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dimanche 11 juin 2023

Les Héros Sont Fatigués

"Il traversa la maison et alla jeter un coup d’œil à la grange sans toit, amusé de voir que dix ans passés dans ces lieux avaient laissé si peu de traces. Ils avaient vécu chaque instant comme s'ils devaient lever le camp la minute suivante, et finalement, c'est bien ce qui était arrivé. La grange resterait sans toit et le puits à moitié creusé. Les serpents à sonnette pourraient occuper le bâtiment qui abritait la source, il s'en fichait à présent - il y avait déjà repris son cruchon de whiskey. Il se passerait du temps avant qu'il ne retrouve un porche aussi bien ombragé où s'asseoir pour passer l'après-midi à boire. Au Texas, il avait bu pour protéger ses pensées de la chaleur ; dans le Montana, ce serait sans doute pour les protéger du froid. II n'éprouvait aucune tristesse. Du Texas, il ne savait qu'une chose: il avait eu de la chance de le quitter en vie - et il aurait une longue route à faire avant de pouvoir être sûr de renouveler un tel exploit."
 
 A Lonesome Dove, Texas, les héros sont fatigués. Sous un soleil rougeoyant, je regarde cette étendue, la tête lasse de cette vie de poussière, les yeux usés par les clairs de lune, la gorge brûlée par quelques cadavres de whisky couchés aux abords de la terrasse, faisant presque un cercle de démarcation autour de mon rocking-chair. Il est temps que je quitte ce lieu, moi aussi, cette vie de poussière et de vieux souvenirs, que j’attrape mon lasso, et chevauche le désert vers un monde nouveau. Direction le froid, la neige et le soleil couchant, le Montana. L'inconnu. Mais avant...
 

mardi 15 septembre 2020

Les Colonnes



« Claire était venue s’asseoir près de moi. Elle sentait la fougère et le soir qui descend sous les arbres. Une odeur qui m’était devenue familière. Comme l’étaient à présent la douceur au bout de ses doigts, la chaleur de son ventre, ses yeux écartés et son cou de roseau. »

J’échoue dans ce petit village de campagne, la voiture sur le bas-côté. Fin du voyage, fin d’une vie. S’abandonner ici, que certains qualifieront de trou perdu. Se lever avant le soleil, faire quelques longueurs dans l’eau froide de la rivière, et se fondre dans la nature sauvage de cette forêt sombre. L’esprit vide par ce sentiment de sérénité qui accompagne la langueur de mes mouvements de brasse, je sors de l’eau, l’orage gronde éclaboussant de sa fulgurance le silence de ce décor champêtre. De grosses gouttes se fracassent contre le calme de la rivière, juste le temps de sentir l’odeur de fougère qui s’évapore avec la venue des premiers rayons de soleil perçant l’horizon nébuleux. Je marche sous un ciel de traîne jusqu’au moulin, là où j’ai laissé mes cannes à pêche.

Sur la place du village, il y a cette librairie qui périclite au fil des jours et des saisons qui défilent dans cet arrière-pays. Il y a Armand, un autre vieux solitaire, qui tient encore tête aux banquiers et à leurs créances, question de survie d’un certain mode de vie. Il y a surtout Claire, sa nièce venue s’échouer également dans ce village. Elle a l’air éteinte, le regard presque triste. Ce coin perdu semble être celui des âmes échouées, des âmes solitaires qui ont perdus le sens de la vie, la motivation de l’envie.

samedi 15 juillet 2017

La Rumeur de Beauval

C’est avec un regard neuf que j’entame ce « Trois Jours et une vie ». Je sais d’ors et déjà que Pierre Lemaitre a écrit son chef d’œuvre avec « Au-revoir là-haut ». On ne se remet jamais tout à fait d’un livre aussi fort, j’en garde encore les images en moi. Partant donc de ce principe pour ce premier livre post-Goncourt, je me laisse ainsi guider vers Beauval, petite bourgade jurassienne, sombre histoire d’un meurtre non élucidé. Loin de la grande fresque historique, je plonge dans un petit roman oppressant et intime. J’imagine dans les cuisines l’odeur d’un poulet au vin jaune, alors que la tempête fouette le bois de Saint-Eustache. La scierie est en difficulté financière, les emplois menacés, et généralement quand on est né à Beauval, on reste généralement à Beauval. Vieil adage du terroir qui montre bien la difficulté à tourner le dos complètement à ce coin perdu où tout le monde se connait, où les petits potins dans le troquet font office de vérités, où le petit Rémi a disparu un après-midi de 1999 après avoir fait une partie de la route avec son père vers la scierie.

« Beauval, c'était un peu ça, une ville où les enfants ressemblaient à leurs parents et attendaient de prendre leur place. »

En fait, à Beauval, c’est le calme avant la tempête, c’est l’encéphalogramme plat tout au long de l’année, même pour le petit Rémi. Surtout pour lui, d’ailleurs. Et puis il y a Antoine, qui doute, qui a peur, qui n’oublie pas. Telle une épée de Damoclès pointée au-dessus de son cœur, il s’attend à ce qu’on lui enfonce un pieu dans le poitrail. Comme une libération. De sa souffrance et de ses péchés. Car à Beauval, on croit plus ou moins à Dieu, on va à la messe certains dimanches, prendre un petit verre de vin blanc avant, et pis une Suze-Cassis après… Moi, je n’aime pas la Suze avec ou sans cassis alors, je commande un Pastis.