ventre est venu trembler contre le mien et soudain, subitement affamés, nos corps se sont rejoints là où tout est aboli, suspendu. Nous avons baisé en silence dans la pénombre, sans nous déshabiller totalement, renversés sur des piles de vieux journaux, dans cette pièce froide, abandonnée, encombrée de cartons et de vieux meubles. Cette pièce morte où nous avons approché la mort et l’immédiate solitude. »

Je m’assois en terrasse au « Café des Colonnes » et bois toujours sous le regard menaçant de ce ciel de traîne ma pinte de bière. Une blonde rafraîchissante et j’observe Claire, qui reprend vie dans ce pays lointain. Elle garde son mystère mais retrouve des couleurs, un sourire. L’air de la campagne, probablement. Je m’approche d’elle, comme attiré par une attraction mystique, défait sa robe, descend sa culotte, approche ma main, comme guidée par une attirance mystique.

Des musiciens amateurs jouent sur la place, pendant que jeunes et vieux se retrouvent aux « Colonnes », autour d’une bière ou d’une mauresque. Des airs de jazz illuminent la nuit, pendant que ce triangle solitaire tente de (sur)vivre mélancoliquement. Spleen d’un soir où je marche sous un ciel de traîne, sous les odeurs de fougères et les rayons d’une lune qui a abandonné son bleuté pour un voile de nuage. Les dernières gorgées d’une bière en terrasse, les derniers riffs d’une guitare, les dernières pages d’un premier roman, pas encore tout à fait le style si particulier de Maylis de Kerangal, mais un monde que je comprends, de par sa lumière, de par ses odeurs, de par sa tristesse. Et à la fin le secret bien gardé d’une période démarquée.

« Saison morte. Rien ne bouge. Pas un souffle sur le sol, pas une ride sur l’eau. Une vie à part, sans épaisseur, qui se laisse juste voir, jamais sentir ou étreindre. Une vie étrangère à mon cœur, absente à mon corps. Une vie qui remonte lentement des entrailles de la terre et s’étalerait là, devant moi, comme une pauvre femme essoufflée.
Une vie qui, lorsque je me penche de toutes mes forces pour y basculer, se dérobe. Cette vie, la mienne, anticipe déjà ma mort. »

« Je Marche Sous un Ciel de Traîne », Maylis de Kerangal.


4 commentaires:

  1. je connais le nom mais pas les bouquins. Mais j'aime avec ces extraits là. M'en vais voir à la médiathèque de ma charmante commune

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    1. J'aime énormément son écriture... et ses histoires aussi...

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  2. Le titre du livre déjà est très beau : on dirait un vers d'une chanson de Bashung. Accompagné par un Rodolphe Burger grand cru ... C'est excellent.

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    1. Ça pourrait faire aussi un vers d'une chanson de burger ;-)

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