dimanche 6 juin 2021

Okonomiyaki


Makiko a trente-neuf ans, quarante à la fin de l'année. Elle est actuellement hôtesse dans un bar. Si je dis ça, on va croire qu'on a tout compris, mais d'abord des hôtesses il y en a de toutes sortes. En fonction du quartier, on peut deviner le salaire, le type de clientèle, le type de services. Bien sûr, à Osaka, il y a des quartiers de bars où on boit comme à l'abattoir, mais celui où travaille Makiko, c'est dans le quartier de Kyôbashi. C'est très local, disons, pas du tout le genre d'endroit où on va pour trouver quelque chose de classieux. C'est rempli de nomiya où on consomme debout et de game centers aux couleurs fanées, où contre une librairie indépendante dont la bicoque penche d'un côté on trouve un restaurant de viande grillée long et étroit comme un couloir, lui-même accolé à un club de rencontres clinquant à piquer les yeux ; ensuite on a un restaurant de fugu, sauf que dès la première bouchée tu peux être sûre que celui-là n'a jamais vu de vrai fugu de sa vie ni de près ni de loin, le fond sonore est gracieusement offert par le pachinko d'à côté, il y a des loupiotes qui clignotent, un café très, mais alors très sombre avec des tables de mah-jong intégrées, un graveur de sceaux où personne n'a jamais vu le moindre employé ni le moindre client, et cetera et cetera ; on entends des hurlements de disputes, des rires, il y a des montagnes de bouteilles de bière cassées sur le côté de la rue, c'est un capharnaüm indescriptible. Mais faut pas croire, en fait c'est un endroit de profonde humanité, pas prétentieux, où le petit commerce est surtout... petit.
 
Makiko approche la quarantaine. Célibataire avec une enfant à élever, elle se pose des questions sur sa vie. Que faudrait-il changer ? Ses seins, peut-être...
 
Midoriko, sa fille, une adolescente de douze ans, elle aussi se pose beaucoup de questions. Notamment, sur ses premières règles. C'est répugnant, le sang qui coule entre ses jambes... et ses seins qui poussent. Pourquoi, ne peut-elle pas resté une petite fille ?...
 
Au milieu, Natsu la tante, qui en terme d'âge se retrouve au milieu de ces deux "femmes". Le temps d'un week-end, elle servira de médiatrice entre la mère et la fille. Il faut dire que depuis que Makiko a la lubie obsessionnelle de vouloir se refaire les seins, Midoroki refuse totalement de parler, et ne quitte plus son carnet où elle note ses brèves réponses, ses échanges "verbales".
 
"Seins et Œufs", c'est une histoire de femme et de féminité, qui traite du corps, de ces changements à des âges différents et de la perception que l'on a de son propre corps, de sa personnalité. Deux générations et demi pour comprendre son corps, (oser) se regarder dans le miroir et accepter - ou pas - le reflet renvoyé. Avec une Kirin et un Suntory whisky, je suis à l'écoute de ces corps, je les regarde, les observe, perçoit leur méfiance, leur désir, leur dégoût. Et lorsqu'elles m'emmènent au bain public, je suis avec elles, tel un voyeur qui détaille la taille des nichons qui se balancent devant moi. D'ailleurs, Makiko aussi, obsédée par ces atouts féminins, elle les mate, les scrute, les détaille, les qualifie. Elle devient mon mentor en matière de seins, sur leur forme, leur taille, leur couleur... Des seins que j'ai envie de prendre dans mes mains...       

Un instant de silence. Puis elle me montre un autre corps, bien plus jeune, une vingtaine d'années, peut-être.
- Elle a déjà des chaussettes à son âge...
- Han ?
- Les grosses poitrines, c'est bien, mais comme c'est du tissu adipeux, voilà le résultat quand ça s'en va. Les seins, c'est comme des ballons d'eau : tant que c'est plein tout va bien, mais ensuite, ça finit en chaussettes. Regarde ça, on ne dirait pas deux chaussettes d'homme qui pendent ? dit-elle à voix basse tout en s'enfonçant dans le bain laiteux jusqu'au menton.
Effectivement, quand la jeune femme se penche en avant, ça pendouille. Ou ça balance, si on veut. Il y a de la longueur mais pas d'épaisseur. Y a pas à dire, leur surnom leur va bien. Ce n'est pas des choses à dire mais je me prends à me demander comment elle fait quand elle se retourne dans son lit, la nuit... C'est encore moins des choses à dire, mais quand elle se les fait pétrir, ça donne quoi ? Remarque, si ça se trouve elle ne se les fait pas pétrir, elle les donne à tenir dans la main... Charmantes, les images qui me viennent...
 
"Seins et Œufs", Mieko Kawakami.
Traduction : Patrick Honnoré. 
 

 

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