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jeudi 3 octobre 2024

Voix Cobain, Voie Spokane


Revenons quelques années en arrière... Le temps file et défile dans ma bibliothèque ; c'était il y a plus d'une décennie, peut-être même deux, certainement, au bout de deux pintes, j'ai du mal à additionner correctement les nombres, je découvrais la plume indienne de Sherman Alexie dans "Phoenix, Arizona". Et j'avais beaucoup apprécié cette confrontation entre la culture amérindienne et le modernisme de l'Amérique. On y buvait du whisky, on y jouait au basket. Après tant d'heures d'attente et de pages tournées et retournées, de couvertures pliées et de livres rangés, je décide enfin de replonger dans cette Amérique-là... Une Amérique post 11 septembre vue de l’œil indien, celui de Sherman Alexie qui se met toujours plus ou moins en scène. De la fiction ancrée dans le réel, dirai-je. 
 
"Après avoir déjeuné seule au Good Food, un restaurant postcolonial miracle qui servait du teriyaki japonais, des sandwiches à la saucisse polonaise, des pizzas italo-américaines, du riz aux haricots mexicain ou créole, elle but son café, puis chercha le garçon du regard. Il y avait plus d'un quart d'heure qu'il était parti avec sa carte de crédit et il ne revenait toujours pas. Peut-être qu'il est en train de sauter une serveuse dans la cuisine, pensa-t-elle. Mais ne soyons pas homophobe, peut-être qu'il saute le mignon petit aide-serveur guatémaltèque. Ou peut-être qu'il utilise ma carte bleue pour accéder à du porno ou à des biographies de célébrités sur Internet ; peut-être que c'est un employé amer et paresseux ; ou peut-être qu'il est gentil, correct, mais nul dans son travail ; ou peut-être que ma banque a fini par bloquer mon compte débiteur et que le fisc va me faire arrêter. Elle se demanda si les États-Unis ne risquaient pas de rétablir la prison pour dettes. Dans ce cas, elle serait sûrement condamnée à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. La prison ne serait pas mal, en définitive, se dit-elle. Et en isolement cellulaire, elle aurait la paix. Épouse d'un grand homme et mère de deux fils adolescents, elle détestait leur cacophonie masculine. Elle aimait davantage la solitude et le silence méditatif à l'époque où elle était une enfant de sept ans vivant dans les vastes forêts de pins de la réserve des Spokanes, qu'elle ne les aimait aujourd'hui à cinquante ans, prisonnière d'une ville elle-même prisonnière des eaux. Elle avait été une nonne prépubère. Elle avait été plus proche de Dieu lorsque son vocabulaire était de soixante-quinze pour cent plus réduit. Elle donnerait volontiers tous ses mots de cinq, de quatre et de trois syllabes pour retrouver Dieu. Il lui manquait. Et son serveur aussi lui manquait. Peut-être que son serveur n'avait jamais existé. Peut-être qu'il s'agissait d'un fantôme. Peut-être que je suis en proie à des hallucinations et que je ne m'en rends même pas compte. Les fous savent-ils qu'ils sont fous ? Regardez-moi ça, la schizophrène paranoïaque qui déjeune au restaurant. Elle éclata de rire et se demanda comment elle avait pu devenir cette femme qui mangeait seule et riait tout haut en public. Je suis une folle et une S.D.F qui paye un loyer. Bientôt, je porterai des sacs en guise de robes. Qu'est-ce que Chanel en penserait ? Bon Dieu, où est passé ce serveur ? Elle promena son regard sur la salle à la recherche d'une preuve de son existence : un tablier taché, un stylo-bille, une odeur d'eau de toilette imprégnée de phéromones. Le serveur avait disparu. Envolé, volatilisé."
 

mercredi 8 novembre 2023

Chroniques Osages

1921, Oklahoma. Déplacés puis parqués dans ce désert de poussière, la nouvelle terre d'accueil des Indiens Osages. Mais sous cette poussière, reposent d'immenses nappes de pétrole, faisant des Osages le peuple le plus riche du monde. De quoi attiser certaines convoitises, si tuer quelqu'un pour son pognon s'apparente à de la convoitise. Car, mystérieusement, alors que la population Osage vit dans l'opulence, son taux de mortalité est bien supérieur à la population américaine, dite blanche dans le coin de ce pays.

"Heure après heure, kilomètre après kilomètre, elle vacilla d'arrière en avant dans la charrette, traversant des paysages sauvages et déserts. La lumière finit par baisser et Mollie et le cocher durent s'arrêter pour dresser un bivouac. Lorsque le soleil disparut derrière la Prairie, le ciel devint rouge, puis noir, l'épaisseur de la nuit n'était diluée que par la lune et les étoiles desquelles les Osages pensaient que leurs clans étaient descendus. Mollie était devenue une Voyageuse de la brume. Elle se sentit cernée par les forces de la nuit que l'on entendait mais ne pouvait voir : les glapissements des coyotes, les hurlements des loups et le hululement des hiboux, dont on disait qu'ils étaient porteurs d'un esprit démoniaque."
 

jeudi 23 juin 2022

Route 138


Nouveau char, nouveau road-trip. Le char, un vieux pick-up, de la rouille, de la poussière et surtout de la musique. Direction la route 138, pour une crisse de vie, des larmes et quelques bières. Tu montes à bord ? 

Je roule. Je laisse derrière moi Montréal et la fresque de Leonard Cohen, remonte vers le Nord vers l'Est, toujours plus haut, fuir les bruits de la ville des gens, les dépanneurs au coin de la rue, ouvert de jour, de nuit. Retrouver le son des tambours, son martellement en transe comme un cœur qui bat encore. Toujours plus de neige, toujours plus de silence, toujours plus au loin. Nuit.

« La nuit, C'est l'heure à laquelle on se déshabille.
Le haut et le bas du corps se laissent dénuder. La rougeur des joues. La tiédeur des larmes. Les rêves que l'on donne en gardant les lèvres fermées. Ne pas avoir peur. Le sable sur lequel on se couche. La saleté. Les autres qui sont passés. L'ivresse. Les yeux rougis. Les oublis. On ne voit dans la nuit que ce que les mains peuvent toucher. »

jeudi 22 juillet 2021

La Ristigouche

Je me prélasse dans la baie des Chaleurs, la panse pleine et la queue frétillante. Je remonte la rivière me faufilant entre les roches et les pattes d’ours affamés, les mouches volent dans la brillance des reflets du clair de lune. Entre ombres et lumières d’une forêt ancestrale, je voltige vers mes racines ancestrales. Je suis #Taqawan et fier de l’être. Chacun ses penchants, moi la queue frétillante du saumon, ça m’émeut.

« Dans l’Ouest des Etats-Unis, au milieu du dix-neuvième siècle, pendant qu’Herman Melville écrit Moby Dick, des hommes à cheval, armés de longs fusils, abattent les troupeaux de bisons. Pour certains, il s’agissait d’une stratégie d’élimination des Indiens. De nombreux peuples millénaires de ces contrées ayant basé leur existence sur la symbiose avec le bison, il suffisait de l’exterminer pour faire disparaître ceux qui en vivaient. Un siècle plus tard, l’histoire de ces milliers de carcasses pourrissant au milieu des plaines du Wyoming ou du Dakota souligne la cruauté des colonisateurs. On parle désormais d’un génocide par tuerie interposée.
Dans l’Ouest, l’homme blanc a réussi à éliminer les Indiens en éliminant les bisons. Dans l’Est, il y avait des saumons. On les a pêchés à coups de barrages, de nasses et de filets jusqu’à l’épuisement des stocks. Les Indiens aussi sont épuisés. »

Pow-wow d’un autre temps, les festivités indiennes ne sont plus de joie. Elles deviennent émeutes, répressions, assassinats. La Police distille ses lacrymos, ferme les ponts qui mènent à la réserve, viole des jeunes indiennes… La violence en somme, une autre génération de lutteurs, mais toujours cette incompréhension entre les peuples. Je suis #Mi’gmaq et fier de l’être, une eau-de-feu pour laver la poussière en bouche. Chacun ses penchants, moi le whisky poussiéreux, ça m’émeut.

jeudi 11 juin 2020

Chohenna et le Kep-ten Kidd

Il était une fois un capitaine à la retraite qui parcourait la campagne texane, en dodelinant sur sa mule et son chariot bringuebalant. Texas 1870, il erre, l’air sobre et triste d’un veuf, en proposant entre deux comptoirs, la lecture de quelques journaux lointains. Il a l’art de captiver son auditoire, avec ses histoires de guerre franco-prussienne, ses légendes en terre indienne, ses aventures au-delà des mers. Une petite boite de conserve passe d’ailleurs entre les gens, quelques pièces et piécettes émettent une mélodie métallique lorsqu’elles touchent le fond de celle-ci. Voilà de quoi se payer ce soir un verre de whisky.  

« Peut-être avaient-ils échappé de peu à la mort l’un et l’autre. Victimes d’une flèche, victimes de la beauté, victimes de la nuit. »

Une pièce d’or en échange d’un service : ramener cette gamine un peu sauvage à sa famille dans le sud texan. Johanna avait été capturée par une tribu indienne kiowa et a vécu ainsi comme une « sauvage » pendant plus de quatre ans. L’aventure commence à travers les chemins détournés et poussiéreux du Texas. Des instants de sourire sous le regard de la lune, des moments teintés d’émotion, des coups de feu et de la poussière soulevée, le Far-West lointain joue de l’harmonica, et des nouvelles du monde.   

mercredi 13 décembre 2017

Le Train des Larmes et le Goût du Sirop d'Érable

Il retira l'omoplate d'orignal qu'il avait enfouie sous la braise, et entreprit de lire le présage.

Mukwa est un jeune Ojibwé. Je suis en terre indienne, terre froide et enneigée, à l'ouest du Québec, à l'est de la Colombie-Britannique, avec un territoire qui s'étend jusqu'au nord du Michigan. Il n'y a pas si longtemps que ça, quelques années en arrière, à peine quelques décennies. Dans la tradition, il aurait dû certainement prouvé qu'il était un homme, avec sa longue chevelure noir-corbeau, en chassant peut-être l'ours avec un couteau, ou en digne fils de trappeur poser seul des pièges à vison. Mais à l'heure où les hommes mettent un pied sur la lune pendant que d'autres hommes regardent à la télévision ces hommes mettre un pied sur la lune, blue moon sous le hurlement du loup solitaire, que valent ces traditions ancestrales ?

Dans les wagons de troisième classe destinés aux enfants indiens, tout le monde pleurait.
Même chose sur les quais, puis tout le long du trajet.
Railway of tears...
Jamais train n'avait aussi bien porté son nom.

Le jeune Mukwa est contraint par les autorités de prendre le train des larmes. Il se trouve sur le quai, avec d'autres indiens comme lui, en pleurs. Railway of tears... Direction le pensionnat Sainte-Cecilia. Quitter son monde, et découvrir celui des blancs. Un monde fait de brimades, d'humiliations, de torture même. Des nonnes sadiques, des prêtres pédophiles, le regard tourné dans la direction opposée à ces pensionnats canadiens pour ne pas voir cette triste vérité de l'âme humaine et ces cimetières improvisés. Exterminer l'âme indienne, tuer l'indien dans l'enfant. Lui faire oublier sa culture, sa religion, ses origines. « Kill The Indian in The Child ».

jeudi 7 septembre 2017

Clair de Lune

Silence. Aucun bruit ne s’envole de ces terres, lointaines contrées perdus dans la solitude des espaces et le silence qui se perd au-delà de l'horizon. Je n'entends que la complainte du vent venu mourir dans ces lieux sauvages que les autorités ont appelé Montana ou Wisconsin. Peu importe la frontière de l'état, lorsque je lève les yeux, je vois cette lune, clair de lune, blue moon, et ses étoiles qui scintillent tout autour. Dire que le silence est complet serait injuste et même irrespectueux envers mes compagnons nocturnes de ce soir, bêtes à poil, loups et coyotes hurlant à la mort aussi leur peine et leur solitude.

« La lune était pleine, grasse comme une tique accrochée au flanc de la nuit. Les coyotes la vénéraient. Ils s’installèrent dans la ravine une semaine durant, et Lauren entendit les crissements et les claquements de leurs dents. Si elle avait un fusil, elle les aurait tous abattus pour voir le fond de la ravine jonché de leurs cadavres. Si elle avait eu un fusil, elle aurait tué Jason et son chien noir. Si elle avait un fusil, elle se serait peut-être assise sur son canapé pour ne jamais se relever. »

Et je suis bien, là, assis dans mon rockin' chair, rock in my ranch. Une guitare, une petite bière ou une bouteille de rye, un roman millésimé littérature de l'ouest, « Terres d’Amérique ». Les sabots dans la bouse, l’odeur du vrai ouest sauvage en prime. Walk on the Wild Side. Sauvages, comme des petites nouvelles tristes et sombres de l'Amérique profonde. Prendre même la route Sixty-Six, une boite de Huit-Six entre tes cuisses, descendre même jusqu'au Texas, y perdre son stetson envolé par la poussière et le retrouver sur la tête de Kris Kristofferson ou de Townes Van Zandt. J'entends, tout au long de ces nouvelles, des mélodies country sans artifice, peines de cœur, grandeurs d'une solitude.

mardi 5 septembre 2017

Fait d'Hiver à Wind River

Cory Lambert, chasseur-pisteur du Grand Nord, celui des immenses étendues enneigées du Wyoming. A l'image d'un Steve McQueen (j'ai trouvé la comparaison sur mon Télérama), Jeremy Renner troque le cheval contre une motoneige, la winchester par un fusil à lunette de visée façon sniper. Il est beau ce Jeremy, un charisme et une mélancolie dans son visage, bien lui en prend de sortir, de temps en temps, de son costume de Mission Impossible ou des Marvel. 

Sur la piste d’un puma, il repère les traces dans la neige immaculée, regarde les arbres, sent le vent. Il connait ce monde de neige et de froid par cœur. Il observe aux jumelles là-haut, très haut, très loin, un œil de faucon. Et là-bas, un truc louche autour de cet amoncellement de neige fraîche. Le corps d’une jeune indienne, réserve Wind River, glacée, laissée là… Pieds nus, elle a marché, couru, suffoqué, sur plus de 10 km.